Collision: Dangerous Game, T1 (Emma) (French Edition)

18. Linda

Chapitre 18

 

 

LINDA

 

Je sors de la douche, la peau rougie par l’eau froide. Vêtue uniquement d’une serviette, je me laisse tomber sur le lit et fixe le plafond, à la recherche de mon courage. Celui qui s’est fait la malle en même temps que mon cœur dans cette chambre d’hôtel. Je ressasse chaque instant de notre dispute, enfonçant par la même occasion un peu plus le couteau dans la plaie. Pour moi, il n’y a pas de retour en arrière, ma peine va au-delà du fait que Leandro m’ait menti. Il n’a pas assez cru en nous pour me dire la vérité quand je lui ai demandé. C’est lui qui nous a laissé tomber dans ce puits sans fond, je suis celle qui n’a plus la force de rester accrochée à l’ultime prise. Un à un, mes doigts lâchent prise et notre couple disparaît, emportant nos cœurs blessés dans sa chute.

Je me lève pour mettre un t-shirt et un short et me faufile sous la couette. Je n’ai envie de voir personne. Ce que je fais est lâche, mais je m’en moque. Ce soir, je fuis. Demain, je serai forte… demain.

Apparemment, quelqu’un en a décidé autrement. Des coups sont frappés à ma porte. Je choisis de jouer les endormies. Les coups deviennent plus insistants.

— Foutez-moi la paix, bordel !

— Même pas en rêve, jeune demoiselle.

Il ne manquait plus que lui. Sans attendre mon autorisation, Gary entre dans la pièce et referme la porte. Je me redresse vivement et me recouvre de la couverture.

— Oh, mais je t’en prie. Fais comme chez toi, je fulmine.

— Agressive. J’ai l’impression d’avoir l’exacte réplique de celui qui est en bas.

Je détourne le regard, entendre parler de lui me fait monter les larmes aux yeux. Non, mais quelle chochotte je suis devenue ?

— Qu’est-ce que tu veux Gary ? je demande d’une voix lasse.

Il s’assoit sur le coin du lit à mes pieds avant de me répondre.

— Je suis juste venu voir comment tu allais.

— Comme tu peux le voir, je pète la forme. Tu peux me laisser tranquille, maintenant.

Je m’attends à ce qu’il s’en aille face à mon ton sarcastique, mais au contraire il croise les bras sur sa poitrine et s’installe confortablement. On s’affronte du regard, j’espère qu’il sera le premier à battre en retraite.

— Tu sais, je peux faire ça longtemps.

Je pousse un soupir d’exaspération.

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise Gary, hein ? Que j’ai mal comme jamais ? Que j’ai l’impression que je n’arriverai jamais à me relever, que chaque minute passée à être aussi fâchée avec lui me tue à petit feu ? je réplique plus sèchement que je le voulais.

Un silence pesant s’installe entre nous. L’air est saturé de toute ma peine refoulée.

— J’ai l’impression qu’il a finalement rempli son contrat. Je me sens vide. Morte, je murmure.

— Ce n’est pas à moi de te donner des explications Linda, mais vous ne pouvez pas rester comme ça.

— Je ne suis pas prête à entendre ses nouveaux mensonges, Gary, je ne sais même pas si je le serai un jour.

Il ne dit rien pendant quelques instants. Puis, il se lève et se contente de m’ouvrir ses bras. Je me fige, et accroche mon regard au sien. De la compassion et de la tendresse s’y reflètent. Ce ne serait pas la première fois qu’il me prend dans ses bras, après tout. Et je me rends compte que c’est ce dont j’ai besoin. Je viens poser ma tête contre sa poitrine. Ses bras se referment sur moi. Notre position a beau être intime, je ne la ressens pas comme telle. Du moins, pas celle d’amants, mais plus d’amis proches. Le Gary joueur a laissé sa place à celui plus tendre et serein. C’est une facette que j’avais déjà aperçue à l’hôpital au moment de la visite qu’on a rendue à Josh. Preuve qu’il peut être autrement qu’un dragueur d’une lourdeur sans fin.

