Avec ou sans uniforme…
Chapitre 13
13
Jared faisait courir ses doigts le long du bras de Darcy, enroulé autour de son ventre ; il retournait les éléments de l’affaire dans sa tête pour la centième fois, se demandant à côté de quoi il était passé.
Soudain, Darcy se redressa comme un diable sort de sa boîte. Par réflexe, il saisit son arme et la brandit vers la porte.
Le souffle précipité, Darcy fixa d’abord la direction dans laquelle il pointait son revolver avant de croiser son regard.
— Dani ne m’a jamais parlé de sa liaison avec Chris. En revanche, elle s’était confiée à Jim. C’est étrange, j’ignorais qu’ils étaient proches, Jim et elle. Assez pour qu’elle lui parle de son mystérieux amant.
— Je me suis fait la même réflexion, dit-il avec circonspection en rangeant son arme dans son étui. J’ai envoyé un e-mail à l’agent Kelley au sujet de Ralston. Elle voudra sans doute le réinterroger.
Darcy chassa les mèches de son visage.
— Je ne veux pas lui attirer d’ennuis. Il ne mérite pas ça.
Jared plaça quelques oreillers sous sa tête pour se rehausser.
— Et toi tu as le droit d’avoir des réponses. Or je vais veiller personnellement à ce que tu les obtiennes.
— Tu ne penses tout de même pas que Jim est mêlé de près ou de loin à cette affaire ?
— Il ne faisait pas partie de la liste de gens interrogés par les Fédéraux, donc techniquement il ne leur a pas menti. Mais ce n’est jamais bon de taire des informations susceptibles de faire progresser une enquête. Ça donne l’impression qu’on a quelque chose à cacher.
— Ou qu’on protège quelqu’un.
Il lui prit la main et entrelaça ses doigts aux siens.
— Ralston est proche de Miller ?
— Pas vraiment. Mais je crois qu’il a fait éclater au grand jour la relation que Chris entretenait avec ma sœur pour le protéger. Si tu dis que les incendies et le meurtre sont l’œuvre d’une seule et même personne, ça le disculpe des deux. Il a un alibi en béton pour le premier feu, il était absent depuis trois jours car sa sœur venait d’accoucher. Et la nuit de l’incendie du refuge, il se trouvait à la caserne quand on a reçu le coup de fil anonyme. A priori, donc, il est impossible que ce soit lui qui ait déclenché le feu ou qui ait passé l’appel depuis Seattle.
Il la serra contre lui, l’encourageant à se blottir dans ses bras.
— Tu penses pouvoir faire parler Ralston ?
— Oui, répondit-elle en posant la joue contre son torse. Lorsque j’ai parlé à Nadine hier, elle a fait remarquer que la jalousie peut pousser une personne à la folie. Si Chris n’est pas le père de l’enfant de Dani, c’est qu’elle avait quelqu’un d’autre dans sa vie. Peut-être que ce dernier a découvert sa liaison avec Chris et a perdu les pédales.
— On comprendra le mobile une fois qu’on aura démasqué l’auteur du crime. Ne t’inquiète pas, nous allons coincer ce salopard.
Elle leva les yeux vers lui.
— Je pense que je suis prête à tourner la page.
— Tu habitais où avant de revenir t’installer ici ?
— À Albuquerque. J’avais besoin d’un endroit aride après avoir grandi dans une région aussi humide.
— L’aridité, ça me va.
Le regard de Darcy se radoucit.
— Tu es sérieux ?
— Bien sûr. Il me suffit de demander ma mutation.
— Quand j’ai quitté le Nouveau Mexique, j’ai cru qu’il me faudrait beaucoup de temps pour retomber sur mes pattes. J’ai quitté mon boulot, vendu mon appart… (Elle glissa sa main sur la fine toison de son torse.) Je sais maintenant que je peux tout recommencer à zéro n’importe où.
— Tous les projets me vont à partir du moment où tu en fais partie.
— J’ai perdu Dani. Et la nuit dernière… j’aurais pu te perdre aussi. Je ne veux plus gâcher mon temps, Jared.
Il la berça dans ses bras.
— Ne t’angoisse pas. On ne perdra pas une minute.
Darcy pénétra sur le parking de la caserne et salua Trish, qui les attendait en compagnie de Ralston près du garage où étaient stationnés les véhicules.
Jared la retint un instant dans l’automobile.
