Avec ou sans uniforme…

Maya BANKS · Chapitre 38 sur 48

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Avec ou sans uniforme…

Chapitre 5

5

 

 

— On a dressé la liste complète des élèves du studio de danse. Ça nous a permis de faire avancer l’enquête.

La voix de Trish parvint clairement à Jared à travers le haut-parleur de son portable. En bruit de fond, il discerna le froissement du papier tandis qu’elle consultait ses notes.

— On nous a déjà confirmé les alibis de la plupart des danseurs de cette année et de l’année précédente, poursuivit-elle. Miller est très territorial, mais il est efficace.

Jared poussa légèrement le téléphone pour dégager la planche à découper.

— Ce qui m’inquiète surtout, Trish, c’est qu’il refuse de prendre en compte les habitants de Lion’s Bay dans son enquête.

— Je fais mon possible pour l’encourager dans ce sens. Enfin, je lui suggère au moins de ne pas les disculper d’office.

— Et il te laisse en placer une ? Dis donc, tu es douée !

Il débarrassa un poivron de ses pépins et le coupa en petits dés.

— Ce n’est pas un mauvais bougre, répliqua sa coéquipière. La seule expérience qu’il ait eue avec les agents fédéraux ne s’est pas bien passée, voilà tout.

— À ce propos, dit-il en tranchant un oignon, j’aimerais que tu me trouves le nom et les coordonnées de l’agent chargé du meurtre qui s’est produit à Lion’s Bay il y a quelques années.

— Tu veux le remercier de nous avoir grillés auprès du shérif ?

— Ne me tente pas. (À l’aide d’un couteau, il jeta la moitié des légumes dans une poêle à frire chaude.) Je souhaiterais savoir si les Fédéraux se sont intéressés à des habitants en particulier. S’ils en ont pris certains en grippe. En plus de l’aimable shérif.

— Tu passeras au poste à quelle heure demain ?

— Je ne sais pas encore. J’envisage d’aller examiner les deux autres sites dans la matinée. Pourquoi ?

— Ce serait dommage que Miller soit absent et te rate.

Jared saisit la poêle par le manche et la secoua afin de remuer les légumes frémissants.

— J’ai demandé les avis de passage des coursiers des six derniers mois. Ça m’étonnerait que notre homme se soit fait livrer du matériel. Il n’aurait pas laissé une piste aussi grossière…

— Mais on ne voudrait pas qu’on nous reproche ensuite d’avoir omis certaines pistes, même les plus grotesques.

— Exactement. Il faut que je te laisse. Appelle-moi si jamais tu as besoin de mon aide.

— Qu’est-ce que c’est que ce bruit ?

— Je prépare à dîner. J’ai l’estomac dans les talons. Bonne nuit.

Jared raccrocha et se mit en devoir de casser des œufs pour faire une omelette.

Il avait le corps fourbu, les jambes flageolantes. Sans oublier un nœud au creux du ventre qu’il mit sur le compte de la faim. Il peinait à rester concentré ; ses pensées s’égaraient plus que de raison vers la jeune femme qui était en train de se prélasser dans un bain au sel d’Epsom.

Darcy lui avait retourné le cerveau. Une simple aventure n’était pas censée troubler un homme mais plutôt le détendre, lui permettre de se défouler, de se vider la tête.

Sa voix le fit sursauter. Elle était entrée dans la pièce très discrètement.

— Je ne sais pas ce que tu nous prépares, dit-elle, mais ça sent drôlement bon.

Il lui coula un regard en coin, fâché de s’être laissé surprendre.

— Une omelette.

— Miam.

Elle le contourna et ouvrit un placard pour prendre des assiettes. Son calme l’irrita. Elle avait enfilé un jean et un tee-shirt comme si elle était sur le point de sortir. Jared, lui, s’était à peine vêtu. Il s’était contenté de remettre son pantalon parce qu’ils allaient manger, mais sa braguette était partiellement ouverte, exposant l’élastique de son boxer. Il était torse et pieds nus.

— Tu vas où ? demanda-t-il en battant les œufs.

— Pardon ?

— Tu t’es habillée.

Quant à sa chevelure encore humide, elle l’avait nouée en une queue-de-cheval.

— J’ignorais que j’étais censée manger à poil. Toi aussi tu as remis tes vêtements.

Il se détendit un peu.

