Collision: Dangerous Game, T1 (Emma) (French Edition)
26. Leandro
Chapitre 26
LEANDRO
Ma tête me fait un mal de chien. Putain ! Je tâte l’arrière de mon crâne, un liquide poisseux couvre mes doigts quand je les retire en grimaçant. Enfoiré de Nikolaï ! J’ai été bien trop confiant et je me suis fait avoir. Ne faire confiance à personne est pourtant mon mantra. Mantra que je n’applique plus depuis bien trop longtemps. Je me mets debout même si mes membres protestent. J’inspire un grand coup et attends que le malaise se dissipe. Finalement, ma tête tourne tellement que je suis obligé de me rasseoir.
Nikolaï a au moins eu la gentillesse de m’installer sur un canapé. J’observe ce qui m’entoure. Je suis dans une pièce décorée dans un style totalement différent du bureau de Felipe. Ici, il n’y a que le strict nécessaire. Un lit recouvert simplement d’une couverture peu épaisse. Le fauteuil sur lequel je suis assis et dont la housse est déchirée par endroits, et un lavabo. Pas de lustre ni de tapis persan. Je suppose que c’est la chambre des gardes quand ils se relayent. Quoi qu’il en soit, je ne vais pas rester là pour le découvrir. Doucement, je me lève et commence à marcher vers la porte. Soudain, celle-ci s’ouvre brusquement. Je me tiens sur mes gardes, prêt à trouver un ennemi derrière. Nikolaï se plante devant moi, la mine impassible et les bras croisés sur la poitrine. Il se rapproche et ferme la porte avec son pied. Je ne lui laisse pas le temps d’en placer une que mon poing s’abat sur sa mâchoire.
— D’accord, je l’ai mérité, mais tu aurais pu frapper moins fort, dit-il en tâtant sa mâchoire.
— Tu m’as assommé, je m’exclame, sur la défensive.
— Question de couverture. Je n’ai pas eu le choix, je n’allais pas te ramener à Wilkes frais comme un gardon. Ça aurait été suspect, alors que les autres étaient encore au sol.
Oh. Je crois que je comprends mieux, maintenant.
— Supposons que je décide de te faire confiance. On fait quoi maintenant ?
— Tu vas devoir te coltiner Wilkes et être gentil avec lui en attendant que les renforts arrivent.
— Même pas en rêve, je réplique.
Il est hors de question que je fasse semblant de lui avoir pardonné pour ce qu’il a fait et d’être devenu ce qu’il est aujourd’hui. Un être sans scrupule, prêt à vendre père et mère pour avoir ce qu’il veut. Ce n’est même pas imaginable.
— Écoute, on n’a pas le choix. On ne va pas jouer les cow-boys alors que l’on est que deux pour le moment. Il faut que tu fasses diversion avec lui. Tu pourras en plus récolter des informations utiles pour l’enquête. Fais-lui croire que tu es d’accord pour travailler avec lui, tant que ça nous permet de sortir vivants d’ici. Il faut gagner du temps.
— Putain, dis-je en croisant mes mains derrière ma nuque. OK, je vais le faire, mais ton équipe a intérêt à se dépêcher. Je ne sais pas combien de temps je vais tenir avant d’avoir envie de passer mes doigts autour de sa gorge.
Je le regarde dans les yeux pour lui prouver à quel point je suis sérieux.
— Je comprends. Dernier détail… Il va falloir qu’on s’en colle une ou deux, toi et moi, pour rendre notre histoire un peu plus crédible.
Un énorme sourire éclaire mon visage. Je me ferai une joie de faire passer toute ma frustration sur lui. Ça me permettra peut-être de tenir plus longtemps auprès de Felipe.
— Quand tu veux, je réplique.
Il décroise les bras et s’avance rapidement vers moi. Malheureusement pas assez pour lui, sa carrure l’empêchant d’être aussi vif que moi. J’esquive le poing qui visait mes côtes et frappe son tibia de mon pied. J’essaie de ne pas y aller trop fort, histoire de ne rien lui casser. Mais la rage que j’ai emmagasinée depuis que je suis ici est difficile à contenir. Je lui entoure la taille de mes bras et son dos percute violemment la porte. Elle sort de ses gonds et on atterrit au sol. Il reprend l’avantage et m’assène un méchant coup de poing sur la tempe.
Je grogne et lui balance un dernier coup de coude dans le flanc gauche. Il bascule sur le côté en jurant. Je me relève difficilement et observe les dégâts autour de nous et sur nos visages.
