Avec ou sans uniforme…

Maya BANKS · Chapitre 40 sur 48

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Avec ou sans uniforme…

Chapitre 7

7

 

Trish quittait à peine le motel quand Darcy gara sa BMW sur le parking, juste devant la chambre de Jared, située au rez-de-chaussée. Il descendit de voiture et rejoignit sa coéquipière sur le trottoir.

Constatant qu’elle était agitée, son regard s’assombrit.

— Salut. Qu’est-ce qui se passe ?

— Miller ne tient pas en place. Il veut à tout prix donner une conférence de presse. Il pense que si on met un coup de pression au pyromane, il s’en ira.

— Il veut refiler le bébé, maugréa Jared. Histoire qu’il aille foutre le feu ailleurs et que notre problème devienne celui d’un autre. Quel génie ce Miller !

— Je lui ai fait remarquer que c’était désormais notre affaire et que c’était à nous de décider de la marche à suivre.

Trish affichait un visage dur. Son choix vestimentaire trahissait sa détermination à reprendre le contrôle de la situation. Elle avait troqué son jean et sa tunique contre un pantalon de tailleur chic et une veste.

— Il t’a écoutée ?

Elle haussa les épaules en esquissant un sourire.

— Disons qu’il m’a appelée pour me prévenir. C’est ce que j’appelle un début. Je vais aller au poste pour le tenir à l’œil. Et toi tu vas examiner les deux autres sites ?

— Oui. J’ai récupéré les comptes rendus de l’inspectrice. Jettes-y un coup d’œil pendant mon absence. Tu verras, elle est très méticuleuse. (Il glissa un regard à Darcy et lui fit signe d’approcher.) Il faut aussi qu’on examine les locations de vacances. La ville accueille régulièrement des résidents saisonniers ou des voyageurs en transit. Les habitants permanents ne sont pas les seuls à connaître la région comme leur poche.

— Au fait, j’aime bien ton jean, fit remarquer Trish tandis que Darcy quittait le volant pour les retrouver. Il t’allait bien hier aussi.

Jared la fusilla du regard, et elle éclata de rire. Lorsque Darcy les eut rejoints, il présenta les deux femmes.

— Tu peux confier les rapports à Morales le temps que je visite les autres lieux ?

Il s’éloigna sans attendre sa réponse.

Une fois dans sa chambre, Jared sortit les affaires de sa valise et se changea. Puis il attrapa la mallette de son ordinateur ainsi que les lunettes de soleil qu’il avait laissées sur une table d’appoint, le jour précédent, et regagna le parking. Penchées sur le pick-up de l’U.S. Marshal Service au volant duquel il était arrivé à Lion’s Bay la veille, Darcy et Trish discutaient d’un dossier étalé sur le capot.

En entendant claquer la porte de sa chambre, Darcy leva la tête. Elle lui adressa un regard suggestif et les battements de son cœur s’accélérèrent. La jeune femme exerçait sur lui un véritable pouvoir magnétique. C’était comme une drogue dont il ne pouvait plus se passer. Il avait beau savoir que ça lui bousillait le système, il n’arrivait pas à s’en défaire.

Trish se redressa et le dévisagea, les sourcils froncés.

— Quand tu auras fait le tour des trois sites, j’aimerais bien savoir ce que tu en as pensé. Sur papier, je ne fais pas forcément toutes les corrélations. Je trouve ça étrange que l’auteur des incendies soit si minutieux dans son timing et ses bombes mais qu’il choisisse les lieux de ses crimes au hasard.

— Bienvenue au club, répliqua Jared en chaussant ses lunettes de soleil. Je pense que c’est la clé de l’énigme. Une fois qu’on aura établi le lien, on coincera cet enfoiré.

Darcy les salua et se dirigea vers sa voiture. Il lui emboîta le pas. Ils se rendirent à la caserne pour changer de véhicule. Ralston aborda Darcy à l’instant où ils pénétrèrent dans le bâtiment. C’était sans doute la dernière personne que Jared avait envie de voir.

— Darcy, tu n’étais pas obligée de venir. C’est ton jour de congé, la réprimanda Ralston alors qu’elle fouillait une étagère à la recherche des clés du pick-up de fonction. Je peux aider l’agent Cameron s’il a besoin de quoi que ce soit.

