Avec ou sans uniforme…
Chapitre 6
6
Rick se campa devant le corps sans vie de Merriam Powell et lâcha un profond soupir. Quel merdier ! Ça allait être compliqué à bien des égards. Il coula un regard à Truitt, qui affichait le même air dépité. Maigre consolation : Jessie n’irait pas travailler ce soir.
L’un des inspecteurs présents sur les lieux du crime mentionna le nom de Jessie. Rick pivota sur lui-même et se dirigea vers lui, l’interrompant en pleine conversation.
— Qu’est-ce que Jessie Callahan a à faire dans cette histoire ? demanda-t-il.
Trevor Phillips, dit « Bull »1, étrécit les yeux, visiblement irrité par son intrusion.
— Tu la connais ?
— Oui. Truitt et moi, nous fréquentons souvent cet endroit. Jessie est serveuse ici. Elle était de service hier soir.
— Eh bien, sache que votre serveuse est le suspect numéro un dans cette affaire. D’après ce que nous avons réuni comme preuves jusque-là, je crois que ça va être réglé en un tournemain.
— Qu’est-ce que tu racontes ? s’emporta Truitt qui intervint dans la conversation.
— Elle n’est pas à son appartement. J’ai envoyé Jones la chercher. Vous ne sauriez pas où elle se trouve par hasard ? demanda Bull.
Rick et Truitt échangèrent un regard. Ça se corsait ! Jamais on ne leur confierait cette affaire. Pas maintenant. Pas si Jessie s’y retrouvait mêlée. Toujours est-il qu’ils pouvaient lui fournir un alibi et la blanchir du meurtre de sa patronne.
— Où est le chef ? demanda Rick. On a une information cruciale à lui communiquer.
— Il est en route. Merriam Powell était une très bonne amie à lui. Il est résolu à coincer son assassin.
Le lieutenant Markham pénétra dans le bureau à l’instant où Jud Hennessee recouvrait la tête de Merriam Powell d’un drap. Il stoppa son geste et tira légèrement le tissu, juste assez pour entrevoir le visage ensanglanté de son amie d’enfance.
— Bon sang, marmonna le chef. (Il se releva et se dirigea vers les trois hommes.) Des pistes ?
Bull acquiesça.
— Je veux à tout prix épingler le fils de pute qui a fait ça, grommela leur supérieur.
Rick prit la parole.
— Écoutez, chef, on a un élément important à vous signaler. Il concerne le suspect numéro un dans cette affaire. Je ne dispose pas de tous les faits. Bull était sur le point de me les transmettre. Mais une chose est sûre, Jessie Callahan ne peut pas avoir tué Merriam Powell parce qu’elle était… elle a passé toute la nuit chez moi. Elle était avec Truitt et moi. Jusqu’à quelques minutes plus tôt.
Le lieutenant reporta son attention sur Bull.
— Et il s’agit de votre suspect numéro un ?
Bull décocha un regard noir aux deux coéquipiers. Son expression déplut beaucoup à Rick. C’était comme s’il ne les croyait pas. Peut-être les pensait-il capables de mentir pour protéger la jeune femme.
— Nous avons des témoins qui la placent sur les lieux du crime aux environs de cinq heures du matin, ce qui correspond à l’heure approximative de la mort, rétorqua Bull.
— C’est n’importe quoi, lâcha Truitt. Elle était au lit avec moi.
Le chef haussa un sourcil.
— Je croyais qu’elle était avec Rick. Il faudrait savoir.
— Jessie était avec nous deux, d’accord ? lâcha Rick. Peu importe. Elle a un alibi.
Bull croisa les bas.
— À quelle heure avez-vous quitté le bar avec elle hier soir ?
— C’est un interrogatoire ? rétorqua Truitt, prêt à monter au créneau.
Le lieutenant leva une main pour les interrompre.
— Tout le monde dehors.
Les quatre hommes sortirent du bar et se dirigèrent vers la voiture de leur supérieur. Ce dernier s’appuya contre une portière et dévisagea Rick et Truitt puis Bull.
— Tâchons de clarifier la situation et vite. Répondez aux questions de Bull. Si elle était avec vous, ce sera vite résolu mais si vous êtes tous les deux impliqués dans cette affaire, nous devons faire les choses dans les règles.
— On est partis aux alentours de vingt-trois heures, dit Rick.