— Tu aurais simplement pu enfiler un peignoir.

Après avoir disposé les assiettes sur la table, Darcy revint dans la cuisine.

— Je ne voulais pas… (Elle poussa un soupir sonore.) Ne crois pas que je m’imagine des choses ou que je me fais des films. Tu as été très clair dès le départ, je sais que tu ne veux rien de sérieux.

— Tu vois bien que j’ai prévu de passer la nuit chez toi. Tu as peur de me faire fuir en étant trop à l’aise avec ça. (Il versa les œufs battus dans la poêle à frire où mijotaient déjà les légumes et y ajouta le jambon qu’il avait coupé en morceaux avant de téléphoner à Trish.) À moins que tu ne préfères que je m’en aille ?

Elle se raidit et fit quelques pas dans sa direction.

— Le sexe ne te rend pas plus aimable, à ce que je vois.

— Sans doute parce que je n’en ai pas fini avec toi.

— Bien. (Elle sortit des couverts d’un tiroir.) On est d’accord.

Quelques instants plus tard, Jared perçut le froissement du sac en plastique qu’elle retirait de la table. Il devina qu’elle était en train de jeter un coup d’œil à l’intérieur, auquel cas elle remarquerait qu’il avait acheté une brosse à dents, un stick de déodorant, et un rasoir en plus des deux boîtes de préservatifs. Mieux valait prévenir que guérir. Il avait l’esprit pragmatique, voilà tout. D’un agile tour de poignet, il retourna l’omelette.

— Si seulement j’avais un appareil photo… dit-elle. Tu es incroyablement glamour quand tu cuisines.

Quant à elle, elle était sexy en diable quand il lui faisait l’amour. Le corps doux et chaud, les joues en feu. L’image de Darcy dans la baignoire risquait de le hanter pendant un petit moment.

D’un geste du menton, il désigna la table.

— Assieds-toi.

Darcy poussa un bref soupir.

— Au départ, j’avais prévu de commander un truc à manger, de répondre à tes questions sur l’affaire, et peut-être même de regarder un peu la télé, s’il n’était pas trop tard.

— Tu aurais dû suivre ton instinct. (Il saupoudra l’omelette de gruyère râpé avant de servir Darcy.) Vas-y, mange. Ne m’attends pas.

— Ça a l’air délicieux. Merci.

Il retourna dans la cuisine préparer sa propre omelette.

Elle émit un cri de plaisir.

— Jared, c’est succulent ! Tu es aussi doué aux fourneaux qu’au lit.

Il la contempla tandis qu’elle portait une deuxième bouchée à ses lèvres ; elle ferma les yeux et laissa échapper un gémissement de contentement.

Elle déglutit avant de poursuivre.

— Enfin ce n’est pas comme si on avait été jusqu’au lit.

— Pas encore.

— Certes. Tu sais, tu devrais t’estimer heureux que je craigne de te faire fuir. Moi ça me fait plaisir que tu n’aies pas envie que je te chasse de chez moi.

Jared scruta la poêle à frire. Le plus simple serait de saisir la perche qu’elle lui avait tendue et de retourner à son motel pour y passer la nuit, seul dans son lit. Le plus raisonnable serait d’arrêter de fréquenter la jeune femme. Elle l’empêchait de se concentrer sur l’enquête.

Il se frotta la nuque et répondit :

— On a dit qu’on n’allait pas se compliquer la vie. Tu réfléchis trop.

Quant à lui, c’était l’inverse. Il ne cogitait pas assez. Avec elle, il suivait son instinct animal.

Darcy partit d’un rire léger.

— Tu n’as pas le droit de me reprocher ça. Je sais comment les hommes fonctionnent ; en général, ils commencent par nous prévenir qu’ils veulent un truc sans prise de tête. Ce qui veut dire : « Ne t’accroche pas. Ne compte pas sur moi en dehors du lit. » Je comprends, et ça me va. Cela dit, chaque homme a son bouton d’alarme. Je n’ai pas encore trouvé le tien.

Il jura dans sa barbe. Cette conversation prenait un mauvais tour.

— Tu vois ce que je veux dire, reprit-elle en posant sa fourchette. Je te parle de ces petits détails qui font flipper les hommes, les avertissent que la relation devient trop sérieuse.

