Avec ou sans uniforme…

Maya BANKS · Chapitre 28 sur 48

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Avec ou sans uniforme…

Chapitre 5

5

 

Colin avait été formé pour ce genre de situations, raison pour laquelle il conserva son sang-froid, en apparence. À l’intérieur, il s’en voulait d’avoir quitté des yeux Sophia ne serait-ce qu’une minute. Il avait vraiment déconné !

Un homme massif, cent trente kilos au bas mot, tenait Sophia à la gorge d’une main. De l’autre, il pressait un pistolet-mitrailleur compact P90 contre la tempe de la jeune femme. Elle était nue, pâle comme la mort et, à en juger par son expression, au bord de la syncope.

— Le patron va pas être content quand il apprendra que tu as trempé ton

biscuit dans les biens familiaux, fit remarquer Guido1.

Colin ne releva pas la remarque. Il était surtout curieux de savoir où se trouvait le partenaire de Guido. Il attendait probablement à l’extérieur, dans la voiture, dont le moteur tournait toujours.

— On sait tous les deux que tu n’appuieras pas sur la gâchette, dit Colin. Voilà la vraie question : est-ce que tu vas te contenter de ramener la fille à son mari, ou bien est-ce que tu vas vouloir faire ton cow-boy et tenter de me capturer aussi pour marquer des points auprès de ton patron ?

Guido dirigea son arme sur la poitrine de Colin et la pointa sur son entrejambe.

— On a de la place pour toi.

Il fit feu. Au même instant, Sophia se jeta par terre en lui assenant un violent coup de coude dans les testicules, ce qui suffit à dévier son tir. Colin dégaina son Glock et abattit son ennemi d’une balle entre les deux yeux. Guido s’écroula à genoux de tout son poids avant de s’affaler par terre à plat ventre. Sophia s’élança dans les bras de Colin en poussant un cri de terreur. Il la ramena derrière lui pour faire bouclier de son corps et braqua son arme sur la forme inanimée.

— Habille-toi, la pressa Colin en ramassant le P90 et en fouillant dans la poche de Guido.

Jackpot ! Un chargeur. Il garda le pistolet-mitrailleur à la main et fourra son arme ainsi que le chargeur dans son sac.

Sophia se vêtit en un éclair. Ensemble, ils traînèrent la dépouille du tueur à gages dans la salle de bains, le hissèrent dans la baignoire et le recouvrirent de toutes les serviettes qu’ils trouvèrent. Colin récupéra son sac, prit Sophia par la main et avança vers la porte de la chambre. Il l’entrebâilla, s’assura que la voie était libre et entraîna Sophia le long du couloir en direction de la cage d’escalier. Ils grimpèrent deux volées de marches. Un sentiment d’urgence s’était emparé de lui. Le partenaire de Guido n’allait pas tarder à se lancer à leur poursuite, si ce n’était pas déjà le cas. Et il allait sans doute emprunter l’ascenseur.

— Nous allons redescendre jusqu’au rez-de-chaussée par les escaliers, dit-il d’une voix blanche.

Il fit en sorte que sa voix reste monocorde, ses mouvements précis, et sa respiration régulière pour ne pas inquiéter Sophia. Si jamais elle cédait à la panique, ils seraient dans la mouise.

Elle le suivit sans broncher. À cette heure matinale, le vestibule était désert. Colin l’attira dans les toilettes des femmes. Une fois qu’il eut vérifié qu’ils étaient seuls, il sortit les téléphones prépayés, les éclata contre le lavabo et fit de même avec son iPad.

— Qu’est-ce qui te prend ? s’écria-t-elle tandis qu’il ramassait les morceaux pour les jeter dans la poubelle.

— Je me suis servi de mon iPad pour louer l’hélicoptère. Et pendant que tu étais sous la douche, j’ai utilisé l’un des portables pour avertir mon équipe que nous étions en cavale et que notre retour à New York serait différé de quelques jours.

Elle écarquilla les yeux.

— Tu plaisantes. Tu penses que…

— Quelqu’un a traqué notre signal.

— Mais comment ? Comment Angelo pourrait-il faire ça ?

— Je ne sais pas. En tout cas, il nous a retrouvés. Je préfère ne rien laisser au hasard.

