Avec ou sans uniforme…

Maya BANKS · Chapitre 12 sur 48

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Avec ou sans uniforme…

Chapitre 8

8

 

Bien qu’il ait vu un nombre incalculable de cadavres au cours de sa carrière dans la police, Truitt détournait toujours le regard à la vue d’une jeune femme gisant par terre, le corps à moitié couvert de feuilles mortes, de terre et de boue, le tout mélangé au sang séché provenant des multiples entailles. Le tueur avait dit vrai. La victime n’avait pas été dure à trouver, d’autant plus que ce monstre d’arrogance l’avait abandonnée en forêt à l’endroit où la police avait l’habitude d’entamer ses fouilles quand elle ratissait cette zone.

Ce fils de pute prenait son pied à pourchasser une jeune femme sans défense. L’acte de tuer était pour lui un loisir. Cette pensée emplissait Truitt de rage.

Les dernières minutes de la vie de cette fille avaient été marquées par la douleur, la terreur, et la prise de conscience qu’elle allait mourir. Cette fois-ci, le coup de feu avait été tiré à bout portant. Non, à en juger par les traces sur ses genoux et la plaie causée par la balle, cet enfoiré avait rattrapé sa prisonnière, l’avait forcée à s’agenouiller et l’avait exécutée de sang-froid.

À moins qu’il ne l’ait même pas relâchée dans les bois pour se lancer à sa poursuite. Et s’il avait modifié les règles de son jeu ? Au téléphone, le tueur s’était plaint de sa victime qui n’avait pas été à la hauteur… Peut-être qu’elle avait refusé de courir. Peut-être qu’elle s’était rendu compte que ça ne servirait à rien et qu’elle avait baissé les bras, tout simplement.

La police criminelle avait délimité un large périmètre tout autour de la scène. Au-delà, de nombreux agents de police fouillaient méticuleusement les lieux à la recherche du moindre indice. Tôt ou tard, le tueur commettrait forcément une erreur.

Toutefois, ce salopard allait jusqu’à récupérer ses douilles de balles. Pire encore, soit il avait le pas le plus léger qui soit pour un homme, soit il couvrait extrêmement bien ses traces car ils ne trouvèrent aucun signe de passage, pas la moindre empreinte aux alentours des lieux du crime. Rien que du sang et des empreintes appartenant à la victime.

C’était une jolie fille. Sans doute une étudiante. Une vingtaine d’années de moins que la dernière victime. Ses yeux bleus étaient voilés et figés dans la mort, sa chevelure maculée de sang. Truitt secoua la tête en lâchant un soupir de frustration. Parfois, son boulot était insupportable.

Bientôt, on plaça le corps dans une housse mortuaire et il fut transporté jusqu’à la fourgonnette du médecin légiste. On remballa le matériel. Comme le crépuscule tombait sur les bois, Rick et Truitt traînèrent le pas jusqu’à leur voiture, suivis des bénévoles.

Ils étaient sales, fatigués et découragés.

Truitt se rembrunit un peu plus en apercevant la camionnette du journal télévisé près de leur véhicule. Déjà, le lieutenant répondait aux questions des journalistes. À ce rythme, l’affaire allait devenir une véritable attraction touristique.

— Ça te dit qu’on déguerpisse ? marmonna Rick. Qu’on s’achète un pack de bières et qu’on se bourre la gueule ?

Truitt ne dit pas non.

Au moment où ils montaient en voiture, le portable de Truitt sonna. Lorsqu’il reconnut l’identifiant, son ventre se noua.

— C’est Bull, grommela-t-il.

Bon sang, leur collègue avait probablement arrêté Jessie. Super. C’était exactement ce dont ils avaient besoin pour couronner cette magnifique journée.

— Cavanaugh à l’appareil.

— Truitt, c’est Bull. Écoute, mec, vous devriez venir au poste. Je sais que vous avez eu une journée éprouvante, mais j’ai quelque chose qui pourrait vous intéresser.

Truitt poussa un soupir.

— Entendu. On arrive.

Il fourra son téléphone dans sa poche.

— Il veut qu’on le retrouve au poste.