Il versa son omelette dans son assiette, alla reposer la poêle sur la cuisinière, et s’assit à table avec elle. Pour sa part, il était trop tard. Sa sirène d’alarme avait cessé de fonctionner à l’instant où il l’avait prise sur le canapé. Avec elle, il ne maîtrisait plus rien.

Darcy se pencha en avant.

— Ne viens pas me dire que ça ne rend pas les choses compliquées quand une femme s’attend à ce que tu passes la nuit avec elle alors que tu as juste envie de tirer ton coup et de t’en aller ?

Il enfourna un morceau d’omelette et mâcha lentement, ennuyé. Il n’avait pas envie de disséquer la situation… leur relation. Il préférait de loin demeurer dans l’état nébuleux qui suivait l’orgasme.

— Tout ce que je peux te dire, c’est que tant que nous serons sur la même longueur d’ondes, le reste m’est complètement égal.

Darcy écarta sa chaise de la table.

— D’accord. Pardonne-moi quelques instants.

Il posa les yeux sur son assiette à peine entamée et fronça les sourcils. Puis il la regarda s’éloigner, furieux. Si, dans cinq minutes elle n’était pas revenue se poser en face de lui pour finir son omelette, il la ramènerait par la peau des fesses et la forcerait à avaler…

Elle réapparut, vêtue d’une robe de chambre courte en satin qui exposait ses longues jambes et l’échancrure de son décolleté. Elle ne portait pas de soutien-gorge. La colère de Jared s’évapora comme neige au soleil.

Darcy se remit à manger avec un plaisir évident ; il s’enfonça dans son siège et la contempla.

— Dans une petite ville comme Lion’s Bay, où il n’y a qu’une seule caserne de pompiers, comment est-ce que le conseil municipal justifie le salaire de deux inspecteurs spécialisés dans les incendies ?

Elle leva la tête ; dans ses yeux dansait une lueur amusée.

— C’est un ensemble de raisons : du népotisme d’une part, le fait que j’accepte de travailler à temps partiel d’autre part. C’est aussi un peu grâce à Jim qui a glissé un mot en ma faveur au moment de mon embauche.

Jim. Ce mec commençait sérieusement à l’énerver. Il prit une bouffée d’air pour calmer ses nerfs.

— Du népotisme ? Quel membre de ta famille t’a donné un coup de pouce ?

— Mon oncle. Ça fait des années qu’il a déménagé mais les souvenirs perdurent à Lion’s Bay.

— Et le reste de ta famille est parti aussi ?

— Oui. Mais mes parents ne sont pas allés très loin. Ils ont acheté une maison sur les rives du lac Horton.

Un lieu plutôt proche de chez lui, à Seattle.

— Pourquoi est-ce que tu restes ici ?

Darcy s’éloigna de la table et saisit son assiette.

— Pourquoi partirais-je ?

Il sonda son expression tandis qu’elle s’approchait de lui pour débarrasser la table.

— Ça ne te correspond pas. Cette ville. Cette maison. Ce n’est pas toi.

— Tu n’en sais rien.

Il se leva et la suivit jusqu’à l’évier.

— Au contraire.

— Peut-être que je suis moins facile à décrypter que ce que tu crois.

Jared recula de quelques pas, remarquant la tension dans ses épaules et son refus de croiser son regard. Puis il s’approcha à nouveau par-derrière, écarta sa queue-de-cheval d’un geste délicat et lui effleura la nuque du bout des lèvres. Il finirait par lui tirer les vers du nez. En attendant, il comptait la garder douce et chaude. Il ne se lassait pas d’elle et aurait eu envie de l’embrasser encore et encore.

Elle pivota face à lui et lui demanda de but en blanc :

— Pourquoi est-ce que tu as rejoint l’U.S. Marshals Service ?

Il agrippa le comptoir de part et d’autre de Darcy, l’emprisonnant entre ses bras. Son parfum était propre et sucré. Il songea qu’elle était quasiment nue sous son fin peignoir de satin blanc.

— Parce que j’en avais fini avec l’armée et que je ne suis bon qu’à ça.

— C’est faux. Tu es bon cuisinier aussi.

— Merci.

Elle glissa les mains sur ses hanches et crocheta les doigts dans les passants de sa ceinture.

— Franchement, tu es canon. Tu pourrais être mannequin pour un calendrier. Ou stripteaseur.

— Ce n’est pas très flatteur.

