Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 39 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, dimanche 16 septembre 2018

 

Lawurensiya,

Le temps s’est égrené. À reculons, sans Vincent. Vincent.

Sans James non plus, en Belgique. Avec les bavandimwe, le week-end à L’Église. Ou bien avec Manzi,

Dans le Septentrion,

Devant le Tout Beau,

À zigzaguer entre les champs. Les enfants en haillons. Leurs menottes sales si confiantes faufilées dans nos mains. La douceur du vent. La chaîne des volcans à l’horizon. Jouer à les identifier avec notre escorte espiègle. Les fragrances, Lo… Du lac. Des cultures. Patates, thé, carottes, légumes variés. Des pyrèthres insecticides, fleurs à corolles blanches ou roses et au pistil jaune vif.

Les mamies. Les serrer fort. S’asseoir sur la natte. Entre elles, sous la fenêtre. Collées-collées. Corps à corps pour aviver nos vies. Être là. Ensemble,

Rire !

Repartir à travers les collines vers midi.

Être éblouie,

Par le Tout Beau bleu, vert retentissant de soleil,

Par les yeux mordorés de Manzi au zénith.

Dire oui, merci,

Pour une bière dans sa tanière à une heure africaine de marche d’ici.

Accepter sa casquette sur la tête, détacher mon volumineux chignon.

M’incliner vers lui pour enrouler les longues mèches sur la nuque transpirante,

Sentir, ses doigts pousser les cheveux sous le tissu et frissonner.

M’infiltrer dans les pupilles joyaux de Manzi.

Rejeter une halte ! J’fais du sport, moi, Manzi ! Il a souri,

Racines de son crépu tondu à peine mouillées.

Le laisser me précéder sur le chemin… Glorifier,

Euclide d’Alexandrie. Sa géométrie du triangle équilatéral,

La perfection des symétries axiales du grand dorsal,

Bercé, par un lent déhanché des lombaires entrelacées dans l’angle isocèle pointu,

Dardant Cupidon sur… Un fessier, intuition de la sphère, en relief dans un jean étroit.

Lawurensiya, Manzi, c’est un atlas du masculin,

Une envie d’aller simple pour étudier les vibrations sismiques de l’Univers,

Une géologie où les dérives peuvent aggraver la tectonique des plaques ou,

Peut-être, une planche de salut pour rester en vie, en vue du Tout Beau…

Il s’est retourné.

– Nesquik, regarde, l’anse est en bas, derrière les plantations de thé.

Je l’ai pris par le bras. Il a ralenti.

Il avait chaud, il était chaud.

J’aime ça, Lo. La sensualité des corps sous le baston du soleil.

Nous sommes descendus. J’ai aperçu la crique et deviné son repaire,

L’absolu Tout Beau lumineux entre ciel serein et ma terre.

Et soudain, Lawurensiya, j’ai été tellement heureuse !

L’antre dépouillé de Manzi,

Une construction en bois, au sol cimenté et toit de tuiles, aménagée dans une anfractuosité rocheuse sur la plage. Un vieux canapé. Une table basse. Dans un coin, deux congélateurs bahut, des casiers remplis superposés et des chaises en plastique jaune canari empilées. À l’écart, sous un auvent en tôle bleu électrique, une maman et son commis s’affairaient devant un barbecue, pour frire l’unique repas. Des sambaza, fretins de la pêche de nuit, servis avec des citrons. Nous étions les seuls clients, les ouvriers déjà remontés sur les collines.

Nous avons bavardé. Avachis sur le sofa. Contemplant le lac Kivu, les pêcheurs devant nous en train de bricoler leurs embarcations, le barbotage des petits près des lavandières. Écoutant les chants, l’écho…

Manzi m’a assurée d’une différence notable de ma condition physique depuis notre première visite à la Grand-Tante, cinq semaines plus tôt. Nous buvions de grandes Primus fraîches.