Jared se réjouit en son for intérieur. Darcy ne travaillait pas aujourd’hui. Autrement dit, il n’était pas indispensable qu’elle l’accompagne. Si elle avait vraiment désiré garder ses distances, elle aurait avancé cet argument. Mais elle ne s’était pas désistée. C’était plutôt bon signe.

— Si vous voulez participer à notre travail, inspecteur, répliqua Jared, vous pourriez commencer par calmer le shérif Miller. Il insiste pour donner une conférence de presse, ce qui pourrait alimenter l’ego de notre pyromane, ou bien le faire fuir. Voire les deux.

Ralston poussa un soupir las.

— Il ne manquerait plus que la presse s’en mêle. Les journalistes risquent de nous mettre des bâtons dans les roues. On connaît la chanson. Hein, Darcy ?

— Toi, il t’écoutera, Jim. Tu sais comment parler aux gens.

— Chris t’écoutera toi aussi. Il est toujours amoureux de toi. Tu n’as sans doute pas remarqué qu’il avait encore votre photo du bal de promo accrochée dans son bureau ? Elle date du lycée.

— Mon Dieu, j’aurais préféré ne pas le savoir… Je vais emmener l’agent Cameron au refuge puis au magasin de bonbons.

Ralston s’approcha d’elle et ajouta à voix basse :

— Laisse-moi m’en occuper. Tu ne devrais pas avoir à y retourner.

Elle émit un gémissement sonore.

— Ça va aller. Tu dois déjà te charger de Miller. Et il faut que Cameron et Morales avancent avant qu’un autre incendie se produise. Ce n’est qu’un mauvais cap à passer. Ne t’en fais pas pour moi.

— C’est ce que tu dis. Mais ce n’est pas en le répétant que ça va devenir vrai.

Jared fit un pas vers eux, histoire de rappeler sa présence à l’inspecteur. Il n’eut aucun geste manifeste, ne toucha pas Darcy ni ne trahit la moindre volonté territoriale. Inutile. Le regard qu’il décocha à Ralston était assez éloquent.

Ce dernier l’observa à nouveau. Sur son visage, aucune trace de défi. Rien que de la curiosité. Il paraissait calme, serein.

— Je vais y aller, insista Darcy qui ne s’aperçut pas de l’échange qui se déroulait sous ses yeux. Peut-être que ça me fera du bien.

Ralston reporta son attention sur elle.

— D’accord. Mais je ne veux pas que tu te forces à le faire si tu ne t’en sens pas encore prête.

Elle lui assura que si.

— Tu sais où est la clé du pick-up ?

— Mitch a garé le véhicule dans la cour pour le nettoyer.

Ils se dirigèrent à l’arrière du bâtiment ; Darcy lui expliqua qu’à l’exception de deux secouristes salariés, le reste de l’équipe de pompiers était constitué de bénévoles de la région.

— Mitch Quinn est l’un des plus zélés, dit-elle alors qu’ils parvenaient à l’angle de la caserne.

Ils tombèrent nez à nez avec un blond svelte en uniforme bleu marine. Il était en train d’essuyer la carrosserie de l’utilitaire.

— J’espère qu’il décrochera bientôt un poste à plein temps, ajoute-t-elle. Il l’a bien mérité. Enfin, il faut d’abord que la ville vote en faveur d’une augmentation de notre budget.

Elle les présenta brièvement avant de prendre le volant. En un rien de temps, ils sortirent de la ville et s’engagèrent sur la nationale qui longeait la côte. Puis ils remontèrent la zone boisée qui couvrait le flanc d’une des collines au creux desquelles était nichée Lion’s Bay, au bord de l’océan. Darcy se cramponna au levier de vitesse et pinça les lèvres. Il s’aperçut bientôt qu’elle était perdue dans ses pensées.

— Parle-moi de l’endroit où tu m’emmènes, dit-il pour la ramener au moment présent.

Il voulait être là pour la réconforter tandis qu’elle luttait visiblement contre ses démons intérieurs.

Le son de sa voix la fit sursauter. Elle posa sur lui ses yeux verts égarés dans le vide.