— Et c’est à cette heure-ci qu’elle finit son service d’ordinaire ? demanda Bull.
Truitt secoua la tête.
— Non. En général, c’est elle qui fait la fermeture. Mais elle s’est fait mal au genou et nous a dit qu’elle était libre de rentrer chez elle.
— Voilà ce que nous savons, dit Bull d’une voix posée. Jessie s’est fait renvoyer hier soir. J’ai deux témoins plus une note dans le carnet professionnel de Merriam déclarant que Jessie était soupçonnée de voler de l’argent dans la caisse et que Merriam avait dû la congédier. Ça s’est passé aux environs de vingt-deux heures quarante-cinq. Des témoins ont également entendu Jessie la menacer. Maintenant, vous affirmez être partis avec elle à vingt-trois heures. Est-ce qu’elle a évoqué son licenciement ?
Une boule se forma dans le ventre de Rick. Il jeta un coup d’œil à son acolyte, qui paraissait lui aussi sous le choc.
— Non, bredouilla Truitt. Elle a dit qu’elle devait travailler ce soir parce qu’il manquait un employé. Elle nous a dit ça il y a moins d’une heure.
— OK. Vous êtes absolument sûrs de savoir où elle se trouvait ce matin à cinq heures ? poursuivit Bull.
Rick déglutit.
— Je ne me suis réveillé qu’à sept heures. Elle était en train de préparer le petit déjeuner.
Truitt confirma sa version.
— Oui. Je me suis levé quelques minutes avant lui. On s’est endormis vers trois heures du matin.
— Quelle est la nature précise de votre relation avec Mlle Callahan ? intervint le chef. Depuis combien de temps la connaissez-vous ?
Rick n’aimait pas trop le tour que prenait la discussion et la boule dans son estomac grossissait au fil des secondes.
— Quelques semaines. On venait au pub prendre un verre. On flirtait. On lui faisait des avances.
— Et elle les acceptait ?
Truitt secoua la tête.
— Non. Jusqu’à hier soir.
— Elle savait que vous étiez flics ? demanda leur supérieur.
Rick fit signe que oui.
— Ce n’était pas un secret.
Un long silence s’ensuivit. Bull et le lieutenant se dévisagèrent sans mot dire. Truitt faisait grise mine.
— Impossible, finit-il par dire. Je me fiche qu’elle ait l’air suspecte. Elle n’a rien fait. Elle est tellement… douce. Elle ne ferait pas de mal à une mouche.
Rick glissa sa main dans ses cheveux et détourna la tête. Il se sentait idiot et il n’aimait pas ça. S’étaient-ils fait berner par deux grands yeux chocolat ?
— Ça ne vous a pas traversé l’esprit que, peut-être, elle s’était servie de vous ? demanda le chef sans hausser le ton. Elle se fait virer, décide de se venger de sa patronne, et se trouve grâce à vous un alibi en béton ? Allons, qui va aller remettre en question la parole de deux inspecteurs affirmant qu’elle a passé toute la nuit dans leur lit ?
Truitt se frotta le ventre en faisant la moue. Il secoua vigoureusement la tête en signe de protestation.
La mort dans l’âme, Rick exprima finalement ses doutes à voix haute.
— Dans le fond, Tru, qu’est-ce qu’on sait vraiment d’elle ? (Il se tourna vers Bull.) Tes témoins sont fiables ?
— Deux employés. Ils nous ont rapporté avoir surpris une violente dispute entre Mlle Callahan et Mlle Powell hier soir. Ce matin, un vigile finissant son service et un homme faisant son footing ont repéré sa voiture sur le parking devant le bar.
— Merde, jura Rick.
Truitt se mura dans le silence. Il avait les sourcils froncés et les mâchoires contractées.
— Bon, vous deux, je vous retire cette affaire. C’est Bull qui mènera l’enquête. Entre-temps, je vous demande de garder vos distances avec Jessie Callahan. On vous réinterrogera de manière formelle au poste si jamais elle se sert de vous comme alibi et nie s’être présentée au bar ce matin.
Le téléphone de Bull sonna ; il leva l’index et leur tourna le dos pour prendre l’appel. Rick ne prêtait qu’une oreille très distraite aux propos qu’on lui tenait. Son esprit était comme engourdi, incrédule. Il se sentait vraiment très stupide.