— Ne sors pas de l’enceinte du centre-ville. Même pour aller au refuge. Et ne monte en voiture avec personne à moins d’être toi-même au volant. Ne suis personne dans un lieu privé. Et n’oublie pas de m’envoyer des messages régulièrement pour me tenir informé de tes déplacements.
— Ne t’en fais pas. Je vais juste inspecter à nouveau le site du motel avec Jim. Ensuite je reviendrai ici pour compléter mon rapport préliminaire. Si jamais il y a un changement de programme, je te préviendrai.
Avec son uniforme et sa chevelure luxuriante nouée en queue-de-cheval, elle paraissait très respectable. On ne se serait jamais douté que sous ces dehors se cachait une dévergondée qui avait fait perdre la tête à peine quelques heures plus tôt à l’homme qui se tenait à côté d’elle. Seuls ses yeux la trahissaient. Le regard qu’elle adressa à Jared lui vrilla la poitrine.
— Toi aussi sois prudent, chuchota-t-elle.
— Comme toujours.
Ils se séparèrent et, quelques minutes plus tard, il regarda le pick-up de fonction quitter le parking, Darcy au volant, Ralston sur le siège passager.
— Ça va ? demanda Trish.
— J’ai connu mieux, dit-il en pivotant face à elle. Et toi ?
— Je suis remontée comme une pendule. Je veux coincer ce fils de pute.
Il ébaucha un sourire.
— On va commencer par interroger un bénévole dénommé Mitch Quinn. Quelques colis suspects ont été livrés à la caserne à son nom. D’après l’inspecteur Michaels, il devrait être là aujourd’hui.
— Très bien. Nous allons avoir une petite discussion avec lui.
Ils trouvèrent Quinn dans la cuisine, occupé à ranger des courses. En les entendant entrer, il leva la tête et son air renfrogné laissa place à un grand rictus. Avec ses cheveux blonds hirsutes et ses yeux bleu pâle, il faisait penser à un surfeur, une impression renforcée par le collier de chanvre et de coquillage visible dans l’encolure de sa chemise déboutonnée.
— Vous cherchez Darcy Michaels ?
Trish lui rendit son sourire mais elle s’était mise en mode professionnel et affichait un air impénétrable.
— En fait, c’est vous qu’on cherchait, Mitch.
Il marqua une pause avant de refermer la porte du réfrigérateur.
— Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
Jared s’avança vers la table centrale.
— Nous aimerions vous parler de certains colis que vous vous êtes fait livrer ici même…
Quinn lâcha le sac de courses et s’enfuit en courant.
— Et merde, marmonna Trish.
D’un bond, Jared enjamba les oranges et les pommes qui avaient roulé par terre et se lança à sa poursuite.
Darcy fouillait parmi les décombres du motel tandis que Jim griffonnait des notes dans son dossier.
— Ton rapport préliminaire était très bon, Darcy.
— Merci.
Il ferma le classeur d’un coup sec.
— Quand est-ce que tu as l’intention de me demander pourquoi je n’ai rien dit plus tôt au sujet de Miller et de ta sœur ?
Elle se campa face à lui.
— J’attendais que nous ayons fini l’inspection du site.
— Bien. On en a terminé pour aujourd’hui. Comme je me suis absenté toute la nuit, Columbo n’a pas eu droit à sa petite promenade matinale. Que dis-tu d’aller le chercher et de parler de tout ça loin d’ici ?
— Bonne idée.
Ils rejoignirent le pick-up. Elle ferma le carton qui contenait les preuves, le déposa dans la remorque et dit :
— Si tu as découché, j’en déduis que ton rencard s’est bien passé ?
— Oui… pas mal. Merci d’avoir pris la situation en main hier soir.
— Tu avais besoin de te reposer et je savais que nous y verrions plus clair à la lumière du jour.
Elle s’installa au volant et mit le cap sur la maison de Jim.
— Tu sais que Chris n’est pas responsable de ce qui est arrivé à Dani, n’est-ce pas ? reprit-il.
Darcy lui coula un regard.
— Je refuse de croire qu’il lui a fait du mal. Je ne peux pas imaginer que quelqu’un de notre entourage ait pu faire ça à un être humain.
Jim s’accouda à la vitre et abandonna sa tête dans sa main avec un soupir.