— Pardon ?

— Je te parlais du refuge. À ton avis, pourquoi le pyromane a-t-il choisi cet endroit ? Qu’est-ce que tu peux me dire de son histoire ?

Darcy redescendit sur terre avec un long soupir.

— La construction du refuge a été financée par les Darmody, qui possèdent ces terres depuis trois générations. C’est Lucy Darmody qui a conduit ce projet en réponse aux moqueries de sa famille. On lui reprochait de transformer sa maison en zoo. Il faut dire qu’elle avait tendance à recueillir tous les animaux errants, abandonnés ou blessés. À la mort de Lucy, ses enfants n’ont pas voulu se compliquer la vie avec tout ça. Ils ont fait don de l’ensemble du matériel à des associations, dans l’idée de raser ensuite le bâtiment et le chenil. Mais ils n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur la manière de tirer profit de ces terres. Du coup, ils sont en procès depuis des années et le chantier est bloqué.

— Tu viens souvent ici ?

— Non, très rarement.

Il l’observa à la dérobée, derrière les verres de ses lunettes.

— Avant, tu venais régulièrement, devina-t-il.

— Oui. Mais c’était il y a des années. Mon père est vétérinaire et il était bénévole ici. Un week-end par mois, il venait stériliser les animaux. Dès qu’il le pouvait, il nous confiait des tâches à Dani, ma sœur, et à moi. C’est comme ça que Dani a découvert sa vocation.

— Mais tu trouvais ça trop ennuyeux.

Elle coula un regard vers lui.

— En effet. J’adore les animaux, mais je n’étais pas faite pour ça.

— Où est ta sœur aujourd’hui ?

Jared aurait voulu rencontrer Danielle. Il aurait aimé voir Darcy avec sa sœur, observer comment elle se comportait en présence d’une personne qu’elle aimait et en qui elle avait confiance.

— Près de chez mes parents.

Jared était perplexe. Pourquoi Darcy était-elle restée à Lion’s Bay, loin des siens. Qu’est-ce qui la retenait ici ?

Ils se garèrent sur un parking graveleux envahi par les mauvaises herbes. À l’extrémité se dressait un bâtiment aux murs calcinés, à moitié en ruine. L’emplacement du chenil était évident, les chaînes et le ciment ayant plutôt bien résisté aux flammes.

Darcy pénétra dans le bâtiment, les épaules droites et raides, une lampe torche à la main.

— Le bureau principal se trouvait là. Il était quasiment vide au moment de l’incendie. Il restait à peine quelques étagères encastrées dans les murs et des cartons d’archives répertoriant les animaux décédés. Ils étaient rangés dans ce coin de la pièce ; la bombe a été placée au milieu. D’après nos analyses, le feu aurait débuté autour de vingt-deux heures.

— Et le témoin anonyme a appelé quinze minutes plus tard. De Seattle.

— Il aura suffi que le pyromane règle le timing de sa bombe. Ce qui lui aura laissé amplement le temps de faire le trajet jusqu’à Seattle.

Il lui lança un regard sceptique.

— Et quel plaisir en aurait-il tiré ?

Le soleil perçait à travers les murs en partie délabrés. Elle alla se placer dans un mince croissant de lumière et hocha lentement la tête.

— C’est bien le problème. Quel genre de pyromane ne reste pas sur les lieux de son crime pour assister au feu de joie ?

— Un homme qui n’est pas obsédé par les flammes, répliqua Jared.

— Ce qui veut dire que nous n’avons pas à faire à un pyromane, n’est-ce pas ?

— Je serais plutôt de cet avis. Nous avons déjà remarqué que les bâtiments visés n’étaient pas construits dans des matériaux très inflammables. (Jared posa la main sur la crosse de son revolver.) Pour quelles raisons met-on le feu à un endroit ? Pour toucher l’argent de l’assurance ? Par esprit de vengeance peut-être ? Bon sang, ce sont les bombes qui ne collent pas. Elles sont trop sophistiquées, tu l’as dit toi-même.

— Oui. Notre homme prend du plaisir à les monter, il aime imaginer les dégâts qu’elles vont causer.