Rick serra les lèvres.

— Génial. Et moi qui me disais que la journée ne pouvait pas être pire.

Ils regagnèrent la ville en silence, traversant les quartiers environnants d’où venaient pour la plupart les femmes victimes du Meurtrier des Bois.

Quand ils parvinrent au poste de police, la nuit était tombée. Truitt avait une faim de loup ainsi qu’un rendez-vous avec un pack de bières.

Il descendit du pick-up de Rick et regarda fixement les quelques marches qui menaient à l’entrée de l’établissement.

— Fait chier.

— Allez viens. Qu’on en finisse avec cette sale journée, dit Rick.

Ils franchirent le seuil et Rick salua l’agent à la réception.

— Salut, les mecs. Bull est dans son bureau. Il vous attend.

— Bull a l’air un peu trop impatient de nous parler, fit remarquer Truitt d’une voix tendue. Ça ne me dit rien qui vaille.

Rick ne dit rien. Ils longèrent le couloir au bout duquel était situé le bureau de leur collègue. Ils le trouvèrent assis à sa table, noyé sous une montagne de dossiers. En les entendant entrer, il leva la tête et posa son stylo.

— Tu as procédé à une arrestation ? s’enquit Rick d’entrée de jeu.

— Oui.

Truitt fit la grimace.

— Dans ce cas, pourquoi tu nous as fait venir ? Tu aurais pu nous l’annoncer au téléphone.

Bull vrilla ses yeux aux siens.

— Jessie est innocente. Elle disait la vérité.

Rick se figea. Le cœur de Truitt cogna contre ses côtes.

— Une petite minute, balbutia Rick. Hier encore, tu étais convaincu de sa culpabilité. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?

— Asseyez-vous. J’ai quelque chose à vous montrer.

Bull pivota sur son siège et dirigea la télécommande sur un écran de télévision situé à quelques mètres de là. Rick et Truitt prirent place sur des chaises.

Ils regardèrent les images défiler en silence. Le journal télévisé accablait Jessie comme si elle avait déjà été reconnue coupable.

— Qui leur a transmis ces renseignements ? s’emporta Rick. Qui est à l’origine de cette putain de fuite ?

— Je ne sais pas, répliqua Bull. Le chef est furax. Comme nous tous. Personne ici n’apprécie que les médias diffusent ce genre de saloperies sans qu’on y soit préparés.

— Bordel de merde, jura Truitt. En résumé, peu importe qu’elle soit innocente, à présent tout le monde la croit coupable.

Bull leva une main.

— On fait notre possible pour limiter les dégâts. On a obtenu des aveux. Le chef va gérer lui-même la conférence de presse pour annoncer l’arrestation ; nous allons faire savoir que Mlle Callahan a joué un rôle crucial dans la découverte du véritable meurtrier.

— C’est un peu tard, commenta Rick avec amertume. Qui avez-vous arrêté ?

— L’alibi de Jessie s’est avéré. Elle était bien à l’épicerie au moment des faits. Et elle disait vrai. Elle n’a passé qu’une dizaine de minutes dans le pub. Certes, elle aurait pu tuer Mlle Powell durant ce laps de temps. Mais il y avait énormément de sang sur la scène de crime. Impossible qu’elle se soit changée et nettoyée puis rendue au magasin aussi rapidement. Lorsqu’on a commencé à interroger les autres employés, l’une des histoires ne tenait pas la route. On a poussé la barmaid dans ses retranchements et elle a craqué en trente secondes. Au bout de cinq minutes, elle pleurait comme une madeleine et est passée à table.

— Alors pourquoi avoir laissé fuir cette information sur Jessie ? s’énerva Truitt. On n’est pas une bande de putain d’amateurs ! Règle numéro un, on ne fricote pas avec la presse ; règle numéro deux, on ne transmet pas le nom d’un suspect potentiel tant qu’on n’a aucune preuve !

— Je suis aussi furieux que vous, répliqua Bull, dépité. Si jamais je mets la main sur celui qui a parlé aux journalistes… Son indiscrétion compromet mon enquête.

