Avec ou sans uniforme…
Chapitre 10
10
Maquillée et coiffée, Jessie ne ressemblait en rien au cliché qui avait paru dans les journaux. Elle ignorait comment ils avaient réussi à obtenir cette photo. On aurait dit qu’elle avait la gueule de bois. D’autant plus qu’il était rare qu’elle boive à l’excès.
Ce soir, en revanche, elle avait l’intention de faire une entorse à la règle afin de se libérer du stress qu’elle avait accumulé ces derniers temps.
— Bon sang, qu’est-ce que c’est fort ici ! s’écria-t-elle en entrant dans un bar situé non loin de chez Kirsten.
— Hein ?
Jessie se pencha à l’oreille de son amie.
— Je dis que c’est fort !
Kirsten hocha la tête, la mine réjouie. Ensemble, elles se faufilèrent jusqu’au bar. La musique cessa un instant mais les oreilles de Jessie continuèrent de bourdonner.
— Ah ! s’exclama-t-elle. On ne va pas avoir besoin de brailler pour commander un verre.
Le barman était craquant à sa façon, un peu BCBG peut-être. Jessie ne put toutefois s’empêcher de songer aux deux flics qui lui tournaient la tête.
Les deux jeunes femmes se firent servir puis Kirsten se tourna vers la salle faiblement éclairée, sa boisson à la main, pour prendre la mesure de la foule réunie là.
— Pas grand-chose à se mettre sous la dent ce soir, marmonna-t-elle. Les mecs mignons se comptent sur les doigts de la main.
— Voilà ton problème, fit remarquer Jessie. Tu les aimes gentils et doux comme des agneaux alors que tu devrais t’intéresser aux vrais mecs. Virils et mauvais garçons. Des mecs dont tu sais au premier regard qu’ils vont te faire prendre ton pied au lit.
— C’est ça. Eh bien sache qu’on n’est pas toutes la reine des partouzes, rétorqua sèchement Kirsten.
— Dans ta bouche, ça semble très sale, grommela Jessie.
Kirsten ricana.
— Tu es très chou quand tu rougis. Allons, ne fais pas attention à ce que je dis. Je suis jalouse comme un pou en ce moment. Je donnerais n’importe quoi pour être à ta place et me retrouver dans un lit avec deux superbes spécimens.
Sur ces mots, elle avala une gorgée d’alcool, tendit son verre en l’air et trinqua.
— Cul sec, mon amie. La nuit ne fait que commencer et nous n’avons pas assez bu.
Jessie vida son verre d’un trait.
Kirsten pivota sur elle-même, commanda une nouvelle tournée et demanda en plus six shots de tequila.
— Oh non, protesta Jessie. Pas question que je boive ça.
— Cesse de faire ta rabat-joie et bois. C’est moi qui offre ce soir.
Jessie esquissa une grimace avant de prendre un petit verre avec réticence.
— On est folles.
— Folles mais craquantes, répliqua Kirsten avec un sourire mutin.
Elle brandit son shooter, porta un toast et elles approchèrent toutes deux le verre à leurs lèvres puis renversèrent simultanément la tête en arrière.
La gorge en feu, les larmes aux yeux, Jessie toussota. Autour d’elle, les applaudissements retentirent et ce fut alors qu’elle s’aperçut qu’elles avaient un public.
— Zut !
Kirsten haussa les épaules.
— Si c’est un spectacle qu’ils veulent, ils vont l’avoir.
Au son des « bois, bois, bois » qui emplirent la salle, Jessie saisit son deuxième shooter. Une seconde plus tard, elle avait l’œsophage à vif.
— Encore un et on va danser, l’encouragea Kirsten en indiquant du pouce le groupe de musique qui revenait de sa pause.
L’alcool aidant, Jessie se décontractait peu à peu ; elle était même partante pour danser. Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas lâchée et elle avait très envie de remuer son popotin.
Elles trinquèrent encore, vidèrent leur verre, puis Kirsten hurla au barman :
— Sers-nous une autre tournée ! On revient après cette chanson !
Elle saisit Jessie par le coude et l’entraîna sur la piste à l’instant même où retentirent les premières mesures du morceau.
En un éclair, elles furent entourées d’une véritable foule d’hommes et de femmes. Désinhibée, Jessie se laissa gagner par la musique et le rythme. Elle ferma les yeux et s’abandonna à l’euphorie du moment.
