Ainsi pleurent nos hommes

Dominique Celis · Chapitre 30 sur 59

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Ainsi pleurent nos hommes

Kigali, vendredi 29 juin 2018

 

 

Le quotidien, Lo. Le manque de Vincent. Vincent.

Le travail, les filles et notre vie sereine à la maison, James, mes bavandimwe.

Vincent appelait. Envoyait des messages. Je ne répondais pas. Je cachais l’affaire des photos aux chéries, par besoin de préserver mon port d’attache de mes cyclones. L’inverse de l’atmosphère à L’Église ! Nos débâcles intimes ont émancipé nos confidences. Les photos avec Vincent. Assumpta. L’argent aléatoire. La santé de Tonton Damas. Les colères de la Colonelle. Le désespoir tranquille du Mzee. Nous débattions, argumentions, invectivions, jusqu’à utiliser le verbe guswera, forniquer, devant le vieil instituteur !

Ainsi, un samedi ordinaire. Retiens-le, Lawurensiya !

C’est le jour de ma rencontre avec Manzi.

Le mec qui acculera chacun de nous à sa vérité.

C’est un ami de Tonton. Un pote de Gaspard. Gaspard, t’as compris qui c’est ? L’homme à l’origine de l’assassinat de la famille de Vincent.

Tonton Damas attendait un appel du Manzi en question. Moi aussi, j’attendais. Quoi ? Qui ? Aucune idée ! J’attendais. Si, je sais. Vincent. Malgré moi, je te jure. Malgré vos mises en garde. Les tiennes et celles de la Colonelle. Ce fameux samedi, la Mama plaidait qu’attendre, c’est livrer le pouvoir à l’autre. Elle s’était essuyé les yeux d’un mouchoir en tissu, roulé dans son soutien-gorge.

– Erika, pardon. Fais coupure avec la tradition de survie des nôtres, de ta mère. Trente-cinq ans de patience. D’attente. Pour quoi, s’il te plaît ? Pour se faire tuer par la goinfrerie des Blancs et la haine de Caïn. Yoooo, mes petits. Si tu avais vu leur calvaire, Erika. N’attends rien, Wanjye. Tu n’auras rien. Il n’y a rien. Prends la vie, le fait de vivre. James a raison. Tu surestimes beaucoup trop l’amour.

On s’est tus.

Tu sais, ce silence pouvait durer. Nous restions là. Ensemble. La bonne passait une tête. Selon notre état de fortune, on commandait des bières ou une brochette. On écoutait la radio brailler dans la partie du bar sinistrée par les soûlards. Parfois, on riait aux propos d’un animateur ou d’une dispute entre les ivrognes. Le Mzee a ordonné à James de rentrer en Belgique. Célébrer la grossesse d’Assumpta.

– Ne sois pas un chien.

James a acheté un aller-retour de six semaines.

Voilà, Lawurensiya. Un samedi ordinaire… Où une conversation conduit à une autre… Je leur ai raconté Kinshasa. Par exemple, le rallye du frère jusqu’à Moanda, au bord de l’Atlantique, à cinq cent cinquante kilomètres. Mes implorations secrètes auprès du père. Pouvait-il, s’il te plaît, refuser cette compétition ? Son fils, quel égoïste ! Nous abandonner sans scrupules trois semaines. Ou moi, pouvais-je les accompagner ? Je n’embêterai personne. Promis, Papa. Je jure ! Je m’assiérai sur la moto du frère. Je ne le lâcherai ni d’une semelle ni d’une seconde.

On a ri. La Colonelle s’est de nouveau essuyé les yeux.

– Mama shenge, nos enfants, a murmuré le vieil Idelphonse en se mouchant.

Lawurensiya, cette anecdote a déclenché la parole de Damas. Tu te rappelles, je suppose ? Un type avec de l’embonpoint à l’époque, assez réservé, aujourd’hui d’environ soixante ans. (Celui à ma droite sur la photo en annexe.) À Kin, il roulait dans une grosse Mercedes blanche et s’habillait uniquement d’immaculé. Un transporteur. Il avait deux camions qui reliaient l’Angola et la Centrafrique.

– Dokiteri Yohani, le père d’Erika, c’était un bon gars kabisa, un vrai ambianceur ! Un bon docteur aussi ! Il a diagnostiqué mon sida !

Même les soûlards, la radio et la rue se sont tus.