Le fait qu’elle ait cédé à leurs avances le soir où elle s’était fait renvoyer et avait menacé sa patronne paraissait étrange. La coïncidence était énorme. Impossible de ne pas s’interroger.
Bull raccrocha et pivota vers ses collègues, le visage grave.
— Vous disiez que Jessie était restée chez vous après votre départ ?
— Oui, acquiesça Rick.
— Jones vient de la cueillir devant son appartement. Il l’amène au poste.
Jessie était assise dans la salle d’interrogatoire du poste de police, le ventre noué et les nerfs en pelote. Personne ne lui avait donné la raison de sa présence dans ces locaux. On lui avait juste dit qu’on avait des questions à lui poser. À quel sujet ?
Peut-être qu’elle n’aurait pas dû accepter de venir. Tant qu’ils ne l’avaient pas arrêtée, elle avait le droit de refuser de les suivre, non ? Toutefois, l’agent de police mastoc qui lui avait demandé de l’accompagner l’avait tellement intimidée qu’elle était montée dans sa voiture sans broncher – à l’arrière, comme une criminelle.
L’idée qu’on l’ait surprise se faisant embarquer par la police la mortifiait, de même que les regards qu’on lui avait jetés dans la rue lorsque l’agent l’avait escortée de son véhicule jusqu’au poste.
Il l’avait installée dans une petite pièce qui ne contenait qu’une table et des chaises. Une salle froide et aseptisée qui avait accentué son malaise.
Rick et Truitt auraient-ils eu un pépin ? Non, si tel était le cas, pourquoi l’aurait-on prévenue elle ? À moins que les deux inspecteurs ne l’aient mentionnée d’une manière ou d’une autre ?
Jessie secoua la tête. À quoi bon échafauder toutes sortes d’hypothèses plus absurdes les unes que les autres ? Patienter, c’était le mieux qu’elle avait à faire. Ensuite, elle pourrait rentrer chez elle.
Elle demeura assise pendant ce qui lui parut une éternité. L’endroit était désert et baignait dans un silence de mort. Elle aurait sans doute pu partir si elle l’avait voulu. Ils n’avaient pas le droit de la retenir contre son gré, n’est-ce pas ? La porte était grande ouverte. S’agissait-il d’un test ?
Elle secoua la tête de nouveau. N’importe quoi ! Voilà qu’elle devenait parano !
Au bout d’un long moment, deux individus entrèrent dans la pièce. Le premier était un homme d’âge mûr grisonnant, les yeux petits et perçants surmontés de sourcils noirs broussailleux. Il avait un air à la fois important et autoritaire, mais ce ne fut pas lui qui prit place face à elle. Il se campa sur le côté, les bras croisés, à la jauger de haut.
Gênée, elle porta son regard sur l’homme devant elle. Une boule se forma dans sa gorge. On aurait cru qu’il allait l’écraser comme un moustique.
— Mademoiselle Callahan, je suis l’inspecteur Phillips. J’aimerais vous poser quelques questions.
— Bien, bredouilla-t-elle. À quel propos ? Il y a un problème ? Il est arrivé quelque chose à Truitt et Rick ?
L’inspecteur Phillips plissa les yeux.
— C’est moi qui vais poser les questions à partir de maintenant. Tôt dans la matinée, Merriam Powell a été retrouvée assassinée sur son lieu de travail, dans son bureau du Powell’s Pub.
La mâchoire de Jessie faillit se décrocher. Elle abattit les paumes sur la table et se dressa sur ses pieds d’un bond.
— C’est impossible ! Elle était vivante. Je l’ai vue. Je lui ai parlé. Et j’ai fermé la porte à clé derrière moi.
L’inspecteur adressa un regard à son collègue, toujours à l’écart.
— Vous admettez donc avoir été au pub ce matin ?
Jessie fronça les sourcils et se rassit sur sa chaise.
— Bien sûr. Je suis allée la voir pour discuter de mon poste. Nous avons parlé une dizaine de minutes environ et puis je suis partie.
— Et il était quelle heure ?
Elle se gratta le front.
— Cinq heures, je crois. Pas loin en tout cas. Je me suis levée tôt et je savais qu’elle partirait vers six heures et qu’il fallait que je la voie avant.
— Vous étiez en colère ? Vous vous êtes disputées ?
