Avec ou sans uniforme…
Chapitre 3
3
Colin faisait les cent pas devant la chambre d’hôtel. Il ne voulait pas entrer, de peur de céder à ses pulsions et de sauter sur la jeune femme. À la seconde où elle avait ouvert la bouche, dans la voiture, sa voix légèrement voilée avait ravivé son érection ainsi que ses souvenirs. Maria. La fête de fin d’année du lycée. Elle l’avait abordé comme un ange descendu du ciel et elle s’était donnée à lui. À plusieurs reprises.
Il se rappelait encore sa peau satinée, sa poitrine plantureuse, sa petite chatte de vierge toute douce. La voracité avec laquelle elle avait englouti son sexe.
Bon sang !
Il se frotta le visage. Il en avait encore envie. Et cela l’énervait qu’elle ne se souvienne pas de lui. Comment une fille pouvait-elle oublier sa première fois ? !
Il avait failli l’embrasser. Après tout, même si elle l’avait effacé de sa mémoire, elle le désirait. Il le devinait à la manière dont palpitait sa jugulaire, dont ses narines se gonflaient et ses lèvres s’entrouvraient. Sans compter ses seins qui avaient pointé alors qu’il ne faisait pas froid dans la pièce.
C’était un supplice pour lui de rester professionnel. Mais elle était fragile. Terrifiée. Et malgré sa réputation de coureur de jupons, il n’était pas du genre à profiter d’une femme vulnérable. En outre, il ne lui parlerait pas de la nuit qu’ils avaient passée ensemble des années plus tôt. Cela risquerait de compliquer les choses. Et il était partisan de la simplicité.
Ce qui ne voulait pas dire qu’il n’avait pas envie de la prendre sauvagement.
Il inspira puis expira. Pour leur bien à tous les deux, il allait devoir se calmer et garder sa braguette remontée.
Il passa la carte dans la serrure et poussa la porte, qu’il referma à clé derrière lui. Il pivota face à la pièce et se figea net, les yeux exorbités.
Sophia sortait de la salle de bains, le corps chaud et ruisselant d’eau. Il refréna l’envie de la jeter violemment sur le lit et de plonger si profondément en elle qu’il s’y perdrait pendant des jours. Il n’avait qu’à se débarrasser de la serviette qu’il avait nouée à sa taille ; l’histoire de quelques secondes.
En effet, il avait confié ses habits et ceux de Sophia à l’hôtesse d’accueil après avoir rapporté le changement de programme à Moriarty. L’employée n’aurait fait de lui qu’une bouchée. D’ailleurs, Colin préférait ne pas songer à ce qu’elle était en train de faire avec ses vêtements.
Il reporta son attention sur Sophia dont les courbes étaient à peine dissimulées par une serviette trempée. Une sorte de seconde peau.
— Bon sang, vous ne pouvez pas vous couvrir un peu plus ?
Elle lui décocha un regard coquin et sourit. Son membre sursauta contre sa cuisse. Ils allaient droit dans le mur.
— Je ne suis pas une magicienne. Il ne me suffit pas de claquer des doigts pour agrandir ma serviette, dit-elle en observant celle de Colin qui se soulevait lentement. En revanche, je pourrais vous emprunter la vôtre.
Colin serra les dents, ordonnant mentalement au petit diable entre ses jambes de se tenir tranquille.
— Vous la voulez vraiment ? s’entendit-il demander d’une voix rocailleuse.
Elle posa ses grands yeux verts sur lui et soutint son regard. Elle déglutit avec peine. Il contempla la lente ondulation de sa glotte, imaginant qu’il pressait ses lèvres contre sa gorge.
— Oui.
Il n’en crut pas ses oreilles. Sa mâchoire se décrocha.
Son sexe se tendit comme un ressort contre le tissu-éponge. La friction était insoutenable. Il siffla. Seigneur. À quoi jouait-elle ? Colin fit un pas vers elle. Elle écarquilla les yeux, déstabilisée. Il s’efforça de calmer sa respiration et tendit la main vers elle, non pas pour la toucher, se dit-il, mais pour la rassurer. Il la désirait de tout son être, toutefois il se rappela qu’il n’était pas un chien en rut.