Il a pressé des citrons verts sur la platée de poissons. J’ai amené, l’air de rien, la discussion sur Gaspard, un des karatékas.

– C’est le meilleur instructeur, je trouve, mais je me sens mal à l’aise avec lui. Il fait quoi dans la vie ?

Manzi a levé les yeux sur moi. Froncé légèrement les sourcils. Vigilant.

– Ah bon ? C’est un gars bien, tu sais. Il est coach sportif dans des salles de fitness, des hôtels ou pour des privés. C’est un rigoureux, ça marche pour lui. Il a aussi un bistrot assez connu à Muhima, près de l’hôpital. Tu connais ? Le nom c’est #G@spard. Il m’a invité plusieurs fois, je dois vraiment y passer. Erika, je suis surpris. Il te met mal à l’aise ? C’est vrai, il te sollicite sans cesse, Erika par-ci, Erika par-là… Vous ne fricotez pas ensemble vous deux, par hasard ?

Je me suis récriée.

– Quoi ! Il est marié ! Avec un gosse !

Manzi a rigolé.

– Bébé Nesquik, c’est comment ? Quel rapport entre l’usufruit conjugal et la faim ?

– Je veux dire, il me cherche, mais pas comme femme. Enfin, je ne crois pas.

– Pour parler des musées italiens ?

Il s’est marré et a saisi l’opportunité.

– Tu manigances avec qui d’ailleurs ?

– Toi d’abord !

Il a sifflé le mabere ya nyoko pour des bières et des serviettes. Répondu, abrupt.

– Ça dépend. Mon créneau, c’est les épouses. Elles font pas chier. Elles sont en manque et en colère, une énergie utile pour la baise ! Conversation néant vu que leur centre de gravité c’est un tocard pansu et friqué. C’est très confortable. Ou alors, je pratique des putes. C’est pareil. Les deux sont achetées, mais une ne l’admet pas.

Lo, j’ai été sidérée par ses propos. Un type correct et sans cœur, selon James. Un misogyne, ouais. Fanatique de sa mère, sûr et certain. Cette pensée m’a amusée. J’ai frimé. Désinvolte.

– Vantard, va ! La beauté avec toi, un matin, au Magda Café ?

Il décapsulait des Primus avec sa clé de contact.

– Vénantia ? Son regard charognard sur toi ! T’avais remarqué ?

– Ah ça…

– Vénantia, c’est la didactique de la putain. Une de mes régulières. Erika, son attrait irrésistible ? Être ma voisine. Service à domicile et elle se douche chez elle. Elle est pharmacienne, mariée depuis huit ans à un entrepreneur aisé. Ils ont deux enfants.

Je l’ai écouté en silence, consternée. Il s’est mis à rire. Il a avalé une gorgée et comprimé un renvoi.

– Elle est bête. Umva ! Elle est mixte. Son père était un Hutu de Gicumbi, un brave commerçant, mort y a quoi, dix ans ? Vénantia a tu son sang hutu à son mari, un Tutsi. T’imagines le dispositif de dissimulation ? La complicité de la branche maternelle ?

– Sa famille paternelle a trempé ?

Il m’a décoché une étincelle noisette dorée. Choqué.

– Et ? Et même ? Je suppose. Certains membres, voire plus. J’en sais rien, je m’en contrefiche. Évidemment, cette salope est une bonne chrétienne, messes et tout le bazar. Honore ton père et ta mère pour t’avoir donné la vie. C’est pas un commandement biblique, ça ? La salope ! Ces gens, je te jure. Ils ont des familles et ils les profanent. Incroyable !

J’étais rassasiée, appétit coupé. J’ai repoussé le plat vers lui et chipé sa Primus. Il est redevenu nerveux.

– Nesquik, attends la meilleure. Un jour, après avoir sexé, elle a tenté de me gratter. Genre, tu as eu la chose, décaisse ! Vraie mabere ya nyoko, je te jure. Vénantia, demandai-je, ton salaire, l’argent de ton mari et la fortune de feu ton père, c’est insuffisant ?