— Donc, à ton avis, il s’agirait quand même d’un pyromane qui ne prendrait pas son pied à assister à ses propres incendies ? Qu’est-ce que tu en penses ?

— Tu as peut-être tapé dans le mille en émettant l’hypothèse d’un disciple. Il est possible que Merkerson ait passé le flambeau. À moins qu’ils ne travaillent en duo ? Et si Merkerson était en train d’apprendre les ficelles du métier à son apprenti, s’en prenant d’abord à une petite ville pour se faire la main ?

— Un terrain d’entraînement.

— Précisément.

Les lèvres de Jared se retroussèrent.

— Cette théorie me plaît.

— En tout cas, ça expliquerait certaines choses.

— Ça fait longtemps que tu envisages cette hypothèse ? s’enquit-il, admiratif.

Elle s’enfonça dans le bâtiment.

— Depuis qu’on a reçu l’appel anonyme. Qu’on nous appelle de si loin pour nous alerter, ça voudrait dire qu’ils sont deux.

— Pourtant tu as attendu le troisième incendie pour réclamer de l’aide ?

— Je n’avais pas mon mot à dire. (Darcy ouvrit une porte qui donnait sur l’extérieur et les rayons de soleil inondèrent soudain la pièce.) Et puis j’ai décidé de prendre le taureau par les cornes.

Il lui emboîta le pas.

— Il y a quelque chose qui me tracasse dans cette histoire.

— Ah, toi aussi ?

— Ces petites bombes à retardement dont tu as parlé – elles sont plus élaborées qu’à l’époque. Si Merkerson est dans le coup, ça veut dire qu’il a monté d’un cran au fil des années. Il a perfectionné ses armes de destruction, les a modernisées, ce qui signifie qu’il s’est rendu quelque part où il pouvait acquérir le matériel nécessaire à leur fabrication.

— Pas la prison, donc.

Elle s’arrêta au bout d’un passage qui donnait sur une petite cour entourée de niches. Son regard se perdit à nouveau dans le lointain.

Jared s’arrêta à sa hauteur.

— Qu’est-ce que tu as vu ? demanda-t-il doucement.

— Des souvenirs. (Elle pointa une niche en poussant un bref soupir.) Dani m’a enfermée dans cette cage un jour – pendant une heure – parce que j’avais déchiré le genou de son jean favori. Je le lui avais emprunté… sans lui demander la permission.

Il plaça sa paume sur sa chute de reins pour la réconforter du mieux qu’il put.

— Je me doutais que tu étais une petite fauteuse de troubles.

Darcy s’appuya contre sa main.

— Je n’ai jamais compris pourquoi autant de fugitifs restaient sur un territoire familier. S’ils tenaient vraiment à leur liberté, ils feraient mieux de quitter le pays, non ? Peut-être que c’est ce que Merkerson a fait. Il se serait enfui au Canada ? Ou bien au Mexique ?

— On n’a qu’à publier sa photo. (Jared parcourut les lieux du regard une nouvelle fois.) Mais cette ville est paumée. C’est forcément une personne qui connaît la région qui lui en aura parlé. Sauf s’il l’a découvert par lui-même. En tout cas, ce n’est pas l’œuvre d’un jour.

— Tu penses qu’il s’est installé ici pendant quelque temps ? (Elle se tourna face à lui.) Ah, ça me fiche la chair de poule.

Il prit son visage en coupe et s’empara de sa bouche dans un baiser lent et sensuel. Il mêla sa langue à la sienne, effleura ses lèvres, continua jusqu’à ce que son souffle s’accélère et qu’elle se retrouve pressée contre son torse. Alors il écarta le visage et examina son regard, confus, brûlant de désir. Il préférait nettement cette expression à celle, lointaine et ombragée, qui la prenait de temps à autre.

— C’est mieux. Allons-y.

 

Darcy avait encore les lèvres qui picotaient lorsqu’ils se garèrent en face du magasin de bonbons, Le Sweet Spot. Avec son baiser, Jared l’avait remuée en profondeur et il avait fait fondre la calotte de glace qui s’était formée dans son ventre en arrivant au refuge.

Il la bouleversait et elle ignorait comment gérer ce trouble.