Sophia secoua la tête et recula contre le mur. Un éclair de peur passa dans ses yeux. Il s’arrêta net et laissa retomber sa main.
— Je ne suis pas comme Angelo, dit-il. Je ne vais pas vous faire de mal.
Les yeux de Sophia s’embuèrent. Elle hocha lentement la tête et des sanglots roulèrent le long de ses joues. Colin s’était toujours considéré comme quelqu’un d’altruiste. Mais ce qu’il éprouvait pour la femme qui lui faisait face dépassait la simple compassion. Un besoin ardent de la protéger le prit aux tripes. Il était prêt à tuer quiconque oserait lui faire du mal.
Il posa un doigt sur sa joue et essuya une larme. Puis il lui caressa le visage, effleurant sa cicatrice.
— Quand je me retrouverai face à votre époux, je le tuerai rien que pour ça.
Elle leva la tête, les yeux emplis de chagrin, d’appréhension et… d’un terrible besoin d’être comprise.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il doucement.
— Ma liberté.
Son cœur se fendait à l’idée qu’Angelo ou que l’un de ses sbires s’en prenne à cette femme.
— Je ne peux pas vous donner ça, Sophia.
Son prénom franchit ses lèvres comme une caresse. Leurs âmes étaient en quelque sorte liées. Il secoua la tête pour chasser les émotions ridicules qui s’emparaient de son esprit. Ses doigts se posèrent sur l’épaule humide de la jeune femme, qui se mit à trembler de tous ses membres.
Il fit un pas en arrière, se demandant quel genre d’animal instillait une terreur pareille chez une femme. Il fallait qu’elle comprenne qu’elle n’avait rien à craindre de lui. Il ne la toucherait pas.
En revanche, pas question de lutter contre sa nature. Il n’était pas un enfant de chœur et il n’avait pas l’intention de faire semblant de l’être. Et peut-être qu’il arriverait à la détendre un peu. Il passa devant elle et se dirigea vers la salle de bains. Il dénoua la serviette à sa taille et lança, par-dessus son épaule, alors qu’il pénétrait dans la douche :
— Je vous ai à l’œil.
Il sentit qu’elle était en train de l’observer. Il pivota face à elle ; son corps tout entier était visible à travers la vitre de la cabine de douche. Le regard de Sophia se posa sur son érection. Il tourna le robinet, le jet glacé lui cingla le corps. Ses muscles se relaxèrent, son sexe se tendit de plus belle. Il s’efforça de se calmer tandis que l’eau se réchauffait progressivement, aspergeant sa verge.
— Si vous avez un minimum de jugeote, vous allez vous emmitoufler sous la couette et vous endormir avant que je sorte de la douche.
Elle resta immobile. Ils se dévisagèrent pendant une longue minute ; ni l’un ni l’autre ne détourna le regard. Il saisit le savon et, les yeux vrillés aux siens, il fit mousser le savon entre ses mains. La vapeur embua les vitres. Il essuya la paroi d’un geste de la main et se savonna le torse, le ventre, et s’aventura plus bas… Sophia ouvrit de grands yeux. Ses joues s’empourprèrent.
Il enroula ses mains autour de son membre dur comme du granit. Ses yeux se plissèrent tandis qu’il se caressait. Sophia entrouvrit les lèvres et ses yeux se posèrent sur son sexe. Elle avala difficilement sa salive et ferma la porte.
Sophia rejeta le couvre-lit, tira la couverture d’un coup sec et se glissa sous le drap. Son cœur battait si vite qu’elle n’arrivait plus à respirer. Seigneur ! Pourquoi l’avait-elle reluqué ? Il la prenait sûrement pour une… Elle enfouit son visage dans l’oreiller, chercha le cordon de la lampe à tâtons et éteignit la lumière. Elle était mortifiée par son propre culot. Non, elle n’était pas comme ça !
