Avec ou sans uniforme…
Chapitre 9
9
Bureau du procureur Ross du district de Manhattan
En l’espace de trois heures, Sophia détruisit tout ce que la famille Gilletti avait mis des décennies à construire. Elle promit d’appuyer ses accusations par des documents incriminants, des numéros de compte et une liste de noms. Le procureur dansait de joie à son bureau.
Colin demeura silencieux pendant l’intégralité de l’entrevue. Son admiration pour Sophia augmenta au fil des minutes. C’était la femme la plus courageuse qui soit. Et elle était à lui. Son ventre se vrillait chaque fois qu’il songeait à la force de ses sentiments pour elle. En quelques heures, tandis qu’il patientait silencieusement à ses côtés, il réarrangea mentalement toute sa vie de manière à lui faire une place.
— Si vous avez tout ce qu’il vous faut pour le moment, je vais conduire Sophia à l’abri, dit finalement Colin en se levant.
— Nous allons lancer un mandat d’arrêt contre Gilletti dans l’heure, déclara le procureur.
— Ses avocats l’auront fait sortir avant même que vous lui ayez pris ses empreintes, répliqua Colin.
Il prit la main de Sophia et la rassura d’un sourire. Elle avait l’air harassée de fatigue. Il était surpris qu’elle tienne encore debout après tout ce qu’elle avait traversé. Il l’attira contre lui.
— Je vais emmener Sophia dans un lieu sûr inconnu des services.
— Vous pensez que c’est avisé ?
— Gilletti a un informateur dans nos services. Je n’ai confiance en personne.
Et une fois qu’il aurait découvert l’origine de la fuite, il allait veiller à régler le problème. Une bonne fois pour toutes.
— Si vous avez besoin d’une protection rapprochée, mon bureau peut vous la fournir.
Colin secoua la tête.
— Comment ? Avec l’aide d’un ou deux agents rattachés à votre bureau ?
— Ce sont tous d’anciens officiers de police. J’ai demandé à ma secrétaire d’en contacter deux après votre arrivée. Ils sont en train d’établir une planque à l’heure qu’il est.
Sophia se raidit contre lui. Colin était furieux.
— Bon sang, ça ne faisait pas partie de notre arrangement ! Nous ne savons pas d’où vient la fuite. Gilletti a eu amplement le temps de nous tendre une embuscade.
Sophia lui pressa la main.
— Peut-être que nous devrions lui faire confiance, Colin.
Il prit son visage en coupe :
— En ce moment, il n’y a que deux personnes au monde en qui j’ai confiance : toi et moi, un point c’est tout. Merci beaucoup, monsieur Ross, s’écria-t-il d’une voix pleine d’ironie, mais on va se débrouiller sans votre aide.
Colin prit Sophia par la main et l’entraîna hors du bureau. Il descendit dans le hall d’entrée, les sens en alerte maximale. Près des ascenseurs, il repéra un homme en costume qui avait l’air d’attendre. Mais les portes s’ouvrirent et se refermèrent sans qu’il monte dans la cabine. Avant que l’inconnu se retourne et les aperçoive, Colin poussa Sophia devant lui dans un bureau.
— Fais ce que je te dis sans poser de questions. Compris ?
— Oui, acquiesça Sophia d’une voix tremblante.
Il ne supportait pas de la voir si terrifiée. Surtout que c’était lui qui l’avait forcée à venir jusqu’ici au péril de sa vie. Il aurait mieux fait de la laisser partir.
— Puis-je vous aider ? demanda une employée derrière un comptoir.
— Non, répliqua Colin.
— Vous venez pour vous marier ? s’enquit-elle.
— Pardon ? répondirent-ils à l’unisson.
La petite femme sourit.
— Nous délivrons les licences de mariage dans ce bureau de manière temporaire. Le temps que les locaux municipaux soient repeints. Vous désiriez une licence de mariage ?
— Oh que non ! s’exclama Colin, peut-être un peu trop hâtivement. (Sophia lui donna un coup de coude dans les côtes.) Enfin, pas aujourd’hui. Est-ce qu’il y a une sortie de secours dans le coin ?