Il lui prit la main et se dirigea vers la porte. Comme il jetait un coup d’œil par l’entrebâillement, le jumeau de Guido entra en trombe dans le hall d’entrée de l’hôtel. Colin se replia.

— Nous avons de la compagnie.

Quelques secondes plus tard, on poussa lentement la porte des toilettes.

Colin s’accroupit sur le siège de la dernière cabine, Sophia tremblant comme une feuille derrière lui. Les bruits de pas se rapprochèrent, accompagnés du cliquetis métallique des portes qu’on ouvrait et refermait avec précaution l’une après l’autre. Les pas s’arrêtèrent devant la cabine voisine de la leur. Le cœur de Sophia cognait contre le dos de Colin. Il pointa son automatique, ajusta sa cible et appuya sur la détente.

Derrière la cloison, l’homme plongea lourdement par terre. Colin orienta son arme vers le bas et tira encore. Une salve de coups de feu y répondit de l’autre côté de la porte. Colin poussa Sophia contre la paroi pour la protéger de son corps.

Ce ne fut l’affaire que de quelques secondes.

Une mare de sang se répandit sur le carrelage, s’écoulant jusqu’à eux par-dessous la porte. Sans abaisser son arme, Colin ouvrit la porte d’un coup de pied. L’homme gisait sur le dos, le corps criblé de balles. Colin s’empara de son sac noir et y fourra l’arme du mort avant d’y mettre la sienne. Il recueillit Sophia dans ses bras.

— Ferme les yeux.

Colin enjamba le cadavre, la reposa, et ensemble, ils s’élancèrent vers la porte.

Ils franchirent le seuil à l’instant où le personnel de sécurité de l’hôtel jaillissait dans le hall. Lorsque les premières sirènes retentirent au loin, ils roulaient depuis quelques minutes. Pendant une dizaine de kilomètres, Colin ne proféra pas un mot.

Une fois certain qu’on ne les filait pas, il posa les yeux sur le visage blafard de Sophia.

— Que s’est-il passé dans la chambre ?

Elle secoua la tête d’un air désemparé.

— Je… j’étais sur le point d’appeler le service d’étage quand la porte s’est ouverte en grand. Il avait une clé et une pince coupante. Je me suis précipitée vers la salle de bains en criant mais il m’a plaquée au sol… (Sa voix se brisa, les larmes lui montèrent aux yeux.) Je ne savais pas quoi faire, Colin. J’avais tellement peur qu’il ne nous tue tous les deux ! J’ai cru que ma dernière heure avait sonné !

Colin prit sa main dans la sienne et la serra pour la réconforter. Une vive brûlure lui transperça le biceps, le faisant tressaillir. Bon sang, il avait été touché.

— Chérie, dit-il doucement en lui pressant la main. Je t’ai dit que je te protégerai. Je ne te laisserai plus jamais seule. À compter de maintenant et jusqu’à ce qu’on ait rejoint New York, nous serons comme des siamois.

Elle porta sur lui des yeux terrorisés.

— J’ai tellement peur. Je… Mon Dieu, tu saignes !

Il se fichait de sa blessure par balle. Tout ce qui lui importait, c’était de conduire Sophia à l’abri.

— Ce n’est rien.

Elle secoua la tête et déchira la manche de sa chemise.

— Arrête-toi.

— Je t’ai dit que ce n’était pas grave.

— Arrête-toi, maintenant !

Estimant qu’il était inutile de la chambouler davantage, il se gara sur le bas-côté.

— Retire ta chemise.

Il s’apprêtait à protester, mais se ravisa, voyant l’expression déterminée de la jeune femme. Il détacha sa ceinture de sécurité, déboutonna sa chemise, et l’ôta. Alors il examina le trou dans la partie supérieure de son biceps. La balle l’avait transpercé de part en part. Il avait survécu à des blessures autrement pires sans avoir à recourir à la médecine.

— Colin, c’est beaucoup plus qu’une simple égratignure ! Il faut t’emmener à l’hôpital, dit-elle d’une voix fébrile.

— Hors de question.

Elle ignora sa réponse. Elle enroula le tissu de sa manche autour de son bras en guise de garrot et serra très fort.