Comme quoi ?
Comme cette horrible bonne femme à l’accueil de l’hôtel ! Une garce assoiffée de sexe !
Beurk !
Quelques instants plus tard, la porte de la salle de bains se rouvrit. Sophia aurait voulu qu’un gouffre s’ouvre au centre du lit et l’engloutisse tout entière.
Le matelas s’affala sous le poids de Colin. Il s’étira et roula contre elle, entraîné dans le creux du lit. Sophia se crispa. Il s’écarta aussitôt mais le contact de son corps ferme s’était imprimé contre sa peau. Sophia ferma les yeux, tâchant de ne pas prêter attention au souffle chaud de Colin contre son cou. Elle remua pour s’emmitoufler dans les draps et ses fesses effleurèrent quelque chose de dur. Elle écarquilla les yeux.
— Bon sang, maugréa-t-il. Cessez de vous agiter.
— Je n’arrive pas à trouver une position confortable.
— Vous me mettez super mal à l’aise.
Sophia ne put réprimer un sourire.
— Ce n’est pas cher payé pour m’avoir kidnappée.
Il se rapprocha et se blottit contre elle.
— Je ne vous ai pas enlevée.
Elle commit l’erreur de se tourner face à lui. Sa poitrine s’écrasa contre son torse. Le drap qui les séparait glissa contre la pointe sensible de ses seins. Elle émit un petit cri étouffé et cambra le dos.
— Vous n’auriez pas dû faire ça, dit-il d’une voix rauque.
En un éclair, il la plaqua contre le matelas et s’empara de ses lèvres.
Le corps de Sophia se ranima soudain, envahi par un tourbillon de sensations. Elle voulut extirper ses bras du drap mais elle était coincée, comme si elle portait une camisole de force. Colin arracha soudain sa bouche de la sienne ; sa respiration chaude caressait ses lèvres gonflées.
— Je n’ai pas l’intention de m’excuser pour ça, Sophia. Mais je vous jure que ça ne se reproduira plus.
Il se leva, saisit un oreiller et s’avachit sur l’édredon qu’elle avait jeté par terre.
— Dormez. Je vous réveille dans deux heures et demie.
Sophia scruta longuement le plafond, tâchant de calmer la tempête qui se déchaînait en elle. Pourquoi était-ce lui qui fixait les règles du jeu ? Pourquoi pas l’inverse ? Elle le désirait. Et il était évident qu’il avait envie d’elle lui aussi. Fallait-il qu’elle le lui dise franchement ?
Peut-être qu’elle le ferait.
Le souffle de Colin lui chatouillait la joue.
— Réveillez-vous, Sophia. On doit s’en aller.
Elle ouvrit brusquement les yeux et son sang ne fit qu’un tour. Angelo les avait-il retrouvés ?
— Rassurez-vous, tout va bien. Il faut juste qu’on reprenne la route.
Elle roula face au mur. Le drap avait glissé pendant la nuit et elle se rendit compte qu’elle avait les fesses à l’air. Comme elle se glissait vers le bord du lit, il effleura sa chute de reins.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il de but en blanc.
Il fit courir ses doigts sur le carré de peau mutilée. Sophia se crispa.
— Ma marque.
Elle se mit debout, se dirigea vers la salle de bains le menton haut et referma silencieusement la porte derrière elle. Elle l’entendit alors cogner dans le mur, ce qui la fit sursauter. Toutefois elle n’avait pas peur de lui. Les accès de colère de Colin n’avaient rien à voir avec ceux d’Angelo. Jamais Colin ne dirigerait sa fureur contre elle. Il n’était pas ce genre d’homme.
Quand elle retourna dans la chambre, Colin était habillé. Et énervé. Il désigna le lit.
— Vos vêtements.
Il se tourna le temps qu’elle s’habille. Pile au moment où ils s’apprêtaient à sortir, le téléphone retentit. Le cœur de Sophia bondit dans sa poitrine. Colin posa un doigt sur ses lèvres pour lui intimer le silence, puis il décrocha lentement le combiné et le plaça contre son oreille. Elle distingua la voix râpeuse d’une femme puis plus rien.
