Ainsi pleurent nos hommes
Kigali, jeudi 4 janvier 2018
Tu avais raison, Lawurensiya.
Nous sommes en janvier 2018. Je reviens vers toi. Comment aurais-je pu comprendre ?
Chacun de ses retours à Kigali, il les passait chez moi. Stationnement interminable sur la terrasse. Bières. Cigarettes. Rien n’avait changé. Jusqu’à ce soir d’il y a deux ans où il a déserté mon corps. Sans rien verbaliser.
Je m’en souviens.
Je faisais une pédicure à l’hôtel Umubano. Tu connais. C’est l’ancien Novotel à Kacyiru. Je lui ai textoté. On fait quand l’amour ? Sa réponse… Ah ça !
Cessons le bla-bla-bla. Il ne voulait pas de moi dans son existence. Point.
La vérité était si nue entre nous. Elle l’oppressait.
Laisse-moi tenter de l’énoncer. Sinon je vais crever, Lawurensiya.
Rappelle-toi, le témoignage d’Esther Mujawayo, La Fleur de Stéphanie. Rappelle-toi, ton bouleversement à sa lecture. Rappelle-toi, sa conviction. Pour supporter de revivre ici au Rwanda, chacun de nous doit revenir à soi et se réconcilier avec lui-même.
– Qu’est-ce que ça signifie ce bazar ? ai-je souvent demandé à Esther. En quoi devrais-je me réconcilier avec moi, bon sang !
Elle me regardait. Impuissante.
C’est exactement cela. Rentrer vingt ans plus tard au pays, en pleine effervescence exaltée de la Reconstruction, c’était découvrir que, dorénavant,
Le passé est devant soi.
Ce fait, jamais je ne l’avais anticipé.
J’avais envisagé des tas d’aspects. Pas les grandes retrouvailles,
Avec l’enfance. Les parents. La famille. Les amis.
La plupart d’entre eux envasés, machettés, dans les algues du lac Kivu.
La plupart d’entre eux incorporés, machettés, à la latérite brune des collines.
Ces retrouvailles, c’est la rencontre avec le néant.
Le néant. Ce chef-d’œuvre des assassins,
Des bourreaux des complices,
De leur communauté, aux mains presque propres. À la langue et aux yeux pestilentiels pour n’avoir ni désavoué ni empêché.
Rétamage de notre ADN.
Le trou, la béance, le gouffre. Fais ton marché !
Ose, laisser échapper un haut-le-cœur.
Ils régurgitent la rhétorique officielle d’unité nationale. Ou te menacent de recourir à l’État, à la Loi.
Ils ont soldé les comptes avec la société, ma chère.
Dans ce mouvement, incarcéré nos peines à perpète.
Tel est le génocide.
Quelque chose a eu lieu, qui n’a pas de lieu.
Seule, une inscription insaisissable dans le corps. Là où le crime s’est ancré.
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