Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 17 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, vendredi 30 mars 2018

 

 

Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour 1

Lawurensiya,

Ce matin, je me suis réveillée avec ce vers d’Apollinaire.

Avec le manque de Vincent.

Vincent.

Cette risible illusion d’avoir cru en finir avec lui,

En quelques lettres, à toi destinées.

Lawurensiya,

Je sais t’avoir promis de te présenter James, mon frère adoptif et un proche de Vincent.

Je sais t’avoir promis de te présenter les membres de ma famille de substitution.

J’ai plus urgent. La raison même de l’écriture de ces lettres,

Déclenchée par ton lapidaire Lâche prise et arrête de vouloir le posséder !

Lawurensiya.

Ça y est.

Je suis dans le noyau de ton impératif.

Celui de te raconter comment, dès le Nouvel An 2014,

Un mois à peine après Istanbul,

Un mois à peine après nos chorégraphies sur mots affranchis,

Elle est revenue.

Maléfique et submersible,

Métastaser Vincent.

Elle est revenue,

Violente comme le vide de l’absence des nôtres,

Transmuer nos aspirations stambouliotes en mirages,

Saccager Vincent – comme elle le fait de la mère,

Me broyer – comme elle l’a fait du père.

Elle.

La peur.

La peur. Exsudation sans discontinuer. Telle une fin sans fin de menstrues.

La peur. Traînée ! De sang,

Dissimulé. Tu. Tu, é.

1959 à maintenant. Là,

En cette année 2018 d’écriture,

Aimer. C’est mourir.

Trop, risquer.

De perdre. D’être dépossédé de.

De ne pas être à la hauteur. De ne plus l’être.

Aimer, Lawurensiya, interroge Maman. C’est mourir.

C’est être, à jamais,

Impuissantés,

Des nôtres pas sauvés.

Aimer, Lawurensiya, souviens-toi du père. C’est inguérissable.

Alors. Vincent. Il a choisi de renoncer.

 

1. Apollinaire, « Obus couleur de lune – Il y a », Calligrammes.

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