Avec ou sans uniforme…
Chapitre 14
14
Jessie se réveilla avec un énorme mal de crâne, les muscles parcourus de tremblements, et l’esprit confus. Comment était-elle arrivée là ? Où était-elle ?
Un doux crépitement résonnait au-dehors. La pluie. Ce bruit apaisa quelque peu ses douleurs. Elle tenta de remuer la tête ; pour une raison qu’elle ignorait, le reste de son corps refusait de lui obéir. Mais à peine eut-elle bougé qu’une brûlure atroce lui transperça le genou.
Elle poussa un cri aigu et voulut déplacer sa jambe mais elle était bloquée. Elle était attachée à une table en bois, complètement nue.
Un visage apparut au-dessus d’elle. Un visage familier. Alors, tout lui revint d’un seul coup en mémoire. La policière qui s’était présentée à la porte de son appartement. Cette chienne l’avait électrocutée !
La femme enfonça la crosse de son pistolet dans le genou de Jessie.
La douleur était tellement insoutenable que Jessie faillit suffoquer. Elle tourna son visage sur le côté, et inspira à fond par le nez pour ne pas vomir.
— Je suis contente que vous ayez repris connaissance. La partie de chasse est sur le point de commencer.
Ces mots furent prononcés avec un tel détachement, un tel calme, qu’une vague de frissons se faufila le long de la colonne vertébrale de Jessie. Étendue sur la table, haletante, elle tâchait désespérément de trouver un sens à tout ça. Pourquoi l’avait-elle enlevée ? Cette femme ne faisait-elle pas partie de la police ?
— Voilà comment ça va se dérouler…
Ses cheveux étaient ramenés en arrière en une queue-de-cheval stricte, si serrée que la peau de son visage se tendait, faisant ressortir ses pommettes anguleuses. Avec un peu de maquillage, elle serait jolie… Jessie faillit éclater de rire, prenant conscience des pensées ridicules qui lui traversaient l’esprit.
La femme était grande. Très grande. Elle possédait un physique athlétique, un corps tonique sans un seul gramme de graisse.
Elle portait un pantalon de camouflage et un débardeur noir et tenait à la main un vilain couteau où se réfléchissait la faible lumière. Jessie détourna le regard de la lame, devinant qu’elle se trouvait dans une sorte de pavillon de chasse.
La femme se pencha encore un peu plus. Elle était si proche à présent que Jessie distinguait son propre reflet dans la lame.
— Je vais te libérer et tu vas courir. Puis je vais te pourchasser et t’abattre. C’est équitable. Je t’offre une chance de te battre pour ta survie. Toutes celles qui t’ont précédée étaient trop stupides pour en faire bon usage, mais ce n’est pas ma faute. Je leur ai donné l’occasion de s’en sortir.
— Si vous vouliez vraiment que ce soit juste, vous ne m’auriez pas esquinté le genou, rétorqua Jessie, les dents serrées. Vous savez que je ne peux pas courir dans mon état.
La femme haussa les épaules.
— On est capable de se surpasser quand sa vie est en jeu.
Elle glissa soudain la lame le long du flanc de Jessie qui sentit sa chair se déchirer. Elle poussa un hurlement d’horreur tandis que la douleur l’assaillait de nouveau. L’odeur du sang lui parvint aux narines et elle fut prise d’un haut-le-cœur.
— Qu’est-ce que vous faites ? !
Ciel, qu’est-ce qu’elle avait mal ! Elle avait l’impression que son corps était en feu et qu’il était en train de se consumer. Cette femme était complètement tarée. Impossible de discuter avec une barjot.
— Pour traquer une proie, on remonte la piste laissée par son sang. Or je ne peux pas suivre cette piste en l’absence de sang, répondit calmement la femme.
Elle appliqua ensuite la lame sur la jambe abîmée de Jessie et lui fit une entaille superficielle des hanches au genou. Jessie arc-bouta le dos, se débattant contre ses liens tout en poussant des cris de douleur. Les larmes ruisselèrent le long de ses joues et elle ferma les yeux, priant pour se réveiller de ce cauchemar. Pour trouver la force de courir quand le moment viendrait.
— Pourquoi ne m’implorez-vous pas ? s’étonna la femme.
Le ton surpris de sa voix fit tiquer Jessie. Elle rouvrit les paupières.
— Détachez-moi et lâchez-moi dans les bois, qu’on en finisse.
Sa tortionnaire ricana.
— Impatiente de mourir à ce que je vois. Je vous aime bien. En assistant à votre interrogatoire, j’ai su que vous me donneriez plus de fil à retordre que les autres. Ma dernière prise s’est avérée très décevante. Elle n’a même pas voulu courir. Ce n’était pas très amusant.
— Vous êtes complètement givrée, grommela Jessie. Ne perdons pas de temps. Pourvu que je sois là quand on vous arrêtera. Je me ferai un plaisir de vous remettre à votre place.
— Vous croyez vraiment que vos chers inspecteurs vont vous sauver ?
La douleur commençait à surpasser l’adrénaline causée par la colère. Si elle n’était pas libérée sous peu, elle serait incapable de faire plus de quelques pas à travers les bois.
— Non. Je ne compte pas sur eux. (Elle respira longuement pour combattre la douleur accablante.) Je vais m’en sortir toute seule.
