Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 34 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, samedi 4 août 2018

 

 

Lawurensiya,

Le dimanche matin, Manzi a téléphoné à 5 h 30. La pluie inondait le Tout Beau. J’ai eu un serrement au cœur. Annulait-il l’excursion ?

– Nesquik, ça va ? Bien réveillée ? J’t’envoie le pick-up dans une heure. Un taxi-moto, c’est pas raisonnable. Comme convenu, rendez-vous au Serena à 7 heures.

– Merci, Manzi. C’est gentil.

Une domestique a frappé à la porte. Elle avait bravé la drache pour m’apporter un thermos de thé bouillant. Une attention de sœur Agatha. Hier m’est revenu. La mère supérieure. Vincent. Ravagé. Par mon silence. Par sa misérable quéquette impuissantée par ses sentiments. Ravagé. James s’était décidé sur cet adjectif pour qualifier l’état de Vincent.

Le problème, Lo, c’est que Kigufi, mon oxygène, c’était fini. Fini.

Enterrement la veille en comité restreint. La prieure et moi. Dans le vent frisquet, les murmures humides et lancinants des catacombes du lac Kivu. Avant l’appel de James. Sans vous. Ni les vivants. Ni les morts.

Voilà.

Kigufi, mon refuge, ma cachette, ma respiration, mon havre de paix, c’était une vieille demeure hantée, bâtie dans un cimetière lacustre. Une maison habitée par des revenants. Administrée par une criminelle. En nuisette et culotte, je suis sortie fumer sous l’auvent de ma chambre, enveloppée du couvre-lit. Là, à jeun, à 5 h 38 du mat, dans le froid. J’ai écoulé le thé dans la rigole. Suivi des yeux le liquide couleur rouille foncé. Lo, dans le rouille, il y a de l’orange ? Ou du brun-rouge ?

Voilà. Kigufi, c’était fini. Au fond de toi, tu le sais Erika.

Ma cigarette m’a ramenée à la dernière, hier, avec James. Ton avis, Lo ? L’éventualité de perdre Erika empêche Vincent de tirer à vue, les meufs. Lawurensiya, James, il aimerait que je fasse comme nous faisons, quasi toutes, quand notre mec est infect. Tous les colonisés, allez ! presque tous, les femmes et les Noirs par exemple, reniflent, d’instinct, comment se comporter. En amadouant l’autre. En s’obligeant, à son service. En le flattant. Pour que, ne se sentant plus en danger, l’autre ne te tue pas. Sûr que Vincent accourrait à Kigali !

Sauf que Kigufi, mon oxygène, c’était fini, Lawurensiya.

Mes pensées hagardes m’ont renvoyée à James et à la Colonelle. À leur Évangile. Leur credo, Erika, tu surestimes beaucoup trop l’amour. Lawurensiya, ils ont raison. Je vais les imiter ! Me réjouir, d’expédients. Pratiquer l’acte de vivre. Désobéir. Inventer une langue à deux, disait l’interprète.

Commencer par récupérer la mienne. Shootée à la peau déshydratée de Vincent.

La réhabiliter. Libre, dans son sentir. Libre, dans son dire.

L’extraire de la gangue à se taire,

À se résigner. À être colonisée et à en raffoler.

Un bruit sec de raclette sur le petit parvis de la chapelle m’a fait sursauter. La pluie s’était arrêtée. Les ouvriers entraient en scène. J’ai regardé l’heure. 5 h 57. Me doucher. Plier bagage. J’avais faim. À 6 h 10, j’ai quitté la chambre. Le long du sentier vers la salle à manger, j’ai échangé les salutations matinales avec les jardiniers, ces artisans du Beau.

J’ai reconnu sa voix de loin. Sœur Agatha était sur la terrasse avec une partie de la congrégation. Il y avait une profonde quiétude.

– Erika, a articulé doucement l’intendante.

Je l’ai embrassée. Ai serré la main de chacun des religieux attablés.

– Merci pour le thé, ma sœur.