— C’est bon, allons-y, dit Nikolaï en se tenant les côtes.
— Tu veux peut-être un petit massage pour atténuer la douleur ?
— Ta gueule et avance.
J’éclate de rire, mais marche tout de même en direction du bureau de Felipe. Il est assis derrière son bureau. Son visage est fermé et sa mâchoire crispée. Son énervement me met de bonne humeur, je croise les bras sur ma poitrine et m’adosse au mur.
— Quelque chose ne va pas, Felipe ? Besoin d’aide pour régler un souci ? je demande, sarcastique.
Il me lance un regard noir, un de ceux qui font changer les personnes de trottoir. Cette technique ne marche pas avec moi, je le fixe à mon tour. Je peux jouer à ça très longtemps.
— Tu as pris ta décision ? m’interroge-t-il, les dents serrées.
— À propos de quoi ? Notre partenariat ou la façon dont je vais te tuer ?
Nikolaï qui est à l’autre bout de la pièce me lance un regard d’avertissement. Je sais qu’il m’a dit de gagner du temps, mais je ne peux pas devenir le fils soumis du jour au lendemain. Ce serait trop suspect, et rien que pour voir Felipe fulminer, ça vaut le coup.
— Ne joue pas au plus malin avec moi. Tu risques de t’en mordre les doigts.
Je ne réponds pas tout de suite. Je sais qu’il est capable du pire et maintenant qu’il est face à moi je m’en rends vraiment compte. C’est cette aura de danger qu’il a autour de lui. Celle qui vous dit que si vous l’énervez, il vous fera vivre les pires tourments de votre vie.
— En quoi consisterait notre partenariat ?
Il penche la tête sur le côté. Un sourire mauvais étire ses lèvres. Quelque chose me dit que je ne vais pas aimer ce qui va suivre.
— Tu te souviens de ce que tu faisais à l’époque pour le gang. Eh bien, ce sera à peu près la même chose. Tu te chargeras du sale boulot, je sais à quel point tu es doué pour éliminer les indésirables discrètement. En échange, je t’apprends les filons de mon business et tu deviens mon futur héritier.
Je savais que mon passé allait me revenir en pleine poire. Mais jamais je n’aurais pensé être obligé, à nouveau, de tuer des personnes juste parce qu’elles ne sont pas en accord avec mon patron. Oui, je suis tueur à gages, mais j’ai une conscience à présent. Contrairement à mon passé où je n’étais guidé que par la vengeance et par l’argent, aujourd’hui, j’étudie minutieusement les contrats que l’on veut me confier, je ne laisse rien au hasard. Si je pense que ça sent le coup fourré et que la cible n’a rien à se reprocher, je n’accepte pas le contrat.
— Quel genre d’indésirables ? je demande juste pour la forme.
— Le genre que je ne veux pas avoir dans les pattes.
Je serre les poings pour m’empêcher de le défigurer à la force de mes poings. J’inspire un grand coup et hoche la tête en signe d’assentiment.
— Bien. Je suis content de voir que tu sais faire preuve de bon sens, Leandro. Il est temps de s’en aller, la police ne va pas tarder à arriver. Il faut croire que je n’ai pas graissé assez pattes.
Mon regard croise furtivement celui de Nikolaï, tendu. Voilà qui n’était pas prévu.
— Où allons-nous ?
— Je crois qu’il est temps de retourner aux sources, fils. J’ai quelques différends à régler et ton aide me sera utile.
Il se lève et quitte son bureau sans vérifier si on le suit. Je fais un rapide calcul de mes chances de quitter ces lieux en un seul morceau. Les deux gardes du corps que j’ai amochés plus tôt sont présents, plus un autre que je n’ai jamais vu. En continuant à avancer sur la passerelle métallique, je remarque qu’il y a une dizaine de personnes lourdement armées en bas. Nikolaï a raison, à deux c’est impossible de tenter quoique ce soit. Je ralentis pour me retrouver juste à côté de lui.
— Combien de temps ? je demande à voix basse.
Je n’ai pas besoin de préciser à quoi je fais référence, il regarde sa montre et grimace.
— Dix minutes.
C’est jouable, il faut juste les retenir un peu. Je lui montre du menton son arme accrochée à son holster. Il grogne parce qu’il sait exactement comment ça va se passer pour ne pas gâcher sa couverture tout de suite et risquer sa vie. Je m’excuse silencieusement et lui décroche un puissant uppercut. Il s’écroule, j’en profite pour récupérer rapidement son arme et tire sur le premier qui s’élançait vers moi. Très vite, je me retrouve encerclé, une dizaine d’armes braquées sur moi. Je lâche la mienne.