Colin raccrocha et lui lança un regard grave. Son sang ne fit qu’un tour.
— Ils sont juste devant. Là où j’ai garé la voiture. C’était Ruby, la cougar. Son coupé rouge est stationné derrière l’accueil ; les clés sont dessus. On va s’y diriger très lentement.
Colin prit son sac en cuir et entrebâilla la porte. Il lui prit la main et, ensemble, ils sortirent sous le soleil aveuglant. Ils rasèrent les murs et dépassèrent un chariot de ménage devant une porte entrouverte. Le véhicule apparut bientôt dans leur champ de vision, une cinquantaine de mètres plus loin.
Le ronron d’un moteur se rapprochait par-derrière. D’instinct, Colin poussa Sophia dans la chambre devant laquelle ils venaient de passer. La femme de ménage sursauta.
— Por favor señorita, el esposo de mi hermana es muy malo y en busca
de ella. Por favor, vamos a quedarnos aquí hasta que pasa 1, bafouilla Colin en sortant une liasse de billets qu’il fourra dans le tablier de l’employée.
Des portières de voiture claquèrent et des bruits de pas retentirent à l’extérieur de la chambre.
— Por favor, répéta Colin en entraînant Sophia dans la salle de bains.
Ils se cachèrent derrière la porte qu’il laissa partiellement ouverte pour ne pas éveiller les soupçons.
— Où sont les clients de la chambre d’à côté ? s’écria un homme avec un accent italien à couper au couteau.
— No hablo Ingles 2, répondit la femme de chambre.
Il la gifla, lui arrachant un cri. Sophia tressaillit contre Colin.
— Un hombre et une señora. Donde 3 ?
— Se fueron en un taxi 4, mentit-elle.
— Quel taxi ?
— Los Banos Taxi, hurla-t-elle.
Il la frappa une nouvelle fois pour faire bonne mesure. Sophia frémit pour elle.
Lorsque les portières de voiture se refermèrent et que le moteur s’éloigna, elle s’échappa des bras de Colin et s’élança auprès de l’employée. Elle était en train de s’essuyer le visage. Son nez pissait le sang.
— Je suis vraiment désolée, dit Sophia en l’aidant à se relever.
— Ça va, ça va. Qu’ils aillent au diable, ces salopards.
Sophia regarda la femme, bouche bée. Cette dernière afficha un sourire édenté.
— J’ai subi les crises de colère d’un mari abusif pendant des années avant de trouver le cran de lui plomber les fesses. J’aurais dû le faire bien avant.
Colin secoua la tête et lui tendit quelques billets supplémentaires.
— Comment vous appelez-vous ? Je vous en enverrai davantage.
— Berta Martinez. Ruby sait où me contacter. Filez avant que ces
tontos 5 s’aperçoivent qu’il n’y a pas de compagnie de taxis Los Banos et reviennent sur leurs pas.
— Berta, nous vous devons une fière chandelle, répliqua Colin en lui embrassant le front avec gratitude.
Sans perdre une minute, il saisit Sophia par la main et jeta un coup d’œil dans le parking. La voie était libre.
— Allons-y.
Il l’entraîna vers la Firebird Pontiac délabrée datant sans doute des années quatre-vingt. Ils sautèrent dedans. Colin mit le contact et la voiture s’anima.
Il chaussa ses lunettes de soleil et se coiffa la tête d’un chapeau de cow-boy trouvé sur la banquette arrière.
— Baissez-vous. C’étaient les types qui vous ont attaquée au lac Tahoe. J’ai reconnu leur voiture, dit-il en s’engageant sur la route.
Un long moment s’écoula. Sophia tâchait de calmer sa respiration erratique. Elle était terrorisée.
— Vous pouvez vous redresser maintenant, dit-il finalement.
Elle se carra dans son siège, inspirant et expirant à fond.