— Non. Pas du tout. J’étais résolue à plaider ma cause. Voyez-vous, la veille au soir, elle m’a accusée de voler de l’argent. C’est n’importe quoi : je ne touche jamais à la caisse. Bref, elle m’a renvoyée. Tout d’abord, je m’étais résignée à mon sort. Mais j’ai besoin de cet emploi. Du coup, je suis retournée à son bureau pour défendre mon bifteck. À mon arrivée, elle m’a dit qu’elle savait que je n’y étais pour rien, qu’elle l’avait découvert au moment de la fermeture du bar. Mais que ça l’avait énervée que je m’en aille avant la fin de mon service. Elle m’avait virée !
Elle s’interrompit le temps de reprendre son souffle.
— Poursuivez, lui indiqua l’inspecteur.
— Elle a ajouté qu’on était à court de personnel. J’imagine qu’elle a renvoyé celui ou celle qui la volait. Je n’en sais rien. En tout cas, elle m’a dit que si je voulais récupérer mon travail, il fallait que je vienne prendre mon service ce soir.
— Je vois.
Il jeta un nouveau coup d’œil à son collègue. Le regard de Jessie navigua d’un homme à l’autre et elle prit brutalement conscience de la réalité. D’accord, elle était lente au démarrage, mais cela devint soudain clair comme de l’eau de roche dans son esprit : on la soumettait à un « interrogatoire ».
— Vous croyez que c’est moi qui l’ai tuée, murmura-t-elle.
L’inspecteur se pencha en avant.
— Eh bien, je vais vous expliquer ce que les témoins nous ont rapporté. Mlle Powell vous convoque dans son bureau. Elle vous renvoie pour avoir volé dans la caisse. Le ton monte. Vous êtes furieuse. Vous la menacez. Quelques minutes plus tard, vous quittez le bar en compagnie de deux inspecteurs de police. Vous les raccompagnez chez eux. Vous vous amusez un peu. Puis vous attendez qu’ils s’endorment pour vous éclipser, vous retournez au bar, vous vous disputez de nouveau avec Mlle Powell et, lorsqu’elle refuse de vous reprendre à son service, vous la tuez. Ensuite, vous rentrez chez Truitt Cavanaugh avant que les deux hommes se réveillent, leur préparez le petit déjeuner, faites comme si de rien n’était, leur dites que vous devez aller bosser, et vous attendez qu’ils s’en aillent pour filer à votre tour. Est-ce que jusque-là, je suis sur la bonne voie ?
Jessie devint livide. Abasourdie, elle ne pouvait plus articuler le moindre mot. C’était ce que la police pensait ? Truitt et Rick partageaient-ils cette théorie ? Ils avaient déjà dû raconter leur nuit à cet inspecteur, autrement comment serait-il au courant ?
— Seriez-vous en train d’insinuer que je me suis servie d’eux pour assassiner ma patronne ? lança-t-elle.
Cette hypothèse était complètement tirée par les cheveux. Stupéfiée, Jessie resta assise à les regarder bêtement tandis que l’inspecteur l’examinait d’un œil sévère.
— Je trouve très étrange que vous ayez soudain accepté les avances de mes collègues alors que vous les avez repoussées pendant des semaines. La nuit même où vous perdez votre emploi et menacez votre patronne. Le lendemain matin, on la retrouve morte et vous étiez présente sur les lieux du crime à l’heure du meurtre. En fait, il semblerait que vous soyez la dernière personne à l’avoir vue en vie. Alors, dites-moi, de quoi ça a l’air ?
Elle se leva d’un bond pour la seconde fois.
— Je me fiche de ce que ça a l’air ! Je n’ai rien fait. Elle m’a reprise à son service ! Elle avait renvoyé quelqu’un d’autre, c’était évident. Pourquoi est-ce que vous n’interrogez pas les autres employés ?
— Oh, nous allons le faire. Nous en avons déjà entendu quelques-uns. Ça ne sent pas bon pour vous, mademoiselle Callahan. Dans l’intérêt de tous, je vous suggère vivement de nous avouer la vérité. Vous êtes allée la trouver pour lui faire changer d’avis. Et puis, on peut imaginer qu’elle vous a tenu tête et que vous avez perdu les pédales. Le procureur se montrera peut-être plus clément si vous nous dites exactement ce qui s’est passé.
Des larmes de rage lui montèrent aux yeux et l’idée que ces enfoirés la voient pleurer la mit encore plus en colère. Elle crispa les poings pour se retenir de frapper le salopard condescendant qui lui faisait face.