— Est-ce que quelqu’un a annoncé à Jessie qu’elle n’était plus suspecte ? intervint Rick.

Bull marqua une pause avant de se tourner vers lui.

— J’ai pensé que vous aimeriez vous en charger. C’est vous qui voyez. Je voulais vous en parler en premier. J’ai obtenu les aveux il y a une heure à peine et je vous ai appelé illico.

Truitt glissa ses doigts dans ses cheveux. Jessie devait leur en vouloir à mort. Mais il fallait l’informer de la bonne nouvelle.

— Merci, Bull. On apprécie, dit Truitt en se levant.

Rick l’imita ; ils le saluèrent d’un signe du menton avant de regagner leur véhicule. Rick demeura silencieux pendant un long moment, le regard dans le vide.

— Bon sang ! s’exclama-t-il en abattant son poing dans le volant. Elle disait la vérité. Elle nous a raccompagnés chez nous parce qu’elle en avait envie.

Truitt hocha la tête.

— Ouais. On a déconné. En même temps, on n’a pas eu de chance. Sa patronne qui se fait assassiner le soir où elle cède enfin à nos avances. C’est une drôle de coïncidence.

— Peut-être que ce n’était pas qu’une simple coïncidence, rétorqua Rick. On n’a pas tous les détails mais il est tout à fait possible que quelqu’un ait saisi la balle au bond et se soit servi de Jessie comme bouc émissaire.

— Nous allons passer la voir. Tu as son adresse ?

Rick appela Bull.

Vingt minutes plus tard, ils arrivèrent au pied de l’immeuble de Jessie. Sa voiture était garée devant. Truitt poussa un soupir de soulagement. Au moins, elle était chez elle. Ils l’obligeraient à les écouter.

Quand ils parvinrent sur le seuil, la porte s’ouvrit à la volée et Jessie surgit, tirant une valise à roulettes. En les apercevant, elle s’arrêta net, perdit l’équilibre et esquissa une grimace de douleur car elle avait transféré son poids sur la mauvaise jambe. Rick la rattrapa de justesse.

Alors elle recula de quelques pas. La valise tomba sur le sol dans un bruit sourd.

— Vous êtes venus m’arrêter ? demanda-t-elle, pleine d’appréhension.

Elle parut soudain très fragile. La peur que trahissaient à la fois ses yeux et sa voix eut raison de Truitt, qui jura dans sa barbe. Il voulut la toucher pour lui offrir un peu de réconfort mais elle se déroba.

— Non, rassure-toi, dit Rick d’une voix très douce. Nous sommes venus te dire qu’on avait arrêté un suspect. Tu n’es plus soupçonnée.

Elle les dévisagea pendant quelques instants, incrédule. Son regard navigua de l’un à l’autre. Finalement, elle secoua la tête comme si elle n’avait pas tout à fait saisi la portée des paroles de Rick.

— C’est tout ? Je ne suis pas en état d’arrestation ? demanda-t-elle d’une voix éraillée.

Truitt lui fit signe que non.

— Tu es libre.

Les larmes lui montèrent aux yeux et elle détourna la tête pour les essuyer.

— Tout le monde me croit coupable de toute façon. Cette histoire a fait la une de tous les journaux aujourd’hui. Je ne vais jamais pouvoir trouver un nouvel emploi.

— On va arranger ça, promit Truitt. La police te doit bien ça. Notre chef va se charger de clarifier la situation.

Elle déglutit avec peine et ses joues reprirent peu à peu une teinte normale.

— Vous ne pouvez rien faire pour moi. Vous ne pouvez pas contrôler les pensées des gens. Tout ce qu’ils savent, c’est que mon visage a fait la une des journaux. Certains ne se rappelleront sans doute pas pourquoi, mais ils sauront qu’il y a quelque chose de louche chez moi, et ils seront méfiants. Non, vous ne pourrez rien arranger.

Truitt n’y tint plus.

— Allons discuter à l’intérieur. Tu partais quelque part ?

— Oui. Chez une amie. Je vais m’installer chez elle quelque temps. Et non, je ne vous propose pas de rentrer.