Darcy aimait les hommes. Ils la fascinaient. Elle s’amusait comme une folle avec eux, elle en profitait à fond, mais ils n’étaient qu’accessoires. Sa vie était trop tumultueuse, elle n’avait pas le temps de s’investir dans une relation. Dani l’avait toujours traitée de femme fatale. En réalité, Darcy n’avait jamais eu l’intention de faire de mal à qui que ce soit. Pourtant c’était toujours ce qui se produisait.

Elle contempla Jared, qui se tenait sur le trottoir près de la voiture, et se demanda pourquoi il la touchait à ce point. Qu’avait-il de spécial ? Il était irritable, voire brusque quand il était de bonne humeur et se conduisait comme un véritable goujat quand il s’était levé du mauvais pied.

Le Marshal arqua un sourcil par-dessus ses lunettes de soleil dans un geste qui semblait vouloir dire : « Tu veux ma photo ? »

Elle aurait voulu répondre : « Non, je te veux, toi. Tu me troubles. Arrête tout de suite. »

Au lieu de quoi, elle dit :

— Tu ne peux pas me reprocher de te mater. Tu es l’homme le plus canon que j’aie jamais croisé.

— Continue de penser ça, ça me va très bien. Tu viens ?

— Non. Sauf si tu as vraiment besoin de moi. Je n’ai rien à ajouter à mon rapport. Il est complet.

Pas question d’affronter encore une fois les ruines d’un endroit qu’elle aimait. L’épreuve du refuge lui avait suffi. Cette seconde visite l’avait chamboulée plus que de raison. Elle avait accusé le coup. Tout ça, c’était à cause de Jared. Il avait repéré une faille en elle par laquelle il s’était insinué. Du coup, elle était soudain plus vulnérable que jamais, contrainte d’affronter la réalité, la mort.

Il se glissa sous les rubans qui délimitaient le site et fit un pas à l’intérieur du périmètre, à l’endroit où s’était naguère trouvée une large vitrine. Elle avait explosé durant l’incendie, arrosant le trottoir d’une pluie de verre.

La propriétaire de la bijouterie attenante salua Darcy d’un geste de la main avant de sortir de sa boutique. C’était une brune sculpturale aux yeux bleus, une chevelure bouclée qui lui arrivait à la taille, et un corps à faire pleurer d’admiration un chirurgien plastique. Nadine Bender s’approcha d’une démarche pleine de grâce, à croire qu’elle volait au lieu de marcher, et vint s’appuyer à côté de Darcy, contre le pick-up.

— C’est lui l’agent ?

— U.S. Marshal, indiqua Darcy, les yeux rivés à Jared qui examinait les ruines du commerce.

Il affichait une expression particulière lorsqu’il était concentré sur son travail. Un air qui le rendait très sexy.

Nadine émit un sifflement.

— Il est canon.

— À qui le dis-tu.

— Il n’y a pas à dire, tu les choisis bien. Et j’ai remarqué que tu avais un faible pour les hommes en uniforme. Chris, Jim, et maintenant ce mec-là.

— L’agent Cameron, précisa Darcy alors que Nadine lui donnait un coup d’épaule complice.

Elles avaient été à l’école ensemble, de la crèche au secondaire. À l’instar de Darcy, Nadine avait fui Lion’s Bay dès la fin du lycée, puis elle était revenue. Pour plaisanter, elles aimaient comparer la ville à un tourbillon, réaspirant en son sein les natifs qui avaient tenté de s’en échapper.

— J’ai simplement fait appel à la cavalerie, répliqua Darcy d’un air innocent. Ce n’est pas de ma faute si on nous a envoyé un Marshal hyperséduisant.

— Tu l’as attrapé direct dans tes filets. Je le vois à la manière dont il te regarde. Le pire, c’est que tu ne le fais pas exprès. Tu as toujours été un aimant à mecs. J’en suis verte de jalousie.

— Tu es beaucoup plus jolie que moi, Nadine. Tu l’as toujours été.

— Peu importe. Tu as un truc, un certain je-ne-sais-quoi qui rend les hommes fous.

— Ce n’est pas forcément une bonne chose, marmonna-t-elle alors qu’une voiture de patrouille se garait derrière le pick-up.