— Oui, mais pour ça il faudrait que…
— Où est-elle ? s’impatienta Colin.
Il avait un mauvais pressentiment. Le hall d’entrée était trop silencieux à son goût.
— Eh bien… par ce bureau, répondit l’employée en indiquant une porte de l’autre côté du comptoir.
Il souleva Sophia dans ses bras, la déposa de l’autre côté du bureau et sauta par-dessus.
— Merci, madame.
Ils ouvrirent la porte et débouchèrent dans une petite pièce munie d’une fenêtre, d’un cabinet de toilette et d’une porte au-dessus de laquelle était indiquée SORTIE.
Colin se précipita vers cette dernière en entraînant Sophia dans son sillage.
— Si je ne me trompe pas, nous n’avons que très peu de temps. En fait, il est peut-être déjà trop tard.
— Tu as un plan ?
— Le même qu’au départ : te protéger. (Il ouvrit la porte donnant sur une cage d’escalier et ils dévalèrent les marches.) Une fois dehors, je nous trouverai une voiture. Je te parie que ton mari est déjà en route.
— Prie pour que ce ne soit pas le cas, dit Sophia en se signant d’une main tremblante.
Au pied des escaliers, ils marquèrent une courte pause. S’ils franchissaient cette porte, l’alarme se déclencherait. Colin examina ses escarpins à talons.
— Tu ne peux pas courir avec ces chaussures. Retire-les.
— Tu veux que je marche pieds nus ?
— Oui.
Il la prit dans ses bras et plongea son regard dans ses yeux émeraude.
— Je t’aime, Sophia. On va s’en sortir, je te le promets. (Il lui baisa la main avec fougue avant de reporter le regard sur l’issue de secours.) Je ne sais pas ce qui nous attend de l’autre côté de cette porte. Quoi qu’il en soit, on n’a plus le temps de réfléchir. Si je te dis de courir ou de sauter, il faut que tu te tiennes prête à le faire.
— Je te fais confiance, Colin. (Elle lui saisit le menton et attira ses lèvres vers les siennes.) Je t’aime. On va surmonter ça. (Elle captura sa bouche dans un baiser ardent.) Je suis prête.
— Allons-y.
Sophia ôta ses chaussures et les prit à la main. Colin poussa brutalement la porte. La sirène retentit aussitôt. Ils se ruèrent vers le parking. Colin parcourut rapidement les lieux du regard à la recherche d’un véhicule à réquisitionner. À deux rangées d’eux, il aperçut un homme, une sacoche à la main, les bras chargés d’une pile de dossiers, qui se dirigeait vers une voiture. Il prit la main de Sophia et s’élança dans sa direction.
— Viens.
Du coin de l’œil, il entrevit un 4 × 4 noir aux vitres teintées qui roulait vers eux.
— Putain !
— C’est Angelo ? s’écria Sophia.
Elle se mit à trembler comme une feuille et ralentit.
— Ne t’arrête pas !
Le véhicule s’approchait vite. Ils avaient presque rattrapé l’homme à la sacoche qui se déplaçait à la vitesse d’un escargot. Pourtant il restait leur seule option. Le conducteur du 4 × 4 semblait avoir deviné les intentions de Colin et fonça droit sur eux.
— Il se rapproche ! cria Sophia.
— Votre voiture ! hurla Colin en forçant l’homme à pivoter face à lui. Où est-elle ?
— Pardon… ?
— Je n’ai pas de temps à perdre ! Je suis flic ! J’ai besoin de votre véhicule !
— Vous voulez prendre mon auto ? Comme ils font dans les films ? demanda l’imbécile.
— Votre voiture, bordel !
Le 4 × 4 n’était plus qu’à quelques mètres d’eux. Colin arracha les clés des mains de l’homme et appuya sur l’ouverture centrale. Un petit bip retentit.
Colin se précipita vers le véhicule en question.