— Jessie, je t’en prie, insista Rick.

Un éclair passa dans les yeux de la jeune femme.

— C’est drôle comme les rôles s’inversent subitement. L’autre jour, c’est moi qui vous implorais. Je vous suppliais de me croire. Mais vous faisiez votre travail. Si je suis en colère, ce n’est pas parce qu’on m’a soupçonnée. Vous avez rempli votre devoir. Je comprends que vous ayez dû garder vos distances. En revanche, vous voulez savoir ce qui me met hors de moi ?

Truitt laissa retomber sa main.

— Que vous m’ayez soudain considérée comme une inconnue. Comme si je ne représentais rien à vos yeux. Comme si je vous avais trahis. Je conçois que vous ayez eu un moment de doute. Seulement vous m’avez condamnée sans même me demander si j’étais coupable.

Effectivement, ils ne lui avaient pas posé la question. Ils s’étaient retranchés derrière leur colère, et la crainte qu’elle ne les ait utilisés.

— Le devoir avant tout, je le sais. Mais ça vous aurait écorché la bouche de me dire : « Tu es mal barrée, Jessie. Dis-nous ce qui s’est passé. » Mais non. Jamais ça ne vous a traversé l’esprit. Personne ne me l’a demandé. Vous êtes partis du principe que vous connaissiez et vous m’avez prise pour une sorte de salope qui avait couché avec vous pour se trouver un alibi.

Son discours les mit très mal à l’aise.

— Il faut que j’y aille, marmonna-t-elle.

Sur ces mots, Jessie récupéra sa valise et descendit les quelques marches du perron en direction de sa voiture.

Une fois au pied des escaliers, son genou céda et elle bascula en avant. Par réflexe, elle prit appui sur sa valise.

— Bon sang, Jessie ! s’écria Rick en dévalant les marches pour lui porter secours. Laisse-moi au moins prendre ta valise. Ménage ton genou.

— Laissez-moi tranquille, dit-elle d’une voix affligée. Je n’ai vraiment pas envie d’avoir cette conversation maintenant. Je suis crevée. Je n’ai pas dormi depuis des jours.

Truitt lui emboîta le pas et glissa une main sur son épaule. Il la massa légèrement pour la réconforter. Elle se raidit mais le laissa faire.

— Je suis désolé, Jessie. Je t’ai mal jugée. Tu as raison. J’aurais dû te parler. Je ne veux pas que ça se termine comme ça entre nous.

Elle posa sur lui ses yeux très las.

— « Nous » ? De qui veux-tu parler, Truitt ? De Rick, toi et moi ? (Elle secoua la tête.) On a passé une nuit sympa. On s’est bien amusés. Le sexe était génial. Je ne sais pas trop ce que tu attends de plus.

— Beaucoup plus, gronda Rick.

Surprise, elle pivota vers ce dernier qui lui arracha sa valise des mains.

— On te veut, Jessie. On te veut tous les deux. Pas seulement pour une nuit. Au contraire. On sait qu’on a déconné. Mais on te supplie de nous donner une autre chance.

Jessie porta la main à son front et ce fut à cet instant qu’il prit pleinement conscience de ce qu’elle avait enduré. Il l’observa tandis qu’elle tâchait de réprimer sa colère.

— Je n’ai pas la force de parler de ça maintenant, répéta-t-elle dans un murmure. Il faut que j’y aille.

Elle se remit à marcher en direction de sa voiture, plus lentement cette fois. Rick la suivit avec sa valise, qu’il rangea dans le coffre sans un mot.

— Ne porte pas ton bagage, lui dit-il d’un ton bourru. Demande à quelqu’un de t’aider.

Elle acquiesça et s’installa au volant.

— Tu seras de retour quand ? demanda Truitt avec empressement.

Pas question de la laisser disparaître dans la nature comme ça.

Jessie haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Ma vie a changé. J’ai besoin de prendre du recul pendant plusieurs jours pour décider de ce que je vais faire à partir de maintenant.

— Ne prends pas trop de temps non plus, Jessie, ajouta Rick calmement. Mais on t’attendra.

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