Collision: Dangerous Game, T1 (Emma) (French Edition)
14. Linda
Chapitre 14
LINDA
Quand nous sommes prêts, Gary nous accompagne jusqu’à un 4x4 garé derrière l’immeuble.
— Linda, tu viens avec nous. La voiture que j’ai trouvée t’attend à notre planque, me dit-il en se retournant.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé, Gary ! Je dois être là-bas au plus vite !
— Je sais, mais je n’ai pas pu faire autrement. Je n’ai pas autant de relations que tu le crois.
Je hoche la tête, pas très convaincue. Je regarde Josh du coin de l’œil, en appui contre la portière de la voiture, il a l’air plutôt détendu. Son avertissement ne concernait peut-être pas Gary. Ça m’arrangerait, en tout cas.
— On va où ? demande Josh.
— À Orléans.
— Super, je marmonne.
— Tu verras ma belle, c’est une super région, dit Josh en passant un bras autour de mes épaules.
— Hum. Vivement les vacances, j’irai à la plage et materai tous ces Adonis au corps bronzé.
Mensonge, il n’y a qu’un seul corps dont je rêve. Je monte dans la voiture à l’arrière, tandis que Josh se place côté passager et Gary au volant. J’observe à la dérobée Josh, son visage encore boursouflé me brise le cœur et malgré tout, il tente d’afficher un air serein. Je sais que ce n’est pas le cas et que le chemin va être long pour lui. L’envie de lui demander ce qu’il s’est passé et comment il a été kidnappé me démange, surtout que le temps joue contre nous. Mais je ne sais pas si l’on peut faire confiance à Gary. Ce n’est clairement pas le bon moment pour poser des questions. Alors je ne dis rien, et ronge mon frein de mon côté, laissant mon angoisse pour la suite des événements, particulièrement pour Leandro, étouffer mes autres émotions. Ma jambe tressaute, signe de mon angoisse, je m’oblige à me calmer pour ne pas inquiéter les autres. On laisse au conducteur le soin du choix de la musique. Une véritable catastrophe. Pire, une apocalypse. Mon Dieu, au bout de dix minutes, Adèle me sort par les trous de nez !
— Gary, je t’en supplie, abrège mes souffrances. Change de musique ou achève-moi, par pitié !
— Je voulais juste tester vos goûts ! Ce CD est à ma sœur, je te rassure je n’aime pas non plus.
— Tu es tordu, Gary !
— Oh non ma belle, tout est parfaitement droit chez moi. Tu peux vérifier, si tu veux.
Je lui fais un doigt d’honneur, tandis que Josh éclate de rire. Ha, les hommes ! Le trajet se déroule tranquillement, on aborde des sujets anodins. Comme une bulle hors du temps, loin de nos galères.
On arrive au bout de quatre heures de route, devant un portail en fer forgé. Gary tape un code et les portes coulissent. Merde, mais je veux cette maison pour moi toute seule ! Une grande allée en pente descend jusqu’à elle. Elle est de style champêtre, bleue au toit gris, il y a une véranda et une vue sur la Loire. À l’air béat de Josh, je pense que sa convalescence va bien se passer.
L’intérieur est un mélange de blanc et de noir. Le salon est très peu meublé, un canapé en cuir et deux fauteuils noirs, ainsi qu’une table basse blanche et bien sûr une immense télé occupent l’espace. Des baies vitrées donnent sur un jardin et un chemin menant à une forêt. Le reste des autres pièces, huit en tout, sont dans le même genre. C’est-à-dire chic et simple, mais impersonnel. Rien n’indique qui vit ici. Je ne m’attarde pas plus de trente minutes dans la maison, je prends une douche express dans la salle de bains attenante à ma chambre, attache mes cheveux mouillés en queue-de-cheval. Un survêt, une casquette et des lunettes de soleil. Je prends les clés de la voiture que Gary m’a laissées un peu plus tôt. Une Mini Cooper S ! Je ne vais peut-être pas la rendre à Gary, finalement. Je ressemble à une enfant recevant à Noël le cadeau tant demandé. Je suis excitée et pressée de l’essayer. Ni une ni deux, je grimpe à bord, caresse le volant et démarre. Ces deux heures et demie de route vont être un vrai régal. Je mets le GPS et quitte ce coin paisible.
Je ne suis pas du genre peureuse – mis à part les souris. Sauf que là, j’ai vraiment l’impression de me jeter dans la gueule du loup. Avant de partir, Gary a essayé une dernière fois de m’en dissuader. Autant tenter de convaincre un âne d’avancer alors qu’il a décidé du contraire.