— Ça suffit, tonne Felipe.
Il traverse le mur qui s’était formé autour de moi et se place à quelques centimètres de mon visage.
— Je dois reconnaître que tu es courageux fils, mais je ne te laisserais pas tout gâcher. Maintenant, tu vas avancer sans faire d’histoire où tu le regretteras amèrement.
Je serre les dents, mais obtempère. Le groupe descend l’escalier, Nikolaï qui s’est à peu près remis et feint la fureur à mon encontre ferme la marche. Il reste encore quelques bidons de produits dangereux dispersés dans l’entrepôt. Putain, si je n’avais pas joué au héros stupide, les faire exploser aurait été la diversion idéale. Maintenant, ils ne me laisseront pas approcher de Nikolaï. Je détaille les hommes autour de moi. Quand je m’apprête, désespéré, à frapper celui à ma gauche, une explosion me projette contre le mur.
Mon corps va finir par lâcher à force d’être ainsi malmené. Je secoue la tête et observe la confusion autour de moi. Une partie de l’entrepôt est en feu, bloquant par la même occasion certaines sorties. Nikolaï se bat déjà avec plusieurs gardes de Felipe. Celui-ci crie des ordres à tout va. Bientôt, on sera encerclés par les flammes. Pas vraiment ce que j’avais prévu.
Je me relève difficilement. Je fais un rapide check-up de mon corps. Ça tiendra. Quand je vois Felipe atteindre une des sorties, je me rue à sa suite. Hors de question qu’il s’en sorte.
En moins de temps qu’il faut pour le dire, je lui bloque l’issue et lui balance un crochet du droit. Putain, ça fait du bien ! Mais ma joie est de courte durée, un des gardes le rejoint et m’envoie valser contre des cartons à l’angle de la pièce. Je n’ai pas le temps de reprendre mon souffle qu’il est sur moi. Je contre et lui déboîte l’épaule. Son cri n’étouffe pas le bruit des échanges de coups de feu qui résonnent tout autour de nous. Je suppose que la cavalerie est enfin arrivée. L’incendie devient incontrôlable, l’oxygène se raréfie. Je me débarrasse vite fait de mon assaillant et me tourne vers Felipe.
Un autre est en train de le relever. Mais ils n’ont nulle part où aller à part dans ma direction. Son garde dégaine son arme et me vise. Il s’écroule avant d’avoir pu presser la détente. Je regarde derrière moi et vois Nikolaï mettre en joue Felipe.
Il ne voit pas arriver l’homme armé derrière lui. Je le pousse pour lui éviter de prendre une balle. Le projectile passe près de ma tête et explose un autre bidon qui déverse son liquide par le trou dans la paroi.
Le liquide s’enflamme et bientôt un cercle de feu m’enferme avec Felipe. Je me retourne vers lui, cet enfoiré a récupéré l’arme que Nikolaï a lâchée en tombant. Je n’ai aucune chance de l’atteindre avant qu’il ne tire. Je ne voyais pas ma fin ainsi. Certes, mon milieu n’est pas des plus joyeux. Mais jamais je n’aurais imaginé mourir de la main de mon père. C’est pour venger sa mort que j’ai commencé, et c’est finalement lui qui me tuera. Ironique, non ?
— Tu me déçois fils, mais il n’y en a qu’un de nous qui sortira vivant d’ici, et ce ne sera pas toi.
Je serais tenté de fermer les yeux et d’attendre que la mort vienne me cueillir. Mais je ne donnerais pas cette satisfaction à Felipe. J’espère que mon regard avant qu’il ne tire le hantera jour et nuit.
— On se retrouvera en enfer, Felipe…
J’ai une dernière pensée pour ma famille. J’espère qu’elles seront en sécurité après ma mort, mais surtout que Felipe ne les pourchassera pas. Elles méritent d’avoir enfin une vie tranquille. Le deuil va être difficile, mais ensemble elles feront face. Elles seront fortes, elles l’ont toujours été.
Puis quand je le vois sur le point de presser la détente, c’est ma courageuse et folle Linda que j’imagine face à moi. Avec son sourire qui mettrait à genoux n’importe quel homme. Ses phrases incompréhensibles, Ses t-shirts uniques. J’ai un coup au cœur en pensant à ce qu’on aurait pu vivre ensemble. J’aurais passé ma vie à essayer de la combler. À la protéger… Je l’entends même crier mon prénom. Ma gorge se noue et j’inspire un grand coup pour essayer de rester digne face à la mort.