Cette fois-ci, la femme éclata de rire mais elle se mit à trancher les cordes qui retenaient Jessie à la table. La surface poisseuse était couverte de sang.
— Vous n’avez qu’à vous imaginer qu’il s’agit d’une sorte de cache-cache version adulte. Je vais aller patienter dans la pièce voisine pour vous donner une avance de cinq minutes. Après quoi, je me lancerai à votre poursuite.
Elle enfila un fusil de chasse à son épaule et quitta la pièce vers l’arrière de la maison. Jessie ne perdit pas une seule seconde. Elle se redressa en sursaut et glissa de la table.
Une douleur vive lui transperça la jambe et son genou fléchit. Elle s’agrippa à la table pour ne pas tomber. Elle se dirigea en titubant vers la porte ; une petite voix dans sa tête lui recommanda de ne surtout pas céder à la panique. Elle s’arrêta et fit un point rapide.
Elle était nue comme un ver et n’avait rien sous la main pour stopper l’hémorragie. Le sang dégoulinait le long de son corps pour aller former une flaque à ses pieds, trahissant ses moindres pas. Autant brandir un signal lumineux. Avec ces traces, la femme allait la retrouver en un battement de cils.
Elle parcourut la cabane du regard mais ne repéra rien qui puisse juguler l’écoulement de sang. Alors, elle songea au crépitement de la pluie. Une bouffée d’espoir monta en elle, une nouvelle dose d’adrénaline se diffusa dans ses veines.
Elle franchit le seuil en boitillant et traversa le porche branlant, souffrant en silence dès qu’elle avait le malheur de poser trop de poids sur sa jambe gauche. Elle se tint sous la pluie quelques instants, le temps de nettoyer le sang de son corps, puis elle courut en direction de la zone qui lui parut la plus touffue de la forêt.
Les dents serrées, elle ravala ses cris de douleur. Consciente de la quantité de sang qu’elle perdait, elle plaqua les mains sur ses blessures et les comprima en trottinant à l’aveuglette. Une fois qu’elle se fut un peu éloignée du pavillon, elle s’agenouilla par terre et gratta le sol avec frénésie, rassemblant des poignées de boue qu’elle plaça sur ses plaies pour les colmater. Elle parsema ensuite des feuilles mortes sur son corps en guise de camouflage.
— Réfléchis, Jessie, se dit-elle en se relevant difficilement.
Elle observa les alentours d’un regard fiévreux. Quelle direction emprunter ? Elle ne voyait rien que des bois plongés dans le noir. Les nuages formaient une voûte dans le ciel. Pas un seul astre de visible. Les étoiles étaient absentes, la lune aussi.
Elle n’avait aucune chance de distancer son bourreau. En revanche, elle pouvait se montrer plus rusée que lui.
Détaler à travers bois comme un animal blessé était la dernière chose à faire. Il fallait qu’elle trouve une bonne cachette où se dissimuler jusqu’au petit jour. À l’aube, elle distinguerait mieux le décor et, surtout, elle verrait la tueuse approcher.
En silence, elle se fraya un chemin à travers les arbres, ignorant la panique qui la gagnait. Les cinq minutes étaient-elles déjà passées ? Elle avait l’impression qu’une éternité s’était écoulée depuis qu’elle avait quitté la maisonnette.
Des épines se plantèrent dans ses pieds, la faisant grimacer, mais elle continua sur sa lancée. Si elle les retirait, il se pourrait qu’elle saigne encore plus. En outre, chaque seconde était précieuse.
Soudain le faisceau d’une lampe torche balaya la forêt. Jessie se figea. Était-ce le fruit de son imagination ? Elle scruta la pénombre sans bouger. Là. Encore. À environ trois cents mètres d’elle, elle distingua le flash d’une torche à travers les bois.
Son cœur tambourina dans sa poitrine. Une bouffée de panique la saisit à la gorge et elle s’efforça de respirer lentement. Pas question de rester ici ; il fallait qu’elle déguerpisse, mais de manière intelligente.
Elle s’obligea à demeurer immobile le temps de juger de la provenance de la lumière. Le faisceau disparut un instant et son cœur cessa de battre. La folle avait-elle repéré sa piste ?
Elle baissa les yeux pour voir si elle saignait encore en abondance, mais elle ne distinguait rien. Du coup, elle se palpa le corps avec précaution et jura en silence lorsqu’elle sentit sous ses doigts le liquide visqueux du sang.
Au loin, le jet de lumière reparut et se remit à sonder les ténèbres de la forêt. Cette fois-ci, il s’orienta dans sa direction. D’instinct, Jessie plongea au sol et se faufila entre les arbres et les buissons en rampant. Elle alla à l’est de sa position avant de bifurquer au sud, prenant le risque calculé de se rapprocher de la tueuse.
Si son plan marchait, cette dernière passerait devant elle sans s’en rendre compte et, le temps qu’elle rebrousse chemin, Jessie se serait tapie dans une planque jusqu’au petit matin.
Elle croisa les doigts.
Ivre de douleur, elle se demandait à présent si ses pensées avaient un sens. Ce dont elle était sûre, cependant, c’est qu’il n’était pas question de baisser les bras maintenant. Elle n’allait pas s’étendre et se laisser mourir. Au contraire, elle allait forcer son ennemie à sillonner toute la forêt s’il le fallait avant le lever du jour.
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