— Il n’avait pas tort quand il a affirmé qu’elle avait changé. Je ne sais pas trop comment t’annoncer ça, c’est délicat…
Darcy se cramponna au volant. C’était douloureux pour elle de découvrir aujourd’hui qu’un gouffre s’était creusé à l’époque entre Dani et elle sans qu’elle s’en soit aperçue.
— Vas-y. Je t’écoute.
— Parmi les mecs qu’elle fréquentait, il y avait Mitch.
— Quoi ?
Mais à l’instant où le mot jaillissait de ses lèvres, elle sut. Elle se rendit compte que ce n’était pas si surprenant après tout. Mitch Quinn était le genre de type bosseur, bonne pâte, qui avait toujours attiré Dani.
— OK. Continue.
— Quand il a découvert qu’elle ne sortait pas qu’avec lui… ça lui a fichu un coup. Il la plaçait sur un piédestal et il ne s’était pas rendu compte que le sentiment n’était pas réciproque. Aussi, je suis allé la voir pour lui parler, la convaincre de rompre avec lui tout en douceur. Elle était bouleversée car il l’avait espionnée. Histoire de la prendre la main dans le sac, j’imagine. Elle m’a dit qu’elle essayait de le larguer depuis des semaines et que si je me faisais tant de soucis pour lui, je lui dirais de la laisser tranquille ou bien elle demanderait à Miller de l’arrêter.
Elle sentit son regard se poser sur son visage.
— Darcy… j’ai menti quand j’ai dit qu’elle m’avait parlé de Miller et elle. Le jour où j’ai rendu visite à ta sœur, j’ai décelé quelque chose dans sa voix… qui m’a mis la puce à l’oreille. Et puis, quand il s’est pointé chez toi, furieux à l’idée qu’on relie les incendies au meurtre de ta sœur, j’ai bluffé pour voir sa réaction.
Elle se gara devant chez Jim et se tourna face à lui. Elle se rappela soudain que Jared lui avait posé des questions sur Mitch le matin même et se demanda pourquoi il s’intéressait à cet homme.
— Tu penses que Mitch a tué ma sœur ?
— Mon Dieu, non ! s’exclama-t-il en secouant vivement la tête. Si j’avais eu le moindre doute, je l’aurais conduit moi-même au poste de police. Danielle allait souvent à Seattle. Je me suis dit que c’était là qu’elle avait rencontré son mystérieux mec.
Elle ouvrit la portière et descendit pour se dégourdir les jambes et prendre une bonne goulée d’air frais. Elle avait soudain la nausée.
— Cette promenade va me faire le plus grand bien.
— C’était une réaction complètement débile, Mitch, fit remarquer Trish en tournant autour de la table en métal devant laquelle il était assis, dans la salle d’interrogatoire. S’enfuir quand on a en face de soi un marathonien tel que l’agent Cameron…
De l’autre côté du miroir sans tain, Jared observait Mitch Quinn. Avachi de manière insolente sur sa chaise, il secouait la tête.
— Je ne cherchais pas à m’enfuir. J’avais laissé de la crème glacée dans la camionnette.
— Hum, de la crème glacée. Quel parfum ?
— Vanille.
— Dommage, je préfère le chocolat. (Elle s’assit sur le siège face à lui.) Parlons des colis qui ont été livrés à la caserne à votre intention.
Quinn planta son regard dans le sien.
— Tous les paquets qui arrivent à la caserne me sont adressés. Avant, il y en avait qui s’égaraient. Du coup maintenant c’est moi qui organise tout ça.
— Vous êtes méticuleux, Mitch, n’est-ce pas ?
— Oui.
Trish hocha la tête.
— Je parie que construire une petite bombe serait un jeu d’enfant pour un pompier passionné, méticuleux et organisé tel que vous.
Il se redressa en sursaut.
— Attendez une minute ! Vous n’allez pas me coller les incendies sur le dos. Mon métier c’est de combattre le feu, pas de le provoquer.
— Mais dans une ville de cette taille, il n’y a pas assez de budget pour embaucher plus de pompiers à temps plein, je me trompe ? À moins qu’il n’y ait soudain une série d’incendies dans la région. Un pyromane qui s’installerait dans le coin, ce serait presque une bénédiction pour un bénévole qui attend d’être engagé depuis des lustres.
— C’est complètement tordu.