Colin lui pressa la main.
— Je vous ai promis que je vous protégerai.
Sophia n’osa pas croiser son regard de peur de s’effondrer. Elle ôta sa main de la sienne. Elle aurait aimé le croire, mais elle ne connaissait que trop bien Angelo. Il irait jusqu’au bout pour la récupérer. Non pas par amour, mais par désir de possession. Il la considérait comme son bien, sa propriété. En tant que telle, il ne supportait pas l’idée qu’elle puisse lui échapper. Il était beaucoup trop fier pour cela.
— Comment nous ont-ils retrouvés ?
— Je suppose qu’ils ont passé à tabac le mec de l’agence de location de voitures de Placerville. Il a sans doute fini par leur fournir les coordonnées GPS du véhicule.
— Mais comment pouvaient-ils savoir qu’il nous avait loué une voiture ?
— Le 4 × 4 dont je me suis débarrassé avait aussi une puce GPS. Ils ont retrouvé l’agence de location à l’aéroport de Tahoe. Peut-être qu’ils avaient loué leur propre véhicule au même endroit.
— Et maintenant, où allons-nous ?
— À l’aéroport de San Francisco. Je vais me débarrasser de la voiture de Ruby, emprunter un véhicule sur le parking longue durée et conduire jusqu’à l’aéroport de San Jose. Là je l’abandonnerai et louerai un hélicoptère pour ficher le camp de Californie. On trouvera un autre moyen de locomotion plus tard et on mettra le cap vers l’est.
— Ils nous retrouveront.
Les hommes d’Angelo ne lâchaient jamais l’affaire. Ils finissaient toujours par mettre la main sur leur proie.
Colin lui serra la paume.
— Avant, il faudra qu’ils nous rattrapent.
Sophia retira sa main, qu’elle posa sur ses genoux, et elle détourna la tête vers la vitre. Le paysage défilait sous ses yeux, à l’instar de sa vie. Elle n’aurait jamais dû quitter Angelo. Elle avait fui le foyer conjugal et, à cause de sa décision, des gens avaient perdu la vie. D’autres ne tarderaient pas à mourir. Et lorsque son époux lui mettrait le grappin dessus, il le lui ferait payer cher.
— Pourquoi avez-vous épousé Gilletti ? demanda Colin à brûle-pourpoint.
— Il a fait à mon père une offre qu’il ne pouvait pas refuser.
— C’est-à-dire ?
— Il l’a menacé de découper ma mère en petits morceaux jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’elle s’il refusait de lui donner ma main. Mon père avait trois jours pour accepter. Le cas échéant…
Colin se cramponna au volant.
— J’aurais tué cet enfoiré sur-le-champ.
— Papa ne savait pas que j’avais surpris leur conversation. Je suis allée trouver Angelo le matin du troisième jour et lui ai promis de l’épouser une fois le lycée achevé.
Colin secoua la tête et lui jeta un bref regard avant de reporter les yeux sur la route.
— Pourquoi vous, en plus du fait que vous êtes magnifique ?
Le compliment fit sourire Sophia.
— La famille Gilletti avait besoin d’une façade pour blanchir son argent. La compagnie d’investissement de mon père était le trompe-l’œil idéal.
— Vous êtes une fille courageuse, Sophia. Comment vos parents ont-ils pris la nouvelle ?
— Ils furent partagés entre soulagement et désespoir. Ça n’avait pas d’importance. Mon père a hésité à se sacrifier pour moi, mais moi je n’ai pas réfléchi. J’ai foncé tête baissée. Ils sont morts l’année dernière à trois mois d’intervalle. Du coup, je ne craignais plus qu’Angelo ne leur fasse du mal et je me suis enfuie. À ce moment-là, j’ignorais encore que je ne pourrais jamais lui échapper complètement.
— Si. Vous l’avez quitté. Et je vous jure qu’il ne vous approchera plus jamais.
— Par ma faute, il est possible que l’homme de l’agence de location de Placerville soit mort. La femme de chambre a le nez cassé. Et qui sait le sort qu’Angelo réservera à Ruby ?