À l’attention des curés, j’ai ajouté : Sœur Agatha, c’est l’ange gardien de ces lieux. Il y a eu des Alléluia ! Kabisa ! Amen ! Elle m’a prise dans ses bras. Elle fleurait les vêtements séchés dehors. Un mélange de vent, d’eucalyptus et de poudre à lessiver. J’ai embrayé. Joyeuse !

– Ma sœur, mère Nyampinga m’a confié votre séjour en Wallonie, à Liège et à Maredsous. Ce sont de jolies villes, n’est-ce pas ?

– Oh oui, Erika ! C’était bien d’être réconfortées dans ces foyers après les événements. Nous avons vécu des choses intolérables en 94.

Un des pénitents s’est signé.

– Ma sœur, l’a-t-il consolée, nous devons accepter nos épreuves et encourager à renoncer aux accusations.

– Les accepter et cultiver la bienveillance, approuvai-je.

Sœur Agatha m’a décoché un regard suspicieux. Elle a soupiré.

Le novice nous a interrompues pour me proposer une omelette. Il était 6 heures et quart passé. Le chauffeur ne tarderait pas. J’ai décliné. Justifié mon refus par le petit déjeuner en ville, avant la promenade dans les collines.

– Sœur Agatha, je souhaitais seulement vous saluer.

– Assieds-toi près de moi en attendant le véhicule, Wanjye.

Le curé a repris la discussion et déclaré :

– La dénonciation est le fait d’un esprit pervers ! D’un ingrat ! Insatisfait du destin choisi pour lui par Dieu ! Un orgueilleux dévoré par la colère !

Les yeux de sœur Agatha ont rétréci. Son visage s’est crispé. Elle a posé une main sur mon pantacourt safran.

– Je suis très d’accord ! Erika, connais-tu ce proverbe pour signifier la colère ? Il la compare à isombe, les feuilles de manioc. Pour en obtenir une poignée, tu le sais, il faut en bouillir une importante quantité dans un grand volume d’eau.

L’Agatha s’est mise de biais sur le canapé, pour me regarder bien en face.

– Telle est la colère, Erika. Elle te détruit. Elle ne détruit que toi. Elle n’altère en rien le contenant ou le récipient. La colère ne modifie rien. Elle ronge. Tu vois, Wanjye, c’est une douleur terrible de ne pas pardonner.

– Amen ! Alléluia ! a acclamé la table des pénitents.

– Merci, ma sœur. Je vais méditer votre parole.

Elle a tracé une croix sur mon front. Le gardien est venu me prévenir. Le pick-up était dans la cour. Je me suis levée. J’ai resalué chacun, un à un. Reçu des tas de bénédictions et des recommandations de prudence, les collines seraient dérapantes. J’ai pensé à Maman. Personne ne lui transmettait le moindre souhait. À une mère. Une femme âgée. Cette grossièreté incroyable au Rwanda. En Afrique.

Sœur Agatha m’a accompagnée jusqu’au parking. Le chauffeur était congolais. Je me suis penchée sur la portière pour agiter le bras. Pour regarder ce lieu où, jamais, je ne remettrai les pieds. La barrière franchie, j’ai augmenté le volume de la radio. Papa Wemba sur les ondes. La rumba.

– Toi aussi, tu aimes le Vieux ? a souri le conducteur, un quadra bedonnant. Il a donné un tour supplémentaire au volume, passé un coup de fil et, en toute logique, parlé très fort.

J’étais ailleurs. Comme à l’aller avec Manzi. En berne à Kigufi. L’Agatha. La vacuité des accusations. On vous a génocidés, vous avez survécu. Remerciez-nous dèh ! Quelle est cette arrogance ? Cette incapacité à pardonner ? Cette absence d’humilité ? La colère, cette faiblesse des minables. Le chauffeur me racontait des trucs. Des enfants rivalisaient de rires en sautillant dans les flaques. L’Agatha. Son odeur sur mon sweat-shirt.

L’Agatha, elle a trahi. Tout le monde.

Lo, par ordre alphabétique, voici ma liste des trahis. Les bénédictines. Caïn. Le contribuable belge. Dieu. Higaniro. Les Hutus. La justice. Les Liégeois. Les Maredsoliens. Nous. Le Rwanda. Les Rwandais-déchets cafardeux en moins. La Vie.

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