— Ça devrait contenir l’hémorragie. Mais on doit nettoyer cette blessure avant qu’elle ne s’infecte.

— Bien sûr, madame l’infirmière.

Colin revêtit sa chemise et commença à la reboutonner mais elle lui fila une tape sur les mains.

— Je n’ai plus deux ans, rugit-il tandis qu’elle défaisait les boutons.

— Plutôt trois, je dirai, répliqua-t-elle.

Quand elle eut terminé, il inclina la tête sur le côté et arqua un sourcil :

— C’est bon ? On peut y aller ?

— Oui.

Il fallait trouver une planque, le temps qu’il recouvre ses esprits et se retourne. Un endroit où il pourrait donner à Sophia quelques leçons de survie. Il mit le contact.

— Tu t’es déjà servie d’une arme à feu ?

— Non.

— Eh bien tu vas apprendre.

Colin ne retourna pas à l’aéroport international de San Jose pour le vol en hélicoptère qu’il avait réservé. Il ne voulait prendre aucun risque. À la place, il mit le cap sur Monterey, où résidait un vieil ami à lui. Evan « Cappy » O’Malley n’avait que huit ans de plus que Colin, mais c’était un marine qui avait effectué de nombreuses missions en Irak et en Afghanistan.

Lorsqu’il emprunta la bretelle de sortie de l’autoroute, à Cannery Row, il sentit le regard de Sophia se poser sur lui. Il lui caressa le genou. Elle se déroba. Elle n’avait pas dit un seul mot depuis qu’elle lui avait bandé le bras. Il savait qu’elle était bouleversée. Et fâchée. Mais ce qui le chagrinait le plus, c’était cette manière qu’elle avait de se fermer à lui. Chaque fois qu’il lui glissait un coup d’œil, elle regardait droit devant elle, dans un état presque catatonique.

— Sophia, murmura-t-il. Parle-moi.

Elle secoua la tête.

— Il n’y a rien à dire. Nous sommes poursuivis par un homme qui a des yeux et des oreilles partout. On vient d’échapper de peu à la mort. Tu es blessé. Il va finir par nous avoir. (Elle avait l’air découragée.) Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Il n’y a rien à ajouter.

— Je veux que tu me fasses confiance. Je t’ai donné ma parole, Sophia. Je vais te protéger.

— Comme dans la chambre d’hôtel ? fit-elle remarquer.

Son commentaire le piqua au vif. Il avait merdé. Cela ne se reproduirait plus. Toutefois, il ne put s’empêcher de monter au créneau.

— Tu es en vie. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

— J’aimerais cesser de fuir ! Je ne veux plus avoir peur ! Je veux vivre, Colin, mais pas de cette manière !

Il ne pouvait pas lui en vouloir. Personne ne voudrait de cette existence.

— Fais-moi confiance, Sophia. Ce sera bientôt fini.

Elle s’avachit dans son siège et se remit à scruter la route.

— Ce ne sera jamais fini pour moi.

 

Sophia patienta dans la voiture pendant que Colin se rendait dans une supérette. Il en ressortit quelques minutes plus tard muni d’un sac plastique. La tache de sang sur sa chemise s’était agrandie. Il grimpa au volant, quitta le parking et roula en direction de Cannery Row. Il fouilla dans le sac et lui tendit un téléphone portable.

— C’est un prépayé. Le seul numéro que tu composeras, et seulement en cas d’extrême urgence, ce sera le mien. (Il tira un autre téléphone du sachet.) Vas-y, enregistre nos contacts.

Elle s’exécuta.

— Tu as acheté de quoi nettoyer ta plaie ?

— Oui.

— Où allons-nous ?

— Dans un endroit qui ne craint rien.

Ce type de lieu n’existait pas dans son monde. Elle n’était nulle part à l’abri. Mais elle se garda bien de le dire à voix haute. Cela ne servait à rien de répéter à Colin qu’Angelo finirait par les retrouver ; ça ne faisait que l’énerver. Or elle ne voulait pas lui faire perdre son sang-froid. Il avait risqué sa vie pour la protéger. Le matin même, alors qu’elle avait perdu ses moyens, il avait gardé la tête froide et lui avait promis qu’ils s’en sortiraient. Dans le fond, elle était convaincue que la seule personne capable d’assurer sa protection était Colin.