À son volant, le shérif Miller. Il attrapa son chapeau sur le siège passager et descendit de son véhicule. Le regard vrillé à Darcy, il plaça son couvre-chef sur sa tête et claqua la portière.

— Salut, Chris, dit Nadine en lui adressant un geste de la main. Comment ça va en ce début d’après-midi ensoleillé ?

— J’ai connu mieux, dit-il en ébauchant finalement un sourire. Comment vont les affaires ?

— Ça pourrait aller mieux aussi, mais au moins la boutique reste ouverte. L’expert en sinistres doit venir un peu plus tard pour constater l’étendue des dégâts.

— Tant mieux. (Il approuva d’un hochement de tête avant de venir se camper face à Darcy, ses yeux chocolat dissimulés sous le rebord de son chapeau.) Tout va bien ?

— Oui, shérif. L’agent Cameron est en train d’examiner le site.

— Bon, ce n’est pas tout… Le travail m’appelle, dit Nadine en s’éloignant.

Darcy lui décocha un regard réprobateur qui signifiait « ne songe même pas à me laisser seule en tête à tête avec lui », mais son amie se contenta d’afficher un sourire espiègle et regagna son magasin.

Chris s’adossa près d’elle contre l’automobile. Trop près à son goût. Lorsqu’il croisa les bras, ses biceps la frôlèrent.

— Où est passée l’agent Morales ? demanda Darcy.

— Elle devait passer des coups de fil. Et Jim a proposé de l’aider pour deux ou trois trucs. Alors, je me suis dit que j’allais venir te proposer mon renfort.

Elle poussa un lent soupir, prise de ce léger sentiment de malaise qui vient quand on sent que quelqu’un vous porte trop d’intérêt. Darcy avait fréquenté Chris à l’époque du lycée. Ensemble, ils avaient été élus roi et reine du bal de fin d’année. Ils avaient passé du bon temps, fait les quatre cents coups comme souvent quand on est adolescent. Elle s’était amusée avec lui, mais elle n’avait jamais pris leur relation au sérieux. Chris était un chic type à de nombreux égards. Et puis, il était très bel homme et s’entretenait. Mais il ne la touchait pas. Il manquait la petite étincelle.

— Je n’ai pas besoin de soutien, répliqua-t-elle. J’ai tout confié à l’agent Cameron. C’est lui qui a repris les rênes.

— C’est ce qu’on raconte, rétorqua-t-il d’un ton lourd de reproches.

Darcy s’écarta de la voiture pour se placer face à lui.

— Surveille tes paroles, Chris.

— Il faut qu’on parle, Darcy. Pourquoi est-ce que tu fonces toujours tête baissée dans des histoires qui n’ont pas d’avenir ? D’abord Jim, maintenant ce mec… (Il désigna Jared d’un geste dédaigneux.) Moi je suis là. On s’entend bien. On forme un bon duo. Tu ne peux pas le nier.

— Tu es sérieux ? Seigneur, on n’était encore que des gamins quand on est sortis ensemble.

— On a une histoire, protesta-t-il. Je te connais mieux que personne.

— Franchement, Chris, tu te trompes. Tu ne sais rien du tout de moi.

Darcy se remémora son réveil, le matin même, dans les bras de Jared. Elle songea aux mots qu’elle lui avait dits, aux choses qu’elle lui avait demandé de faire. Elle avait beau côtoyer Chris depuis l’enfance, elle n’oserait jamais s’exprimer devant lui avec une telle liberté. La connexion n’était pas là, tout simplement.

— Qu’est-ce qui te prend de me balancer ça aujourd’hui ?

Il repoussa son chapeau et glissa sa main dans sa tignasse acajou, le regard courroucé.

— J’ai été patient, Darcy. Quand tu es revenue t’installer à Lion’s Bay, je t’ai laissée tranquille. Je savais qu’il te faudrait du temps pour te réadapter, du coup je suis resté un peu en retrait.

— Allons, Chris. Tu veux vraiment qu’on ait cette discussion maintenant ? Tu trouves que le lieu est bien choisi ?

— Je sais que tu traverses une période difficile. Tu as besoin de quelqu’un de fort, Darcy. D’une épaule sur laquelle t’appuyer. Pas de Jim. Et encore moins d’un rigolo venu d’on ne sait où.