Je me gare à quelques pâtés de l’appartement et décide de finir à pied. La tête basse et le pas rapide, je ne suis plus qu’à une rue quand je ressens un léger picotement au niveau de la nuque. Je me retourne, mais ne vois personne de suspect.
Je traverse le hall d’entrée de l’immeuble, monte les marches et déverrouille la porte. Tout est à la même place que lorsque je suis partie. S’ils sont venus, ils se sont contentés d’installer des micros ou des caméras pour me surveiller de près. L’un comme l’autre, ça ne m’enchante pas du tout. Je me dépêche de tout récupérer, espérant ne faire qu’un seul voyage.
J’ai presque fini quand une sonnerie retentit. Ce n’est pas mon téléphone que j’ai dans ma poche. Il me faut quelques secondes pour comprendre qu’elle vient du téléphone fixe. Je ne savais même pas que la ligne était établie. Pendant ma présence, il n’a pas sonné une seule fois. Je laisse le répondeur s’enclencher.
— Mademoiselle Perrin, je sais que vous êtes là.
Merde, merde ! Cette personne peut me mener jusqu’à Leandro ou ça peut être aussi un piège. Je mets dix secondes à me décider. Je décroche.
— Qui êtes-vous ?
— J’ai de multiples noms, mademoiselle Perrin, mais ce n’est pas important. Ce qui l’est, c’est ce que vous voulez.
— Selon vous, qu’est-ce que je veux ?
— La vérité.
— Oh, ça va ! On n’est pas dans une mauvaise série B ! Venez-en au fait, que voulez-vous ?
— Organiser une rencontre.
— Je n’ai aucune preuve que ce n’est pas un guet-apens !
— Rien, à part ma parole.
— Vous savez où pouvez-vous la mettre !
— Je vois qu’on ne m’a pas menti sur votre caractère.
— Qui ça « on » ?
— Écoutez mademoiselle Perrin, si je voulais votre mort, il m’aurait suffi de demander à un de mes hommes de vous attendre dans l’appartement. Je ne suis pas votre ennemi !
Je pousse un soupir de résignation.
— Bien. Où et quand ?
— Vous avez de quoi noter ?
J’attrape un calepin et un stylo.
— Oui.
— Rendez-vous au Café de la Paix, 5 Place de l’Opéra, à 10 heures demain.
— J’y serai !
— J’espère pour vous et venez seule, mademoiselle Perrin, je réagis mal aux surprises.
Il raccroche sans me laisser le temps de répliquer. Ma vie ressemble à un vieux film des années 60. « Venez seule », il pense que je vais débarquer avec une armée ? J’ai des ressources, mais pas tant que ça, voire pas du tout. Cet appel était totalement surréaliste.
Je termine de tout emballer aussi vite que possible, en vérifiant qu’il n’y a pas de mouchards dans les affaires que j’emporte. Je vais jusqu’à la voiture et charge le coffre. Je m’insère dans la circulation, guettant la moindre voiture suspecte ou qui me colle d’un peu trop près. Je fais plusieurs détours pour être sûre et me dirige vers ma nouvelle planque.
Une fois arrivée, je monte directement dans ma chambre. Josh doit être en train de se reposer, Gary je ne sais pas et je m’en moque un peu. J’installe tout mon foutoir sur mon lit et me mets en tailleur devant l’ordinateur. J’inspire un grand coup, me préparant à passer des heures à revoir chaque détail des dossiers que Todd m’a donnés.
Toutes les preuves désignent GDS comme coupable. C’est presque trop beau, trop facile ! Si c’était si simple, pourquoi cette entreprise est-elle encore en activité ? Pourquoi aucun de ses dirigeants n’a-t-il été arrêté par les services du gouvernement ? Il y a quelque chose qui cloche dans cette histoire.
J’ouvre le fichier des identifications, faisant à nouveau face à l’homme mystère. Je vais devoir taper plus haut et utiliser le seul contact dont je ne voulais plus entendre parler.
J’attrape le téléphone posé sur la table de chevet et compose son numéro. Je me mets à me ronger les ongles, chose que je n’ai pas faite depuis cinq ans. Fébrile, j’attends qu’il décroche.
— Allô !
— Bonjour, Louis, c’est Linda.
J’entends des bribes de conversation, des bruits de pas et une porte qui claque. Mis à part le souffle de sa respiration, le silence à l’autre bout du fil est pesant. Au bout de quelques minutes, il semble se rendre compte qu’il n’a toujours rien dit.
— Linda.
Le seul fait de l’entendre me brise le cœur, mais je dois passer outre. C’est une ancienne blessure, je ne veux pas en vivre une autre en perdant Leandro.