— Je n’ai rien fait, gronda-t-elle. Et à moins que vous ne m’arrêtiez, je n’ai pas l’intention de rester ici une seconde de plus. Vous n’avez pas intérêt à m’approcher sans mandat d’arrestation.
— Vous feriez mieux de coopérer maintenant, intervint l’homme qui s’était tu jusque-là.
Jessie dirigea sa rage contre lui.
— Allez vous faire foutre. Je me barre de cet endroit.
Elle sortit de la pièce comme une furie et faillit rentrer de plein fouet dans Rick et Truitt, qui se tenaient juste à l’extérieur de la salle, dans le couloir. Elle fit un pas en arrière et ses épaules s’affaissèrent. Une onde de soulagement la parcourut.
— Dieu merci, vous voilà, chuchota-t-elle. Dites-leur que je suis innocente. Faites-leur comprendre.
— On ne peut pas, répliqua Rick d’une voix très formelle.
Confuse, elle plissa le front et observa les deux hommes tour à tour. Rick paraissait… stoïque. Quant à Truitt, il avait l’air à vif, fâché, et perplexe. Bienvenue au club !
La réalité lui tomba dessus comme un bloc de béton. Ils la croyaient coupable eux aussi. Ils la dévisageaient comme si elle les avait trahis. Comme si elle les avait utilisés.
La déception fut si profonde que ses jambes faillirent se dérober sous elle. Mais elle se ressaisit. Hors de question de leur montrer à quel point leur jugement la blessait.
— Je n’ai rien fait, dit-elle calmement. Je vous en prie, croyez-moi.
Un éclair passa dans les yeux de Rick. Il hésitait et semblait… tiraillé. Avait-il envie de la croire ? Elle n’en était pas sûre. Rick était difficile à déchiffrer. Elle aurait aimé lire le doute dans ses yeux, et peut-être était-il là, mais comment pouvait-elle en être certaine ?
— Pourquoi est-ce que tu t’es absentée pendant si longtemps, Jessie ? demanda Truitt. D’après ton témoignage, tu n’es restée qu’une dizaine de minutes dans le bar. La chronologie des événements n’est pas logique. Donne-nous quelque chose à nous mettre sous la dent. Dis-nous ce qui s’est passé pour qu’on puisse t’aider.
Elle les regarda longuement, de plus en plus sidérée.
— Je suis passée par l’épicerie pour acheter de quoi vous faire un petit déjeuner.
Incapable de supporter plus longtemps leur regard accusateur, elle passa devant eux en les bousculant légèrement, remontant le couloir lentement tout d’abord, puis en pressant le pas. L’un d’eux l’appela par son nom, mais elle continua sur sa lancée. Si elle se retournait, ils risqueraient de voir à quel point elle était dévastée.
Elle jaillit du poste de police et descendit la rue sans vraiment savoir où ses pieds la menaient, certaine d’une chose, c’est qu’il était hors de question de passer une minute de plus dans un environnement aussi hostile. Ciel, ils pensaient tous qu’elle avait abattu un être humain de sang-froid ! Ils avaient perdu la tête. Le pire dans cette histoire, c’est qu’ils étaient on ne peut plus sérieux dans leurs accusations, et c’était surtout cela qui lui donnait la chair de poule.
Et dire que le matin même encore, ils la trouvaient adorable. Douce, craquante et belle. Bla-bla-bla. Elle se sentait tellement stupide qu’elle fut prise d’une migraine.
Trois pâtés de maisons plus loin, elle sortit son portable de sa poche et s’avachit sur le trottoir. Elle ramena les genoux contre sa poitrine tout en composant un numéro de téléphone d’une main tremblotante.
— Je t’en prie, réponds, murmura-t-elle.
— Allô ?
— Kirsten, Dieu merci ! C’est Jessie.
— Jessie ? Ma puce, tout va bien ? On dirait que tu es en train de pleurer. Qu’est-ce qui se passe ?
Jessie essuya la larme qui roulait le long de sa joue d’un geste agacé et tâcha de désagréger le nœud qui s’était formé dans sa gorge.
— Il faut que tu viennes me chercher, dit-elle d’une voix brisée.
1. Bull signifie « taureau » en anglais. (N.d.T.)
OceanofPDF.com