— La camionnette rouge, juste là, leur indiqua le propriétaire.
— Partez ! lui cria Sophia. Courez, vite ! Ne restez pas ici, dépêchez-vous de partir !
— Sophia, viens !
Colin revint sur ses pas pour la tirer par la main. Voyant que l’homme refusait de s’en aller, Sophia le poussa. Ils se retrouvèrent tous les deux dans l’allée centrale. Et ce fut cet instant d’hésitation qui les perdit. Sophia esquiva de justesse le 4 × 4 qui leur fonçait dessus mais le bon samaritain fut moins chanceux.
— Sophia ! hurla Colin quand elle disparut de sa vision, bloquée par le 4 × 4 qui s’était arrêté à sa hauteur. La vitre avant s’abaissa et une salve de coups de feu fusa, criblant la camionnette rouge de trous. Colin plongea derrière la roue arrière et dégaina son arme. Mais le 4 × 4 fit marche arrière et, en un éclair, il disparut aussi vite qu’il était apparu, Sophia à l’intérieur.
Le cœur de Colin battait à tout rompre. Il sauta au volant de la camionnette et mit le contact. Il démarra et rattrapa bientôt le 4 × 4. Ils quittèrent le parking pour se lancer dans une course-poursuite à travers les rues de la ville.
Une boule énorme s’était formée dans la gorge de Sophia. Elle avait du mal à respirer. Mais hors de question de montrer à Angelo qu’elle avait peur. Il s’en nourrissait.
Son mari la poussa contre la vitre, le visage sombre et déformé par la colère.
— Tiens-toi tranquille ou je te tue sur-le-champ !
Elle lui donna un coup de pied dans le mollet et il la gifla en retour. Elle le frappa à son tour au visage, lui rendant coup pour coup. Il parut très étonné. En d’autres circonstances, elle aurait éclaté de rire.
— Je n’ai pas peur de toi, Angelo !
Il ricana, s’apprêtant à la taper encore. Elle chassa sa main d’un coup violent.
— Ta brève période d’indépendance t’a transformée. À moins que ce ne soit le flic que tu as baisé ?
— Va te faire foutre, Angelo. Tu peux me tuer, peu importe. J’ai déjà tout donné au procureur, y compris l’emplacement et le code des coffres-forts où tu planques tous tes vilains petits secrets.
— Une femme ne peut pas témoigner contre son mari.
— Je ferai annuler notre mariage bidon. Je n’ai jamais été ta femme. Je te servais juste à blanchir ton argent.
La voiture fit une embardée, projetant Sophia contre l’homme qu’elle aurait volontiers tué de ses propres mains si elle en avait eu l’opportunité.
Angelo la repoussa et jeta un coup d’œil par la lunette arrière.
— C’est ton petit copain qui nous suit ? C’est lui l’homme que tu te tapes ? dit-il avec mépris.
— Au moins, c’est un homme, un vrai, avec des couilles, et une queue, rétorqua-t-elle en faisant exprès de parler fort pour que les hommes de main de son mari, à l’avant du véhicule, l’entendent. (Elle en remit une couche.) Elle est tellement grosse que ton étalon champion de courses se sentirait nul à côté de lui. Et il peut faire l’amour toute la nuit ! Toute. La. Nuit !…
La camionnette rouge les tamponna sur la gauche et l’arrière du 4 × 4 fit un écart sur la droite et dérapa. Le conducteur eut du mal à rectifier la trajectoire. Le choc libéra Sophia de l’étreinte de son mari. Elle tenait toujours ses escarpins à la main. Bondissant de la banquette, elle assena un violent coup de talon dans le visage d’Angelo, le blessant sous l’œil droit. Balançant sa main droite avec la même énergie, elle frappa le conducteur dans la joue droite.
Angelo lui saisit le bras et la ramena fermement contre lui. Comme un serpent sur du bitume chaud, Sophia s’enroula et lui donna un nouveau coup de talon, l’atteignant cette fois en plein œil. Il poussa un cri de douleur et plaqua la main sur sa paupière. Elle voulut s’attaquer encore au chauffeur sauf que le passager avant s’était retourné et la projeta au fond de sa banquette. Le 4 × 4 fit une nouvelle embardée. La camionnette les avait percutés une seconde fois.