— Je suis d’accord avec vous. Il manque une bombe de gaz lacrymogène dans la réserve du shérif. Saviez-vous qu’on en a utilisé lors de l’incendie du motel la nuit dernière ? Notre pyromane ne voyait pas d’inconvénient à nous transformer en torches vivantes, l’agent Cameron et moi-même. Par contre, il a préféré prévenir les occupants des autres chambres. Vous avez fait un tour à la réserve hier, Mitch ? Pour quelle raison ?
— Il y avait un message sur le tableau de la caserne précisant qu’il fallait aller récupérer un carton étiqueté LBFD – Lion’s Bay Fire Department.
— Qui vous a laissé ce message ?
— Je n’en sais rien.
— Vous n’avez pas reconnu l’écriture ? Un gars scrupuleux comme vous ?
Le regard de Quinn était dur comme l’acier.
— Je n’y ai pas fait attention.
— D’accord. (Elle sortit son téléphone.) Je vais demander à l’agent Cameron de prendre le tableau en photo et de venir nous la montrer.
— Impossible. J’ai effacé la note après avoir rempli la tâche, s’emporta-t-il. C’est la procédure. Ça évite que plusieurs personnes fassent une corvée déjà effectuée.
— C’est dommage. Mais ça vous arrange bien en même temps ?
— Ma parole, c’est une véritable chasse aux sorcières. Vous cherchez un bouc-émissaire pour donner l’impression que vous faites bien votre travail. Et c’est sur moi que ça tombe ! Ça ne se passera pas comme ça. Je n’ai plus rien à vous dire. Je veux un avocat.
— Merde, marmonna Miller posté près de Jared derrière le miroir sans tain. C’est précisément pour éviter ça que j’aurais dû l’interroger moi-même. Il m’aurait fait confiance. Assez pour ne pas exiger la présence d’un avocat.
— C’était trop risqué, répéta Jared qui le lui avait déjà dit plusieurs fois. Si jamais les incendies sont liés au meurtre de Danielle Michaels, vous et moi sommes en situation de conflit d’intérêts vu que nous avons tous les deux un lien avec la victime. De cette manière, on limite les risques.
Son portable vibra dans sa poche. C’était un SMS de Darcy. Elle l’informait qu’elle était chez Ralston et que ce dernier lui avait appris que Mitch Quinn avait été l’un des amants de Danielle.
Trish s’écarta de la table. Aujourd’hui, elle était vêtue de manière simple et décontractée, un jean et un chemisier par-dessus lequel elle avait enfilé un coupe-vent estampillé des lettres de l’U.S. Marshal Service. Mais elle menait l’interrogatoire d’une main de fer.
— Peut-être que votre avocat pourra nous expliquer pourquoi vous avez emprunté trois livres différents sur Reginald Merkerson à la bibliothèque municipale de Seattle ?
— C’est un putain de mensonge !
Quinn se dressa d’un bond, faisant tomber sa chaise à la renverse. Jared se tint prêt à intervenir. Quinn avait le regard fiévreux et le visage blême.
— Je n’ai jamais mis les pieds là-bas.
Elle tira une photocopie du registre d’emprunts de ladite bibliothèque et la posa sur la table.
— Ce n’est pas ce qui est écrit là.
— C’est un coup monté !
— Dites-le à votre avocat.
Elle s’approcha de la porte et plaça la main sur la poignée.
— Pourquoi est-ce que je ferais le trajet jusqu’à Seattle alors que Ralston possède des copies des dossiers sur Merkerson dans son bureau ?
— Consultez les dates inscrites sur le registre, Mitch. Ces livres ont été empruntés avant le début de la série d’incendies. Des mois avant. Ce qui vous aura laissé amplement le temps d’apprendre à fabriquer les petits joujoux qui faisaient la renommée de Merkerson.
Il crispa les mâchoires.
— Quelqu’un cherche à me faire porter le chapeau.
— Qui ferait ça à un brave type comme vous ?
— Je ne sais pas. Ce que je maintiens, en revanche, c’est que je n’ai pas allumé ces feux. Un mec passionné, méticuleux et organisé tel que moi ne laisserait pas autant d’indices derrière lui.
— Avez-vous eu une liaison avec le Dr Danielle Michaels ?
Le brusque changement de sujet le prit visiblement au dépourvu.
— Pourquoi ?
— Vous êtes prêt à parler ?
Il se rassit et croisa les bras.
— J’exige un avocat.
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