La voix semble se rapprocher. Je regarde Felipe, qui n’a toujours pas tiré, fixer un point derrière moi. Je tourne légèrement la tête et la vois. Sa bouche et son nez sont couverts d’un bout de tissu, mais même comme ça à travers les flammes, elle ressemble à un ange. Mon ange.
Deux coups de feu retentissent, je fais volte-face vers Felipe au moment où il touche le sol. Du sang s’écoule de sa plaie à l’abdomen. S’il n’est pas déjà mort, cela ne devrait plus tarder. C’est ce que je voulais, non ? Le voir six pieds sous terre. Et c’est là que je me rends compte de cette fin inévitable. Il y a une différence entre vouloir la mort d’une personne et voir sa vie s’éteindre sous vos yeux. Surtout lorsque cette personne est votre père que vous avez aimé. Que vous avez pleuré ! Je continue de le fixer, son regard n’exprime rien à part la souffrance. Aucun regret. Mes yeux s’embuent, je viens de comprendre que mon père est mort une deuxième fois pour moi. Et c’est encore plus douloureux.
La voix désespérée de Josh me sort de ma torpeur. Je me retourne et ne vois Linda nulle part. J’ai un dernier regard pour Felipe et traverse en vitesse le cercle de flammes. Une fois passé, j’ôte mon pull qui a pris feu et tapote les endroits où les flammes ont atteint mes jambes. Ce n’est qu’à ce moment que je me rends compte de ce qui m’entoure. Plusieurs hommes menottés se font sortir de force l’entrepôt. Les flammes et la fumée se répandent de plus en plus. L’air est irrespirable.
Mais ce n’est que lorsque je vois Josh soulever une femme dans ses bras que mon audition revient. Il lui crie qu’elle n’a pas intérêt à l’abandonner. Qu’elle doit se battre. Mon sang quitte mon visage, mon cerveau refuse d’admettre que c’est elle. Je le refuse, c’est impossible. Je serais resté là si Nikolaï ne m’avait poussé pour que je sorte avant que tout n’explose.
À l’extérieur, à l’écart du bâtiment, Linda est au sol. Gary est au-dessus d’elle et aboie des ordres. Tout le monde s’affaire autour pour l’aider. Moi, je reste campé sur mes deux jambes, incapable de faire le moindre pas. La tête de Linda bouge et son regard capture le mien. Mon Dieu, je ne savais pas qu’il était possible d’avoir aussi mal. Son visage exprime une extrême souffrance, mais ses yeux reflètent tout l’amour qu’elle a pour moi. Ses lèvres bougent et ce n’est qu’en me concentrant que je comprends les mots qu’elles forment. Je t’aime. Mon cœur se brise en mille morceaux, les larmes coulent le long de mes joues. J’ai l’impression que l’on m’arrache la meilleure partie de moi.
Il est hors de question qu’elle ne s’en sorte pas. Je cours et m’agenouille près d’elle. Sa peau est couverte de suie. Elle lève sa main ensanglantée et la pose sur ma joue. Elle me fait un sourire triste et fatigué.
— Je suis désolée, j’aurais dû te le dire avant.
— Chut ma puce, garde tes forces. Tu auras tout le temps de me le dire plus tard.
— Promets-moi une chose.
— Je ne te promets rien du tout, tais-toi et bats-toi… pour moi…
Ma voix flanche sur ses derniers mots, mes larmes inondent le col de mon t-shirt. J’aimerais me mettre à hurler pour extérioriser ma colère, ma tristesse.
— Promets-moi de ne pas laisser Josh et Gary tout seuls… Dis à ma mère que je suis désolée. Mais surtout, n’abandonne pas l’idée d’être heureux.
Je jette un regard à Gary, il serre la mâchoire. Je prends enfin mon courage à deux mains pour baisser les yeux sur sa blessure. Ce que je vois me tétanise. Malgré la compression qu’exerce Gary, le sang continue à s’échapper.
— Putain, elle arrive quand cette ambulance ? hurle-t-il.
Linda baisse sa main, je la prends aussitôt entre les miennes. Sa peau est tellement froide. Ses paupières papillonnent, elle lutte pour garder les yeux ouverts.
— Ma puce, reste avec moi… Ne ferme pas les yeux
— Promets-moi.
— Je ne peux pas…
— J’ai confiance en toi. Tu te battras pour eux.
Sa voix n’est plus qu’un filet et ses yeux se ferment.
— Linda ? Linda !
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