Colin gagnait peu à peu du terrain sur le 4 × 4 en fuite. Il l’emboutit encore. Il préférait ne pas penser à ce que Sophia était en train d’endurer à l’intérieur. Il n’avait qu’une idée en tête, arrêter le véhicule et la sortir de là avant d’exploser la cervelle d’Angelo Gilletti.
Il appuya sur l’accélérateur. Cette fois, il frappa dans le mille. Sous l’impact, le 4 × 4 percuta le bas-côté. L’arrière se souleva et le véhicule s’affala sur le flanc. Il glissa le long du trottoir sur une dizaine de mètres pour finir encastré dans un abribus.
Colin arrêta sa voiture dans un dérapage contrôlé. Il bondit dans la rue et se rua sur la portière du conducteur. Quand une tête apparut, il fit feu ; le chauffeur s’affala à l’intérieur. Il inspecta l’avant du véhicule. Le passager avant était passé à travers le pare-brise et gisait sur le trottoir. À cet instant, la portière arrière coulissa et des cris de femme retentirent.
Angelo s’extirpait de la voiture en tirant Sophia par les cheveux. Il la plaça devant lui pour s’en servir de bouclier. Il pointa une arme à feu sur la tête de la jeune femme.
— Si tu approches, je la bute.
Colin ajusta Angelo mais c’était trop risqué.
— Laisse-la s’en aller, Angelo ! C’est fini, hurla Colin en s’avançant, le revolver braqué sur lui.
Colin croisa le regard de Sophia. Il baissa brièvement les yeux. Elle hocha imperceptiblement la tête pour lui montrer qu’elle avait compris le message.
— Je veux une voiture ! Tu as cinq minutes pour m’en trouver une ou je lui fais sauter la tête.
— C’est fini, Gilletti. Rends-toi à l’évidence.
— C’est moi qui décide quand ce sera fini ! s’écria Gilletti. (Il jeta des regards furtifs tout autour de lui, cherchant visiblement une issue.) Quatre minutes !
— La police va arriver d’une seconde à l’autre. Lâche Sophia.
— Je ne la laisserai jamais s’en aller ! Elle est à moi ! rugit Gilletti en pointant son arme sur la tête de la jeune femme.
Sophia s’agenouilla subitement et Colin en profita pour faire feu. La balle atteignit Angelo à l’épaule droite. Il voulut brandir son arme mais son épaule ne répondait plus. Il récupéra son pistolet de la main gauche. Colin appuya sur la détente et une salve de coups de feu partit. Sous leur impact, Angelo fut projeté par terre sur le dos.
Sophia se redressa et s’élança dans les bras de Colin. Il la serra si fort qu’il craignit de lui briser les côtes.
— Mon Dieu, Colin, c’est fini. Enfin !
Il l’étreignit de plus belle, enfouissant son nez dans sa chevelure soyeuse, inhalant son parfum unique. Jamais il n’avait été aussi heureux, soulagé et terrifié à la fois. Mais l’émotion qui surpassait de loin toutes celles-là, c’était l’amour naissant qu’il éprouvait pour la femme qu’il serrait contre lui.
Elle leva vers lui son visage sublime, attira sa bouche au niveau de la sienne et s’en empara.
— Je t’aime, je t’aime, je t’aime, répéta-t-elle.
Il sourit d’une oreille à l’autre et s’écarta d’elle tout en la gardant dans ses bras.
— Qu’est-ce que tu dirais d’aller rendre une petite visite à l’employée du tribunal une fois que nous aurons donné nos dépositions ?
Sophia écarquilla les yeux.
— Colin Daniels, serais-tu en train de me demander en mariage ?
— En effet.
Elle renversa la tête en arrière en partant d’un éclat de rire.
— Je le veux !
1. Wanted.
OceanofPDF.com