Colin afficha un sourire en coin.
— Je miserais plutôt sur Ruby. Elle a un fusil de chasse sous le bureau d’accueil. Braqué directement sur les bijoux de famille des clients.
— Pourquoi a-t-elle été si prompte à nous aider ? s’étonna Sophia, une pointe de jalousie dans la voix.
Le sourire de Colin s’étira.
— Eh bien, j’avais quelque chose qu’elle désirait et vice versa.
— Vous n’avez pas fait ça !
Il renversa la tête en arrière et éclata de rire.
— Non, ce n’est pas ce que vous pensez. Je lui ai proposé de lui donner un coup de pouce. Elle a un fils qui a des déboires avec la police. Je vais voir ce que je peux faire pour lui à mon retour.
— Mais nous sommes en Californie.
— Le bras long de la loi ne connaît pas de limite. (Il désigna le plancher sous ses pieds.) Fouillez sous le siège et voyez ce qu’elle m’a laissé.
Sophia s’exécuta et trouva un sac en tissu. Il était lourd.
— Ouvrez-le.
Elle en sortit un revolver ainsi que deux boîtes de munitions et plusieurs chargeurs.
— Bien joué, Ruby. Je vous revaudrai ça.
— J’imagine ce qu’elle aurait préféré échanger avec vous, commenta Sophia en fourrant le tout dans le sac qu’elle remit sous le siège.
— Vous êtes jalouse ? demanda-t-il d’un air taquin.
— N’importe quoi. Je vous connais à peine.
— Et pourtant moi j’ai l’impression de vous connaître, répliqua-t-il en lui adressant un petit sourire. Peut-être dans une vie précédente ?
Le sang de Sophia frémit dans ses veines. Elle faillit lui dire qu’ils se connaissaient mieux qu’il ne le pensait mais elle se ravisa. Elle préférait attendre qu’il lui révèle sa véritable identité avant de passer aux aveux.
— Et vous ? Vous avez grandi dans quel coin ?
— Je n’ai jamais connu mon père. Quant à ma mère… elle avait quelques soucis. Elle est morte quand j’avais neuf ans. Étrangement, ma vie s’est améliorée à partir de là. J’ai été élevé par différentes familles d’accueil, surtout dans le Queens. C’étaient des foyers stables. J’ai fait mon possible pour me tenir à l’abri des ennuis. Mais le sort en était jeté. On me trimbalait à droite et à gauche. Il m’arrivait sans cesse des mésaventures.
— Vous avez fréquenté quelles écoles ?
— J’ai commencé par le système public. Mais ce qui m’a permis d’échapper à la prison, c’est l’athlétisme. Quand j’ai eu l’âge d’aller au lycée, l’école catholique locale cherchait à développer son programme de sport. Je savais que si je ne me calmais pas un peu, ma chance finirait par tourner. On m’a fait une proposition impossible à refuser. J’ai décroché mon diplôme au lycée Saint-John d’Astoria dans l’Oregon.
Une boule se forma dans la gorge de Sophia. C’était le soir de la remise de diplôme qu’elle l’avait attiré à l’écart et l’avait séduit.
— Ensuite vous êtes allé à l’université ?
Il sourit.
— Non, les études, ça n’a jamais été mon fort. Le lendemain de la remise de diplôme, j’ai filé à Parris Island où j’ai sacrifié six années de ma vie au Corps des Marines. Ensuite, j’ai intégré le service de police de la ville de New York, le NYPD.
— Vous avez dit faire partie d’une unité opérationnelle.
— C’est venu plus tard. Mais oui. On fait du bon boulot. C’est gratifiant. Je me ferai d’ailleurs un plaisir d’envoyer votre mari en prison.