— Tu ne peux pas te cacher indéfiniment dans cette chambre, murmure-t-il tout en dessinant des cercles sur mon dos.

— Je sais, mais laissez-moi tranquille au moins ce soir.

— D’accord. Je vais t’apporter à manger, comme ça tu n’auras pas à descendre.

— Ce n’est pas la peine, je n’ai pas faim.

— Ce n’est pas discutable, jeune demoiselle.

Il dépose un baiser sur mon front.

— Recouche-toi, je reviens avec un plateau, dit-il en allant jusqu’à la porte.

Avant de sortir, il se retourne, le regard espiègle.

— Votre preux chevalier est à votre service, reprend-il en faisant théâtralement une révérence.

Je n’ai pas le temps de lui lancer un oreiller que la porte claque déjà. C’est plus fort que lui, mais au moins il a réussi l’exploit de faire naître l’ébauche d’un sourire sur mes lèvres.

Il revient quelques minutes plus tard, avec un plateau débordant de nourriture.

— Qu’est-ce que tu n’as pas compris dans « je n’ai pas faim » ?

— Je ne connais pas tes goûts, alors j’ai apporté un peu de tout, répond-il en haussant les épaules.

Je détaille le plateau, il y a une salade César, des lasagnes, un gratin non identifié et… des muffins.

— Pourquoi des muffins… ?

— Une idée de Josh.

Sceptique, je regarde longuement mes péchés mignons. Je repense à la dernière fois que j’en ai parlé, et c’était avec lui. Il me promettait des centaines de muffins. Est-ce que je vais associer ces derniers à lui, à présent ? Est-ce que le moindre détail va me ramener à des moments passés ensemble ? J’essuie les larmes qui coulent sur mes joues et ferme le plus fort possible les paupières.

— Merci, Gary.

— Ça va aller ma belle, tout va s’arranger.

Il me presse gentiment la main et s’en va. Je mange peu, je grignote de la salade et laisse les plats plus lourds de côté. Je ne suis pas sûre que mon estomac les supporte. Je pose le plateau sur le bureau et prends un muffin. Aux pépites de chocolat, comme je les aime ! Je le savoure lentement, comme s’il avait le pouvoir de panser mes plaies. Mais je sais que c’est impossible, seul le temps le pourra, et encore…

Je suis assise à la terrasse d’un café, souriante et en pleine discussion animée avec Sophia. On parle du serveur plutôt mignon qui s’occupe de notre table. Ma nuque est parcourue de picotements, juste avant que ça n’arrive. La balle perfore mon cœur. Propre et précis. Direct et efficace. La dernière personne que je vois c’est Leandro, un fusil de sniper à la main, un sourire sardonique sur les lèvres.

Je me réveille en sueur et la respiration haletante, c’est à peine si j’arrive à fermer l’œil après ça. Foutu subconscient à la con ! Je regarde l’horloge fixée au mur en face de moi. Sept heures, bien trop tôt pour moi. Mais il n’est pas question que je tente de me rendormir. Je passe un peu d’eau sur mon visage dans la salle de bains et descends dans la cuisine. Bien sûr, le destin étant un sacré connard, il a fallu qu’il soit là aussi. Je passe devant lui, l’ignorant totalement. J’ouvre le réfrigérateur comme pour y chercher quelque chose, en réalité surtout un prétexte pour ne pas l’affronter. Je prends une bouteille de jus que je pose sur le plan de travail. J’ouvre un à un chaque placard dans l’espoir de trouver un verre.

— Besoin d’aide… ? me demande Leandro, narquois.

— Non, tu en as assez fait, je réplique, acerbe.

Je déniche finalement un verre, prends le plateau de muffins qui trône sur le plan. J’emporte mon butin et me dirige vers la véranda. Là-bas au moins, je serai tranquille.