Soulagée. Libérée de la peur qui l’avait oppressée ces derniers jours.
Kirsten et elle poussèrent des cris de joie, ensemble puis séparément. À la manière dont elles se frottaient l’une contre l’autre, on les prenait très probablement pour des lesbiennes. Le fait qu’elles se hurlent des « je t’aime » à tour de rôle à plusieurs reprises dut sûrement renforcer cet a priori. Mais ça ne semblait pas déranger les hommes, bien au contraire. Plus elles se montraient exubérantes, plus ils s’attroupaient autour d’elles sur la piste de danse.
À la fin du long morceau, Kirsten attira son amie vers le bar où attendaient leurs boissons.
— Allez, on boit encore un peu et ensuite on retourne danser ! cria Kirsten pour se faire entendre.
— Si je ne vomis pas avant !
À présent, quelques personnes s’étaient jointes à leur festival de shooters et le barman avait aligné toute une rangée de petits verres de tequila. Des mains avides s’en emparèrent et, au terme d’un compte à rebours commençant à trois, ils burent d’un seul trait, les uns après les autres.
— Tu vois ce que je vois ? grommela Rick en pénétrant dans le pub.
Truitt plissa les yeux et les braqua sur le comptoir où Jessie se tenait, entourée de tout un groupe. Elle enchaînait les shots en compagnie d’une jeune femme de son âge.
— Oui, je vois.
— Qu’est-ce qu’elle fout ?
— Elle est en train de se prendre une cuite, apparemment, répondit sèchement Truitt.
La fille qui accompagnait Jessie posa brutalement son verre sur le comptoir, la prit par la main et la conduisit sur la piste de danse sans qu’ils aient eu le temps de la rejoindre.
La scène qui se déroula ensuite devant eux les décontenança. Truitt ouvrit des yeux grands comme des soucoupes ; son jean lui parut soudain trop serré. La copine de Jessie, tout en courbes, se déhanchait à merveille, ondulant en rythme avec la musique.
Elle avait un décolleté pigeonnant – le Wonderbra y était sans doute pour quelque chose. Sa poitrine semblait sur le point de déborder du corsage.
Pendant ce temps, un nombre hallucinant de mecs s’étaient agglutinés autour de Jessie, essayant de la toucher et de se frotter à elle, au grand dam des deux hommes.
— Elle est ivre, rugit Rick.
— Tu penses ? ironisa son coéquipier.
— On ne va quand même pas sortir notre insigne. Vu sa récente expérience avec la police, elle ne voudra plus jamais nous parler après. On n’a qu’à se faire passer pour des copains en colère, les interrompre et emmener Jessie loin de cet endroit.
— Hum, ça risque de poser un problème, souligna Truitt. Visiblement, Jessie est venue avec sa copine. Je n’ai pas vu sa voiture sur le parking. Autrement dit, on va devoir les ramener toutes les deux.
— Tu te fais passer pour le petit ami de qui ? demanda Rick.
— Je m’occupe de Jessie. Toi de l’autre.
— Elle est pas mal. Si je n’avais pas repéré Jessie en premier, je me la serais tapée, pas de doute.
Truitt leva les yeux au ciel.
— Allons-y. Je ne vais plus supporter ce spectacle bien longtemps. Elles n’en sont pas à leur premier verre.
Ils se frayèrent un passage à travers la foule en jetant des regards menaçants sur leur chemin. Lorsqu’ils eurent rejoint les deux femmes, elles dansaient dans une posture étrange, à moitié agenouillées. Jessie frottait son dos et ses fesses contre la poitrine et l’entrecuisse de sa copine. Elles se trémoussaient comme si elles étaient en plein peep-show.
Truitt comprenait mieux pourquoi elles avaient suscité un tel émoi parmi la gent masculine.
Il se campa non loin d’elle et croisa les bras. Les gens avaient élargi le cercle autour d’eux si bien qu’ils se retrouvèrent cernés de toutes parts, Jessie et sa copine au centre de la ronde. Les curieux attendaient de voir ce qui allait se passer.
Lorsque les deux femmes finirent par se retourner, elles eurent une drôle de réaction. Jessie se figea brutalement, les yeux écarquillés. À côté d’elle, sa copine s’arrêta aussi et jaugea Rick de haut en bas avec une telle impudence qu’il se sentit un peu gêné.