Sophia demeura silencieuse un long moment, réfléchissant à ce qu’impliquaient ses paroles. Il avait intégré un camp d’entraînement le lendemain même de leur nuit ensemble, une nuit qui avait changé son monde à jamais. Il ne lui avait pas donné signe de vie mais était-ce parce qu’il n’en avait pas eu l’occasion ou parce qu’il n’en avait pas eu l’envie ? À cette époque, elle se faisait appeler Maria. C’est sous ce prénom qu’il l’avait connue. Maria Castavettes. Sophia était son deuxième prénom. Angelo n’aimait pas Maria. Il disait que cela lui rappelait sa mère. Aussi avait-il décidé de l’appeler Sophia. En outre, au lycée elle était brune. Elle s’était teinte en blond il y avait des années, pensant faire plaisir à Angelo. Mais il avait trouvé qu’elle ressemblait à une prostituée de bas étage. En représailles, elle s’était décoloré un peu plus les cheveux et était devenue blond platine.
— Vous avez été marié ? demanda-t-elle.
À peine la question eut-elle franchi ses lèvres qu’elle s’en mordit les doigts.
— Non, Dieu merci !
Elle se raidit.
— Qu’est-ce que vous avez contre le mariage ?
— Tout d’abord, vous êtes la dernière personne que j’aurais imaginée défendre cette institution. Mais pour répondre à votre question, mon travail ne me permet pas de prendre un tel engagement.
— Menteur ! Vous vous servez de ça comme excuse.
Il répondit par un sourire.
— Je ne suis pas doué pour m’ancrer quelque part. Je bouge tout le temps.
— Encore une excuse. Quelle est la vraie raison ?
— J’aime le changement. La diversité.
— Le sel de la vie. Je devrais essayer. Mais je ne me remarierai jamais de toute façon.
— Après ce que vous avez subi, je vous comprends.
— Ça ne veut pas dire que je suis contre les relations amoureuses. Uniquement si je pose mes propres conditions.
Il frémit.
— Les relations amoureuses. Le mot redouté de tous les célibataires récalcitrants.
— Alors pour vous, ce n’est que du sexe à l’état pur ?
Il posa ses magnifiques yeux bleus sur elle et lui décocha un sourire canaille.
— Du très bon sexe à l’état pur, précisa-t-il.
— Vous avez l’air très sûr de vous.
— Eh bien, vous m’avez vu dans mon plus simple appareil, non ?
Sophia piqua un fard. Il sourit de nouveau.
— J’aime bien quand vous rougissez comme ça. Il n’y a plus assez de femmes qui ont ce genre de réaction.
Bon sang, il l’avait amadouée avec une telle subtilité qu’elle n’avait pas pris conscience qu’il l’avait prise dans ses filets. Tant pis. Tout ça n’avait plus d’importance. Tout ce qui comptait, c’était le moment présent. Vu son manque de pot et l’ingéniosité d’Angelo, mieux valait ne pas songer au lendemain.
— Je vais prendre exemple sur vous. J’ai envie de vivre avant de mourir, dit-elle d’une voix presque imperceptible. (Puis d’un ton plus ferme :) Je veux vivre chaque jour comme si c’était le dernier. (Elle pivota vers lui.) Vous me trouvez attirante ?
— Vous savez bien que oui, répondit-il en la gratifiant de son sourire le plus envoûtant. Et vous, vous me trouvez séduisant ?
— Très. Tellement, à vrai dire, que j’ai envie de coucher avec vous.
Colin fut saisi d’une quinte de toux et la regarda avec des yeux ronds, comme si un troisième œil venait de lui pousser sur le front.
— Et vous, vous voudriez coucher avec moi ? dit-elle comme si elle lui demandait de lui passer le plat de petits pois à table.
Il était rouge jusqu’à la pointe des oreilles.
— Pardon ?
— Vous m’avez très bien entendue.
— Je… Non. Non ! J’en ai très envie, évidemment, mais… je suis en mission.
— Et alors ?
Il secoua la tête.
— Je ne peux pas. J’aurais l’impression de profiter de vous, de votre fragilité.
Sophia partit d’un éclat de rire. Elle rit si fort que ses joues lui firent mal. Elle se plia en deux, incapable de se maîtriser.