— Oui, c’est moi.
— Comment vas-tu ?
— Ça t’intéresse vraiment ? Dans ce cas, pourquoi ne pas m’avoir appelée pour le savoir ?
— Ma princesse…
— Je t’interdis de m’appeler comme ça, tu as perdu ce droit quand tu es parti, je le coupe.
Je me pince l’arête du nez, fait chier ! Je devais rester calme, maîtresse de mes émotions. Pourtant j’ai le sentiment d’être au cœur d’une tornade, projetée de tous les côtés, heurtant des obstacles à chaque fois.
— Je ne t’ai pas appelé pour me disputer avec toi.
Je serre les dents.
— J’ai besoin de ton aide.
— D’accord, je t’écoute, me dit-il avec calme.
Avant que tout ne dérape, c’était la personne sur qui je pouvais toujours compter. Il a su m’épauler dans des moments difficiles, me conseiller, me réconforter. Sauf à l’instant où j’ai cru que mon monde s’écroulait, et où il n’était pas là. Je secoue la tête pour me sortir ces souvenirs douloureux de l’esprit.
— J’enquête sur une entreprise de sécurité privée, Global Delta Security, je ne sais pas si tu connais ?
— Je connais.
Pourquoi ça ne m’étonne pas ? Cet homme qui a gravi les hautes sphères politiques doit être au courant de tout.
— J’ai besoin que tu m’identifies quelqu’un. Je peux t’envoyer sa photo ?
— Oui, envoie-moi ça sur ma boîte mail sécurisée.
— D’accord.
J’ai beau être en colère contre lui, il me manque. Aucun de nous deux n’ose raccrocher. Deux personnes en apnée, en attente de la sentence de l’autre. C’est finalement lui qui coupe court.
— Je te tiens au courant dès que j’ai une réponse. À bientôt, ma princesse.
Il ne me laisse pas le temps de répondre, il a déjà raccroché.
— Au revoir, papa, dis-je la gorge serrée.
Louis, mon père. Ça fait deux ans que je ne l’avais pas appelé papa. Aujourd’hui encore, j’ai l’impression que ça sonne faux. Cet homme qui m’a appris à faire du vélo, mais aussi des muffins. Qui m’a réconforté quand mon premier petit ami m’a plaquée. À une époque, cet homme était prêt à tout pour moi. Que ce temps est loin, que cette vie pleine d’insouciance me manque. Je donnerais tout pour revenir en arrière, avant que tout dégénère. Une partie de mon cerveau guidée par mes souvenirs heureux n’arrive pas à lui en vouloir. Alors que l’autre plus pragmatique, plus rancunière sait qu’il y a des choses que l’on ne pardonne pas.
Je laisse tomber le téléphone sur mon lit et m’allonge. Peut-être qu’en contemplant le plafond, les réponses vont venir toutes seules. Mes peines s’envoler, mon cœur se réparer et la vie me sourire enfin. Je suis lasse de me battre pour les autres, d’être abandonnée ou trahie. Je voudrais une vie simple. Me tracasser pour les problèmes du quotidien, pas pour essayer de rester en vie et garder tout le monde sain et sauf même contre leur volonté. Une vie normale. Mais on n’a pas toujours ce que l’on veut, sinon ça se saurait.
Je regarde l’horloge murale, deux heures du matin, je devrais dormir pour être en forme pour cette rencontre mystérieuse. Mais je suis trop sur les nerfs pour y arriver. Je regrette de ne pas pouvoir en parler à Josh avant demain matin. Je sais qu’il a besoin de repos, dans ces conditions je ne me vois pas le réveiller pour lui demander des conseils. Il aurait trouvé une solution ou aurait su me rassurer. Je descends dans la cuisine dans le but de grignoter quelque chose. Je n’ai rien mangé de la journée et je suis méchante le ventre vide. Je marche sur la pointe des pieds pour ne réveiller personne. Je ne les ai pas vus de la soirée et ils ne sont pas venus me voir. Je suppose que le trajet les a fatigués.
J’ouvre le frigo à la recherche de quoi remplir mon estomac. Je reste bouche bée. Il est rempli de boîtes Tupperware étiquetées. Quiches, lasagnes, bœuf bourguignon… Eh ben ! La relation de Gary s’est donné beaucoup de mal pour nous accueillir à la perfection. Je choisis une boîte de pâte à la bolognaise, cherche une assiette dans les placards et me sers. Je mets mon plat dans le micro-ondes et attends adossée à l’évier. Je contemple la pièce, plan en granit, plancher en céramique, portes de placards rouges. La seule touche de couleur vive de la maison. J’espère qu’après tout ça, j’aurai la possibilité de venir me ressourcer ici.