— Et puis, tu es incroyablement doué au lit. Même si ce serait illégal de se faire de l’argent de cette manière.

— Je mourrais vite de faim. D’une part, je n’aime pas transgresser la loi, murmura-t-il en approchant son visage du sien. D’autre part, je ne couche pas avec n’importe qui.

— C’est plutôt un compliment pour moi.

Visiblement, Darcy était une femme débordante d’assurance ; elle connaissait son pouvoir sur les hommes. Il doutait qu’elle ait appris l’art de la séduction à Lion’s Bay, où le nombre de célibataires était sans doute très restreint. Aussi Jared se posait-il des questions. Il se demandait quelle vie elle avait menée loin de cette ville. Et ce qui l’avait poussée à y revenir. Peut-être qu’elle avait connu une rupture douloureuse, et qu’elle avait renoncé aux hommes pendant quelque temps, choisissant de se retirer dans un lieu où, elle le savait, on la laisserait tranquille.

Il s’écarta d’un pas.

— Tu veux regarder la télé ?

Darcy eut l’air amusée. Elle se doutait sûrement qu’il avait envie d’elle mais qu’il faisait de son mieux pour refréner ses ardeurs. S’il ne faisait pas gaffe, elle risquait de lui claquer entre les doigts. Il fallait qu’il apprenne à se maîtriser.

— Tu n’as qu’à sélectionner un programme, dit-elle. Le temps de mettre la vaisselle dans la machine, et je te rejoins.

Il obtempéra. Seulement parce qu’il avait envie d’examiner la maison plus en détail sans pour autant la mettre mal à l’aise. Une fois dans le séjour, Jared se mit à relever tout ce qu’il avait négligé plus tôt, l’esprit embrumé par le désir. Son regard se porta d’abord sur le canapé de leurs ébats. Un meuble aux lignes modernes et aux coussins bien rembourrés qui correspondait à la vision qu’il avait de la jeune femme, de même que l’écran plat de plus d’un mètre cinquante suspendu au-dessus de la cheminée. Ces deux éléments contrastaient avec les murs tapissés d’un papier peint désuet. La table basse et celles d’appoint étaient en bois épais, aussi obsolètes que celle à dîner tandis que les bibelots disséminés çà et là dans la pièce semblaient plus récents.

Il marqua une pause près de l’âtre et étudia les cadres posés sur le manteau de cheminée. Certaines photos représentaient Darcy en compagnie de ses parents. D’autres montraient sa sœur. Jared les distingua aisément, notant des différences flagrantes entre les deux filles. Ses suppositions furent confirmées par une photo des jumelles côte à côte. Le port de tête de Darcy et la forme de son menton étaient particuliers. Ils dénotaient une audace et un aplomb qu’il ne retrouvait pas chez sa sœur, qui affichait à l’inverse un sourire timide.

Comme il se retournait, Darcy pénétra dans le séjour. Il posa sur sa silhouette élancée un regard avide. Les deux orgasmes phénoménaux qu’elle lui avait donnés auraient dû le rassasier ; d’ailleurs, elle devait être épuisée. Pourtant, elle le regardait comme si elle voulait le chevaucher jusqu’au petit matin. C’était la première fois qu’il éprouvait une telle attirance sexuelle pour une femme. En sentant son sexe s’animer, il ôta son jean mais garda son boxer.

— Du calme, la prévint-il en voyant la surprise se peindre sur ses traits. Je me mets juste à l’aise.

Elle s’approcha et lui mordilla la lèvre inférieure en lui décochant un regard provocateur. Puis elle posa la main sur son propre décolleté et fit courir un doigt le long de sa gorge et dans le renflement de ses seins.

— Continue, dit-il en attrapant la télécommande et en s’affalant au coin du canapé, à l’endroit exact où il l’avait prise quelques heures plus tôt.

Il écarta les jambes et tapota l’espace vide entre ses cuisses.

— Sois gentille et viens t’asseoir là.

Elle s’avança vers lui, un sourire mutin aux lèvres.

— Tu ne m’as pas l’air d’un homme qui apprécie les filles gentilles.

— Je t’apprécie toi. (Il enroula un bras autour de sa taille et elle appuya le dos contre son torse.) Et je ne te demande pas d’être sage.

— Tu me connais si bien, le taquina-t-elle, en lui griffant les cuisses.

Non, pas encore, mais il parviendrait à tout savoir d’elle.

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