— C’est l’Irlandais chanceux qui dit ça ? ! Je n’en crois pas mes oreilles.
Il se crispa.
— Où avez-vous entendu ce surnom ?
Sophia secoua la tête.
— Je suis allée à Saint-John, moi aussi. Je vous ai vu vous balader dans la cour du lycée avec une fille différente au bras chaque jour, parfois deux ou trois dans la même journée. Alors ne me faites pas le coup du mec qui a des scrupules.
— Pensez ce que vous voulez.
— J’en ai bien l’intention.
Elle s’enfonça dans son siège et plaqua un sourire sur son visage, tâchant de faire bonne figure alors qu’elle était mortifiée. Il l’avait rejetée.
— Ce n’est pas grave. Je trouverai quelqu’un d’autre.
— Pour quoi faire ? demanda-t-il, incrédule.
— Pour une bonne partie de jambes en l’air, répliqua-t-elle même si l’idée de coucher avec un autre homme que Colin ne la tentait pas le moins du monde.
— Je vous ferai remarquer qu’on est en cavale. Qu’est-ce qui vous prend d’avoir soudain envie de sexe ? Avec le premier venu qui plus est.
— Ça ne m’a pas pris d’un seul coup. Et je n’en ai pas envie avec n’importe qui. Avant mon mari, il n’y en avait eu qu’un. Et c’était… (Sa voix se brisa.) C’était parfait. Je veux connaître ça encore une fois. Pendant des années, j’ai vécu en prison avec un geôlier sadique. Maintenant, tant que je suis libre, je veux vivre à fond, comme si j’allais mourir demain. Ce qui risque vraiment de se produire. Je veux faire l’amour comme je l’entends avant de m’en aller.
— Vous n’allez pas mourir !
— Nous allons tous mourir, Colin.
Il serra les dents et lui coula un regard de guingois.
— Tant que vous serez avec moi, vous ne risquez rien.
Elle haussa les épaules.
— Qu’en savez-vous ?
— Personne n’est jamais mort sous ma protection. Et vous ne serez pas la première.
— Je ne suis qu’une mission pour vous.
Elle s’en voulut d’avoir dit ça. Bien sûr qu’elle n’était qu’une mission. Que serait-elle d’autre ? Il ne se souvenait pas d’elle. Et même s’il se rappelait leur aventure d’une nuit, qu’est-ce que cela changerait ? Ils avaient couché ensemble une fois, des années auparavant.
— Je prends mon travail très au sérieux.
— C’est ce que je constate.
Pendant une heure, ils roulèrent en silence.
— J’ai faim, dit-elle finalement.
Ils quittèrent l’autoroute à la sortie suivante, et firent une pause dans un fast-food où ils commandèrent à manger pour un régiment. Puis ils reprirent la route. Ils parvinrent à l’aéroport de San Francisco où ils changèrent de voiture sans incident. Ils firent de même à San Jose, où ils rencontrèrent un pépin. Pour la distance qu’ils voulaient parcourir, l’hélicoptère ne serait pas disponible avant le lendemain matin.
Sophia avait toutes les peines du monde à garder les yeux ouverts et Colin commençait lui aussi à fatiguer.
— Prenons une chambre pour la nuit. On reviendra demain matin.
Il se gara devant un hôtel appartenant à une chaîne de meilleur standing que le précédent. Il réserva une chambre avec un seul lit mais elle s’en moqua. Elle s’effondra à plat ventre sur le matelas gigantesque et dormit jusqu’à ce que sa vessie la réveille brusquement, quelques heures plus tard.
1. « S’il vous plaît, madame, l’époux de ma sœur est très méchant et il est à sa recherche. Je vous en prie, nous allons rester ici jusqu’à ce qu’il soit parti. » ( N.d.T.)
2. « Je ne parle pas anglais. » (N.d.T.)
3. « Où ? » (N.d.T.)
4. « Ils sont partis en taxi. » (N.d.T.)
5. Tontos signifie « idiots » en espagnol. (N.d.T.)
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