— Je refuse de parler de ça avec toi, répondit-elle d’une voix calme. Tu es sous pression en ce moment. On l’est tous. Aussi, je vais te pardonner pour cette fois et faire comme si je n’avais rien entendu.

— Il aurait fallu que je te fasse la cour avant. Je croyais bien faire en te laissant respirer, mais je n’aurais pas dû te donner tant d’air.

Elle lâcha un soupir las.

— Peut-être que si tu m’avais invitée à sortir juste après mon retour, j’aurais dit oui. Ou pas. On ne le saura jamais. C’est discutable. Écoute, on est en train de travailler là, ce n’est pas le moment de parler de ça. Et puis je fréquente déjà quelqu’un.

Il poussa un petit cri dédaigneux.

— Il n’est que de passage ici, Darcy. Ne l’oublie pas.

— On dirait plutôt que c’est toi qui l’as oublié. Autrement tu ne serais pas sur la défensive et nous ne serions pas en train d’avoir cette conversation. Nous allons coincer le pyromane, Chris, et tout reviendra à la normale. Alors, tu auras honte de m’avoir tenu ces propos. Passons à autre chose si tu le veux bien.

Jared sortit du bâtiment.

— Tout va bien ?

— Oui, répondit Darcy. Le shérif Miller venait seulement nous proposer son aide.

— Vous avez fourni à l’agent Morales la liste des habitants saisonniers, shérif ?

Chris bomba le torse et remit son chapeau droit sur sa tête.

— Votre coéquipière a tous les renseignements qu’elle m’a demandés.

— Bien. (Jared dévoila ses dents dans un semblant de sourire.) Si jamais nous avons encore besoin de vos services, Morales vous fera signe.

Darcy attendit que Chris se soit éloigné au volant de sa voiture avant de reprendre la parole.

— Tu vois ? Vous arrivez à travailler ensemble… sans en venir aux poings.

— C’est parce qu’il n’a pas trop ouvert la bouche. En revanche, il t’a pris la tête. Et tu l’as bien remis à sa place.

Darcy haussa les épaules et s’avança vers la portière du pick-up.

— Ce comportement, ça ne lui ressemble pas. C’est cette enquête qui le tracasse.

— Ou l’idée que tu fréquentes un autre homme.

Il ouvrit la portière droite et marqua une pause en la contemplant. Un bras sur le toit de la voiture, l’autre sur la vitre, il paraissait nonchalant, détendu, et exquis à souhait.

— Tu sais, tu es trop gentille avec tes ex. Plus tu le seras et plus ils auront du mal à comprendre.

— Pourquoi ?

— Parce que les femmes sont censées être émotives. En colère, vindicatives, tristes, et j’en passe. Repousser un homme comme si c’était un moucheron qui t’agace n’aide pas. Ça nous donne l’impression que vous n’en avez jamais rien eu à faire de nous. Ou que vous avez tourné la page trop facilement.

— C’est sexiste.

Il ôta ses lunettes de soleil et posa sur elle ses yeux d’un bleu translucide.

— Peut-être. Si j’étais politiquement correct, ça se saurait. Je vais aller faire un tour à Seattle pour inspecter le quartier d’où l’appel anonyme a été passé. J’aimerais également t’inviter à déjeuner. Puisque c’est ton jour de congé, je suppose que tu es libre ?

— Absolument.

En plus, elle n’était pas obligée de porter son uniforme. Et elle était impatiente de porter une tenue plus affriolante.

— Il faut seulement que je me change et que je récupère ma voiture.

Jared lui adressa un sourire irrésistible. Elle demeura immobile pendant quelques instants, savourant la sensation qui la parcourait. Il l’attirait comme un aimant. Pas seulement physiquement, mais dans tous les sens possibles. Jared trouvait qu’elle n’était ni compliquée ni exigeante, et ce n’était pas faux. Cela faisait longtemps qu’elle évitait les relations complexes. Pourtant, il ne lui faisait pas peur. Elle le voulait à tout prix ; elle désirait le bon et le mauvais, le dur et l’agréable.

— Prête ?

— Non. Mais ce n’est pas ça qui va m’arrêter.

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