— Je savais bien que j’avais entendu du bruit.
Je sursaute.
— Josh, tu pourrais faire un peu de bruit quand même.
Je me retourne pour récupérer mon assiette.
— Tu en veux ?
— Non, c’est bon j’ai déjà mangé, j’ai choisi un morceau de quiche. Une personne s’est chargée de remplir le frigo pour une semaine.
— C’est qui ?
— Je ne sais pas, dit-il en haussant les épaules.
Pendant que je prends une bouchée de pâtes, je le détaille. Son visage dégonfle petit à petit, d’après Gary, il gardera quand même deux cicatrices, l’une au niveau de la joue et l’autre au-dessus de l’arcade droite.
— Quand tu m’as dit de ne me fier à personne, ça incluait Leandro et Gary aussi ?
— Gary, je ne le connais pas, je ne peux pas te dire. Mais pour l’instant, il m’a l’air clean.
J’attends qu’il me réponde pour Leandro, mais il détourne le regard. La peur commence à s’immiscer en moi.
— Josh, et à propos de Leandro, j’insiste.
— Je ne sais plus. Je lui avais demandé de se renseigner sur l’affaire, pas d’aller sur le terrain. Il ne devait être que spectateur. D’ailleurs, il va falloir que tu me racontes tout dans les détails, j’ai trop de zones d’ombre pour te dire.
— Mais… mais il t’a sauvé la vie, un traître ne ferait pas ça.
— Leandro ne fait rien qui ne lui soit pas bénéfique. Écoute Linda, je ne sais pas… En venir à douter de mon ami, c’est douloureux pour moi. Alors, dis-moi.
Je lui relate tout ce qui s’est produit depuis le début de l’affaire jusqu’à ce fameux coup de téléphone. Il ne m’interrompt pas une seule fois. Quand j’ai fini mon récit, il me tourne le dos et regarde dehors.
— Tu es tombée amoureuse de lui ? me demande-t-il.
Sa question me prend de court, je n’ai jamais avoué que j’avais des sentiments pour Leandro, pas même à l’intéressé.
— Je ne sais pas. Mes sentiments pour lui se sont changés en quelque chose de fort. Mais, est-ce que c’est de l’amour pour autant ? Peut-être…
Il ne dit rien pendant plusieurs minutes. Ce silence pesant commence à me rendre nerveuse et je suis à deux doigts de l’envoyer balader.
— On va mettre de côté Leandro et se concentrer sur l’affaire, d’accord ? Le fait qu’on tienne tous les deux à lui pourrait nous induire en erreur, dit-il en se retournant.
On s’installe sur les tabourets et on commence à récapituler les points louches de cette histoire. Mais on n’arrive pas à trouver le lien qui les relie tous. Todd est la seule personne qui pourrait nous éclairer, mais il est injoignable. Josh m’explique enfin ce qu’il faisait à Paris. Trop inquiet pour moi, il n’a rien trouvé de mieux que d’enquêter aussi sur cette affaire. Il a dû tomber sur quelque chose d’intéressant pour qu’on s’intéresse à lui. Ou il n’a pas été assez prudent dans ses recherches. Le problème c’est qu’on ne sait pas quelle option est la bonne. D’après ses souvenirs, la dernière chose sur laquelle il bossait c’était sur les contacts de GDS. Il ne me raconte pas en détail ce qu’il s’est passé pendant qu’il était détenu, et je ne lui pose pas de questions. Mais il me dit que nos kidnappeurs voulaient à tout prix savoix où se trouve Todd.
— Je ne veux pas que tu y ailles seule, Linda.
Je hausse les sourcils.
— Et comment comptes-tu m’en empêcher ?
— Je sais que c’est impossible. Tu es une vraie tête de mule, répond-il avec un sourire en coin.
— Pour une fois, tu as raison !
— J’ai toujours raison, ma belle. Allez, va au lit, tu vas être crevée, sinon.
Je lui fais un bisou sur la joue, il m’entoure de ses bras.
— On se voit avant ton départ.
— Oui. Bonne nuit Josh.
— Bonne nuit, ma belle.
Je le laisse dans la cuisine. Je monte dans ma chambre, me change et me glisse sous les couvertures. Je ferme les yeux et imagine que Leandro se trouve près de moi, ses bras entourant ma taille. Mon dos collé contre son torse, mes jambes entre les siennes. Mon Dieu, qu’il me manque… J’ai encore du mal à me dire qu’en si peu de temps, mon cœur s’est ouvert à lui. Je m’endors finalement pour quelques heures de sommeil.
OceanofPDF.com