J’ai allumé une clope.

– Erika, tu as raté. La terreur ! Vénantia, c’est plutôt à toi de me payer, non ? De me dédommager ? De monnayer mon silence sur ta stratégie de recyclage de sang ?

Il a raconté. Les implorations de la Vénantia, à genoux, éplorée. Ses justifications. J’étais folle amoureuse de lui. Jamais, plaidait-elle, il ne l’aurait épousée s’il avait su la vérité.

Plus Manzi m’expliquait la situation, plus il haussait le ton. Nier son propre père ? Salope va ! Il était indigné. Le commis a apporté de quoi se laver les mains. Manzi a repris une Primus, une petite, et moi une cigarette.

– Erika, le comble. L’imbécile de mari, il est mixte aussi. Il est tellement fignolé féminin, tu peux pas détecter un ascendant hutu. L’affolement de Vénantia m’a fait douter. Pourquoi cette obsession ethnique de l’époux ? J’ai graissé la patte d’un des karatékas, un civil aux Renseignements généraux. Rien dit à Vénantia, bien sûr. Ça viendra. Il la cognera, tôt ou tard, obligé. Des vrais mabere ya nyoko ! Et toi ? a-t-il enchaîné sans transition.

– Finis ! Tes putes ?

Ma chère, je l’ai joué super-cool. J’étais atterrée.

– Quoi, les putes ? Ben, des femmes tarifées. Instruites, la preuve ! Assez cultivées, qui voyagent, rencontrent du peuple et ont, elles au moins, des trucs à raconter. Elles escortent dans leurs déplacements des politiques, des hommes d’affaires, des directeurs de société, tu vois un peu.

J’ai écrasé ma clope dans une capsule au sol. Je me suis tassée dans le divan. Il a délacé ses chaussures et s’est tourné vers moi.

– Ma chance, c’est d’avoir fait le plein d’amour pendant vingt et un ans. Jusque mars 93. Vingt et un ans, Erika, c’est pas négligeable dans la vie d’un individu. J’en ai plus besoin. Et toi ! C’est qui !

– Manzi, j’ai peu à déclarer tu sais. J’ai eu une aventure avec un gars ici, mais il a émigré.

Pour lui donner un os à ronger, j’ai parlé de Michaël. Manzi posait des questions. J’ai répondu sans détour, sans cacher mon émotion. J’ai dévié sur toi, Simon et les neveux. Manzi m’a interrompue, très étonné.

– Erika, vos maris… Ce sont des Blancs ? Ou des métis ?

– Hé oh ! Tu vas pas t’y mettre non plus hein ! Ce sont de chics types, de couleur blanche. Ça existe, tu sais ! Par millions !

Il n’a pas souri. Il m’a touché l’épaule.

– Je ne voulais pas être insultant. Excuse-moi, s’il te plaît.

Manzi a hoché doucement la tête.

– J’aime ta parole respectueuse sur ton mari. Sur ta sœur. Tu me montreras des photos d’elle et des enfants ? Là, faut bouger, pour éviter la route de nuit.

Il a remis ses baskets.

– Thomas, quel âge aurait-il aujourd’hui ? Cinquante ans ? Plus ?

Thomas.

J’ai été foudroyée.

Il s’est levé en époussetant son pantalon.

– Erika ?

Je me suis fait violence pour ne pas l’agresser.

– Comment connais-tu le prénom de mon frère ?

Mes jambes ont flageolé, j’ai dû me retenir au canapé.

– Erika… J’étais à Kinshasa… À la cathédrale Notre-Dame… Toute la communauté rwandaise a assisté aux funérailles. Il n’y avait plus de places à l’intérieur. J’étais sur le parvis.

Il était désemparé. Il s’est approché de moi. J’ai reculé.

Quel âge aurait-il aujourd’hui ?

La question me fracassait.

Thomas était mort hier.

Lo, c’était il y a vingt-cinq ans ?

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