— Tu ne pourras pas fuir éternellement, Linda. À ce moment, crois-moi, je serais là.

Je ne lui réponds pas, j’accélère le pas. Je ne suis définitivement pas prête à lui parler. Je me blottis avec mon plaid et mon verre de jus dans un fauteuil. Je crois que cet endroit va devenir mon refuge attitré, interdit à tout homme. Cela tombe bien puisqu’il n’y a que ça dans cette foutue maison.

Je ne sais pas combien de temps je reste assise là, me délectant de cet environnement paisible. J’aimerais juste m’en imprégner et réussir à en absorber assez pour soigner mes blessures. De temps en temps, Gary et Josh passent me voir, mais je les chasse à chaque fois. Je veux juste être seule encore un peu. Quand le temps se rafraîchit et qu’un orage s’annonce, je décide de rentrer et d’affronter ma propre tempête…

Il est temps d’en finir avec cette mission, les choses ont trop traîné. C’est d’un pas vif que je pars à la recherche de Josh. Ils sont tous attablés autour du plan de travail, un coup d’œil à l’horloge murale m’indique qu’il est déjà 13 heures. Je ne pensais pas être restée si longtemps dehors. Dès qu’ils s’aperçoivent de ma présence, ils s’arrêtent de parler et se retournent comme un seul homme dans ma direction.

Je m’adosse au chambranle de la porte et attends qu’un d’eux ait le courage d’ouvrir la bouche.

— Bienvenue parmi nous jeune demoiselle, me dit Gary.

— Preux chevalier…

Je lui adresse un clin d’œil. Josh se pince les lèvres pour ne pas rire. Quant à Leandro, eh bien, c’est le visage impassible qu’il quitte la pièce. Il passe tout près de moi, mais pas une seule fois son regard croise le mien. Mes prunelles ne le quittent que lorsqu’il n’est plus dans mon champ de vision. Je hausse les épaules et me retourne vers Gary et Josh. Tous deux me lancent un coup d’œil inquiet.

— Ça va aller, les gars. Des nouvelles sur notre affaire ?

— Pas encore, mais on travaille dessus, me répond Josh.

— Tu as pu voir qui t’avait kidnappé ?

— J’en ai fait une description à Leandro et d’après lui, ce sont exactement les mêmes que pour vous. Par contre, pas une seule fois ils ne m’ont pas révélé qui était leur patron. Ils voulaient des informations sur notre boulot et le pourquoi de notre présence ici. Détails qu’ils n’ont pas eus de ma part. Alors je suppose qu’ils cherchaient une autre source d’informations auprès de toi.

— On ne va pas pouvoir avancer si on ne sait pas contre qui on se bat. Je monte dans ma chambre. Prévenez-moi si ça bouge, ne vous la jouez pas perso, hein ?

Ils hochent la tête pour me répondre. Gary a rapporté, ce matin, des ordinateurs sur lesquels ils n’arrêtent pas de pianoter, à la recherche de la moindre info. Ils sont en train de récupérer tous les dossiers sur lesquels travaillait Todd pour tout passer au peigne fin. Je monte quatre à quatre les marches. Assise sur mon lit, je réfléchis à mon début de mission. Aux moyens qu’on pourrait utiliser pour en finir. Louis ! Avec tout ça, j’avais complètement oublié le mail que je lui avais envoyé. Je récupère mon ordinateur et me connecte à ma messagerie sécurisée. Je sauterais presque de joie en voyant une réponse, mais je déchante vite. Il me demande de le rappeler d’urgence, son message date d’il y a deux jours. Merde !

J’attends qu’il me réponde en me rongeant les ongles. Cette horrible manie revient à chaque fois que je dois lui parler. Je devrais sans doute approfondir le sujet. Un psy rigolerait bien avec mon cas. À la limite, il ne prendrait que moi comme patiente. Trop de sujets à aborder chez moi.