Pour la première fois, Damas a nommé sa maladie. Il a évoqué Kinshasa, sa vie d’avant avant, la nôtre. Il a beaucoup maigri depuis… Il faisait chaud, il avait froid. Il portait un pantalon en grosse toile marine, un sweat-shirt gris clair à capuche sur un T-shirt blanc. Moi, je savais. Par Maman. Je lui avais parlé de mes bavandimwe, ma petite famille de substitution. Damascène Gakwaya ? Elle s’en souvenait. Il convoitait la femme d’autrui. Vois-tu la punition divine ? Ah oui, ma fille, le Seigneur punit là où tu pèches. Sa famille a été décimée dès septante-trois. En 94, il a recueilli une jeune rescapée. La suite, tu connais les hommes. Elle est morte, léguant à Damas sa maladie. Erika, ne le trahis pas. N’oublie jamais sa présence aux veillées pour ton frère et à son enterrement.

Damas a voulu ajouter quelque chose. Les mots lui ont manqué.

– Nta kundi, c’est comme ça.

Le Mzee s’est retiré comme d’habitude, vers 20 h 30. James s’est alors exclamé :

– Damas et Erika, vous êtes mauvais ! De vrais Rwandais ! Comédiens jusque dans le sanctuaire familial ? Vous vous connaissez depuis au moins trente ans ? Bon, Damas, le Mzee est au lit. Déballe-nous les vérités de Kinshasa !

Tonton m’a souri. Nos regards se sont croisés avec émotion. Comment leur raconter Kin alors qu’au pays ils se faisaient exterminer ? Oh oui ! Plusieurs décennies et autant de fils invisibles nous attachaient l’un à l’autre. On se parlait du Zaïre, de nos histoires, quand nous étions seuls à L’Église ou dans la voiture de Damas. Jamais devant eux. Tonton a mis un verre. Demandé une minute pour répondre à Manzi, son ami commerçant de tout. En l’occurrence, pourvoyeur de mèches capillaires brésiliennes pas chères.

– Manzi, le karatéka ? Le champion d’Afrique catégorie amateurs ? a relevé Maman Colonel. Réclames-en pour Erika et moi !

Damas riait, léger. Il était déjà en ligne. Il s’est adressé en lingala au Manzi.

– 1 Bolingo y’a la joie chez Maman Colonel. Je suis avec les miens. Amène-toi avec mes mèches. J’ai des urgences urgentes à me faire pardonner par une femme.

Damas a raccroché.

– Manzi ne va pas tarder. James, ce gars c’est aussi un ancien du Zaïre. On les a tués à Gisenyi, ville frontalière à Goma la congolaise. Il s’est sauvé par le lac Kivu.

La Colonelle et moi avons voulu savoir. Qui était cette femme ? Wapi, il n’a rien lâché. J’ai décapsulé les bouteilles offertes par Damas. Il a conté Kinshasa des années 80 et 90. James a posé un tas de questions. Le Congo, ça l’intriguait ! La générosité et l’humour de ce peuple, en réponse à l’oppression de l’élite. Chez nous, affirmait-il, pour beaucoup moins que ça, la population aiguiserait déjà les machettes.

La Colonelle a osé.

– La chose là, Damas. Tu l’as contractée comment ?

– À ton avis ?

Lo, on a eu un de ces fous rires ! Certes, il y avait les bières et les kinoiseries. Mais surtout le bonheur de sentir Tonton s’ouvrir à nous.

– Les Zaïroises, je les ai correctement bouffées. À la queue leu leu.

Tonton finissait à peine sa phrase, nous avons entendu des cris, des

moqueries et des 2 mabere ya nyoko ! côté soûlards. Un visiteur a jailli dans la cour à l’instant précis où James et la Colonelle se levaient pour aller voir le désordre !

Manzi.

Il tenait un sac de mèches dans une main, son portable à tue-tête dans l’autre, déversant un match de foot avec notre équipe Rayon Sports. Ma taille, moins d’un mètre quatre-vingts. Petit, comparé à mes bavandimwe. Manzi, Lo, c’est une planche anatomique du muscle, un extrémiste du sport, un semi-marathonien journalier. Il dégageait une incroyable impression de puissance, en dépit de sa maigreur. La Colonelle et James l’ont examiné tel un extraterrestre. Manzi nous faisait face, à Tonton Damas et moi. Il a pointé les extensions brésiliennes dans ma direction.