— Ce ne serait pas tes flics préférés, Jessie ?
Kirsten posa cette question à l’instant même où la musique s’arrêta et sa voix résonna à travers la salle. Quelques secondes plus tard, la prestation des deux femmes fut saluée par une salve d’applaudissements et de sifflements.
Jessie se remit bientôt de sa surprise et fit une moue tout à fait charmante.
— D’abord, ce ne sont pas mes flics.
Rick s’approcha et elle dut renverser la tête en arrière pour le regarder tant il se tenait près.
— Si, répliqua-t-il. C’est nous. En chair et en os.
Jessie secoua la tête.
— J’imagine que tu ne voudras pas m’en laisser un, dit son amie d’un ton larmoyant.
Rick sourit à pleines dents ; Truitt retroussa imperceptiblement les lèvres.
— Tu peux les avoir tous les deux. Avec ma bénédiction, s’emporta Jessie. Ce sont des connards.
— Des connards super canon, précisa sa copine. Vous savez ramper ?
Surpris par sa question, Truitt cligna les yeux.
— Parce qu’à mon avis, vous allez devoir ramper sérieusement si vous voulez que Jessie vous pardonne. Elle a vécu un véritable enfer ces derniers jours. On est sorties pour lâcher un peu la pression. Et vous, vous venez lui gâcher sa soirée.
— Comment tu t’appelles, ma belle ? demanda Rick.
— Kirsten. Je suis son amie. Sa meilleure amie. Si elle ne veut pas vous accompagner, elle restera avec moi, répondit-elle sur un ton hargneux.
— Vous allez nous accompagner toutes les deux, dit Truitt. Vous êtes ivres. On veut être sûrs que vous rentrez chez vous saines et sauves. Soit vous nous suivez gentiment, soit on vous traînera de force. On ne vous laisse pas le choix.
Kirsten cligna les paupières et Jessie ouvrit des yeux ronds, tâchant visiblement de donner un sens à son discours.
Puis Jessie fronça les sourcils et leva le menton.
— Vous n’en seriez pas cap.
Elle n’aurait pas dû dire ça. Surtout à Rick. C’était comme si elle avait agité une côte de porc sous le nez d’un pitbull affamé.
Il la souleva, la jeta sur son épaule et plaça une main possessive sur son postérieur.
Kirsten, les mains en signe de capitulation, s’exclama :
— Je vous suis, je vous suis !
— Repose-moi par terre ! protesta Jessie.
Truitt poussa Kirsten vers la sortie. Devant la porte, Rick brandit son insigne à l’intention du vigile qui lui adressait un regard méfiant. À la vue de la plaque, il s’écarta pour laisser passer Rick malgré les cris de la jeune femme qui se débattait sur ses épaules.
Sur le parking, il se dirigea à grands pas vers son pick-up, les petites fesses de Jessie pointant vers le ciel. Il ouvrit la portière arrière, la déposa sur la banquette et la foudroya du regard en se penchant à l’intérieur.
— Qu’est-ce que tu as dans le crâne ? ! Te trémousser sur une piste de danse alors que tu as mal au genou ? Tu risques de le regretter amèrement demain.
Truitt et Kirsten contournèrent le véhicule. Il lui fit prendre place à côté de Jessie sur la banquette, puis il s’installa à l’avant. Il se retourna à l’instant où Rick claquait la portière arrière.
— Ça va, Jessie ? Tu as mal au genou ?
— Non, marmonna-t-elle.
— Elle est dans les vapes, dit Kirsten.
— Visiblement, dit Rick en prenant le volant. Vous avez bu combien de verres ?
Kirsten haussa les épaules.
— Six… sept… dix shooters peut-être.
— Bon sang ! s’écria Truitt. Dix ? Ça suffirait à endormir un éléphant. Qu’est-ce que vous avez pris ?
— De la tequila.
— Vous êtes tombées sur la tête ? ! s’exclama Rick.
— Elle voulait faire la fête, argumenta Kirsten. Hein, Jessie ? dit-elle en se tournant vers son amie, soudain très silencieuse. Jessie ? répéta-t-elle en se penchant sur elle.
La tête contre la vitre, la bouche entrouverte, la jeune femme avait perdu connaissance.
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