Trente minutes plus tard, ils s’arrêtèrent devant un portail en bois surmonté d’une pancarte sur laquelle était sculptée une immense tête de cheval rappelant la pièce d’un jeu d’échecs. Un motif similaire, pour ne pas dire semblable, à celui qui courait sur le flanc droit de Colin.

Il prit son portable et entra un numéro.

— Sergent Daniels demandant l’autorisation d’entrer, chef, dit-il sur le ton formel et respectueux réservé à un officier supérieur.

Quelques instants plus tard, le portail s’ouvrit lentement. Colin appuya sur l’accélérateur et pénétra dans une sorte de jungle psychédélique. Des palmiers et des fougères géants, parsemés de buissons colorés de fleurs et de plantes qu’elle n’avait vues que dans des magazines, dans des palettes de couleurs, de textures et de parfums incroyables. Des carillons et des nains de jardin plantés entre les pots dispersés au petit bonheur dans la cour. Mais, d’une manière ou d’une autre, le résultat était convaincant. Au bout de l’allée de gravillons se dressait une grande hacienda. Et sous le porche, un fusil à l’épaule et flanqué de deux mastiffs baveux, se tenait un homme qu’elle aurait volontiers imaginé au coin d’une rue, un gobelet à la main, quémandant quelques sous pour pouvoir s’acheter son alcool.

— Capitaine, s’écria Colin, le visage fendu d’un sourire. (Il arrêta le véhicule au pied du porche et mit le frein à main.) Reste là.

Il descendit de voiture. Les molosses se mirent à aboyer. D’un mot, leur maître les fit taire.

Colin salua l’homme. Sophia les observa, la gorge et l’estomac noués. Des larmes lui montèrent aux yeux, déformant sa vision. Elle les essuya d’un geste impatient. Elle ne voulait pas éprouver des sentiments de ce type envers Colin. Le trouver sexy était une chose. Malheureusement, il ne cessait de lui prouver qu’il était digne de l’amour d’une femme. Elle secoua la tête, blasée. L’amour ? Elle ne savait même plus ce que cela voulait dire. Et elle ne voulait pas le savoir.

Le capitaine marmonna quelque chose et Colin le serra dans ses bras. Puis ils échangèrent quelques mots. Le vieil homme hocha la tête et rentra dans la maison. Colin revint ouvrir la portière à Sophia.

— Viens. On sera tranquilles ici, personne ne nous trouvera.

Elle lâcha un long soupir de soulagement et lui prit la main. Quand ils pénétrèrent dans l’immense hall d’entrée, le capitaine avait disparu.

— Le capitaine O’Malley est de nature timide. Il est assez sauvage et préfère qu’on ne l’approche pas trop. Je lui ai dit qu’il était stupide, mais il a insisté pour qu’on occupe le rez-de-jardin.

— Parce qu’il ne veut pas que je voie à quoi il ressemble ?

Colin haussa les épaules, dubitatif.

— J’ai cessé de chercher à comprendre il y a des années. Je sais seulement que c’est quelqu’un de confiance et que, grâce à lui, nous allons pouvoir rejoindre New York.

— Il va nous y conduire en voiture ?

Pourvu que non, songea-t-elle.

— Chérie, nous allons nous y rendre en avion.

— Comment ? Je n’ai pas de papiers d’identité.

— Le capitaine O’Malley a plus d’un tour dans son sac. C’est un homme qui possède de nombreux talents, et beaucoup de joujoux. Dont un qui vole.

Cette idée aurait dû enthousiasmer Sophia mais ce ne fut pas le cas. En prenant l’avion, ils parviendraient à New York plus vite que prévu. Or elle ne voulait pas y aller. Pas si elle désirait souffler ses prochaines bougies.

— Quand doit-on partir ?

— Demain matin.

Elle acquiesça en silence, une boule à la gorge. Si elle voulait s’enfuir, elle devrait le faire le soir même. Hors de question qu’elle monte dans cet avion.

 

1. Aux États-Unis, dans le langage familier, surnom péjoratif donné aux hommes d’origine italienne. (N.d.T.)

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