– Hé hé mais c’est le Bébé Nesquik du Magda Café !

Je le reconnaissais ! Un régulier d’un bistrot situé dans la rue derrière le centre commercial Kigali Heights. Un lieu sobre et élégant. Meublé de quelques tables en bois brun foncé, de sièges et fauteuils confortables. Décoration épurée, fond musical instrumental, wifi gratuit, pas d’alcool et ouvert de 7 à 22 heures. Une clientèle majoritairement rwandaise, venant y travailler. On s’y coudoyait souvent, tôt le matin. Le Manzi, je l’avais repéré par ses lectures, des magazines de vulgarisation scientifique, son physique sec d’athlète et ses yeux mordorés. Moi, au Magda, j’y prépare mes animations muséales ou rencontre des clients.

– Bébé Nesquik ! a rigolé James.

– C’était un des sobriquets des métis dans les cités kinoises, a explicité Tonton.

J’ai appelé la bonne pour la commande de notre hôte. Sans la regarder, Manzi lui a filé des billets, sortis de la poche arrière d’un pantalon cargo kaki.

– Whisky et je paie les dernières consommations. Dépêche !

Tonton a fait les présentations. Ma famille. Ma sœur, Maman Colonel, ma nièce Erika et son frère James. Le grand-père vient de rentrer. Manzi nous a serré la main. Souri avec gentillesse à Damas.

– Merci de m’accueillir dans votre intimité et de me présenter ta famille. Je suis heureux de te savoir entouré de tant de personnes.

Tonton a coupé net.

– Manzi, James s’intéresse à notre vie au Congo-Zaïre. Erika et moi n’en parlons jamais, sauf entre nous. Peut-être, toi tu peux ?

À notre grand étonnement, il a raconté sa survie. Tonton le connaissait depuis fin 93. Jamais Manzi n’y avait fait allusion.

Lawurensiya, voici le récit de Manzi.

Sa famille était originaire de Gisenyi. Ses parents tenaient une quincaillerie au centre-ville, derrière la mosquée, à l’avant de leur habitation. C’était une fratrie de quatre enfants. Il était le troisième, l’unique fils, âgé de vingt et un ans. Du mercredi 20 au vendredi 22 janvier 93, les partisans du parti présidentiel ont massacré des Tutsis et exécuté des Hutus démocrates dans les préfectures du Nord. (La Colonelle et James s’en souvenaient. James a intégré la guérilla lors de ces manifs.) Ivres morts, les manifestants ont pillé le magasin à la tombée de la nuit. Le père les a vus arriver. Il a caché épouse et enfants dans des plafonds. Ma mère et mes sœurs étaient typées et claires. Des Éthiopiennes. Les Interahamwe ont pénétré dans la maison et bâfré la nourriture prête sur la table. Ils ont réclamé de l’argent ! Où est la famille ? Le père a tenté de négocier. Il s’est fait descendre. Dans le groupe, quelqu’un a crié à la traîtrise du fils ! Sûrement une taupe de l’Armée de libération ! Il devait être dans la maison pour le dîner, il fallait le trouver. Manzi a grimpé sur le toit. Les femmes ont été découvertes. Il a entendu les gufata kungufu. Les militants étaient nombreux. Ils ont tous voulu. Longtemps après la tuerie, le pillage et l’agonie, Manzi s’est faufilé jusqu’au lac et a gagné à la nage Goma, la rive opposée. En juillet 94, à l’arrivée du millionnaire de fuyards rwandais, cornaqués par les génocidaires en déroute, il a fui. Troqué une gourmette en or avec un militaire, contre un sauve-qui-peut maritime pour la capitale zaïroise.

Lawurensiya, je te résume son propos vite fait. Sans les interruptions. Les éclats de la Colonelle, la rage de Tonton, les sarcasmes de James et le cynisme désopilant de Manzi. Le foot tonitruant de son téléphone et la radio au volume maximal du côté des soûlards. Je n’ai pas prononcé un mot. J’écoutais. Je m’occupais de la logistique des bières. Tu sais bien, Lo, notre imprescriptible soif. Vers 4 heures du matin, j’ai enfin ouvert la bouche.

Pour vomir.

 

1. L’amour il y a la joie, Lucie Eyenga.

2. « Imbécile », « idiot ». L’injure complète est Urakarya amabere ya nyoko ! « Que tu

manges les mamelles de ta maman ! »

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