— Bonjour, ma princesse.

Toujours ce pincement au cœur quand il m’appelle comme ça. Je serre les dents.

— Louis. Tu m’as demandé de t’appeler, alors voilà.

— Droit au but, hein ? J’avais oublié à quel point tu pouvais être implacable, parfois.

— Il n’est pas question de parler du bon vieux temps. Alors s’il te plaît, dis-moi. Tu as trouvé quelque chose ?

— J’ai identifié le type sur ta photo. Je ne sais pas dans quoi tu es fourrée, mais c’est très dangereux. Cet homme est recherché par toutes les organisations mondiales. Mort ou vif ! Aucune importance, tant qu’il est capturé. Je t’envoie tous les détails par mail, promets-moi juste de faire attention à toi, ma princesse.

Les larmes me montent aux yeux. J’inspire un grand coup avant de lui répondre.

— Je te le promets.

Je raccroche. Cet appel a fini de m’achever. Plus je lui parle, plus les souvenirs heureux, avant que tout ne dérape, remontent à la surface. Ils effaceraient presque tout le mal qu’il nous a fait, presque…

J’adopte la même position que la veille, étoile de mer, en attendant son mail. Au bout de dix minutes, je décide de rafraîchir ma page. Je prends mon courage à deux mains et clique pour l’ouvrir. Mes yeux parcourent la fiche détaillée de l’individu.

— Putain ! Merde ! Tu fais chier, Todd !

J’attrape mon ordinateur et descends en vitesse dans la cuisine, où je les retrouve tous les deux exactement dans la position où je les ai laissés – ils ont l’air de sacrément avancer, eux ! Je pose mon PC sur le plan de travail et le tourne dans leur direction.

— On a un souci, les mecs. Un énorme.

Je leur laisse le temps de tout lire, voyant leurs yeux s’agrandir d’effroi.

— Putain, mais c’est qui ce gars ? demande Josh.

— Je l’ai pris en photo pendant ma planque. Il se rendait aux bureaux de GDS. C’est le seul que je n’ai pas réussi à identifier, alors je me demandais s’il n’était pas un peu beaucoup louche. Donc j’ai appelé mon père afin qu’il l’identifie pour moi.

— Ton père ?

Gary et Josh ont posé la question en même temps, mais pour deux raisons différentes. Gary, parce qu’il n’est pas au courant, et Josh parce qu’il est inquiet. Je presse le poing serré de Josh, en essayant de lui faire comprendre que ça va aller. Son regard accroche le mien, il doit y trouver ce qu’il cherche puisqu’il m’offre un sourire crispé, mais un sourire tout de même.

— Mon père est un politicien, il peut avoir des contacts parfois utiles. Bref, c’est lui qui m’a envoyé ces renseignements.

— Mais pourquoi cet Alex Wilkes était dans les bureaux de GDS ?

— Leandro m’a parlé d’une possible taupe chez eux, je pense que c’est pour ça. Il lui rendait visite.

— Pourquoi prendre le risque de se déplacer en personne ? questionne Gary.

— Aucune idée, et je n’ai pas très envie de lui poser la question tout de suite.

Alex Wilkes est recherché pour crime organisé, participation directe à un génocide, et toutes sortes de trafics. Encore abasourdie par notre découverte, je m’assois sur un tabouret et me prends la tête entre les mains.

— Est-ce que si on retrouve Todd, je pourrai le tuer ?

— Il faudra essayer de me passer devant ma belle, je compte bien lui régler son compte aussi. Ta mère est avec Jackson ?

— Oui, j’ai pu donner l’alerte avant de partir.

Un silence tendu s’installe, où chacun réfléchit à la façon dont on va se sortir de ce guêpier.

— Linda, il faut qu’on parle.

Je sursaute au son de la voix rauque de Leandro. Je me tourne pour lui faire face.

— Ce n’est pas le moment

— Rien à foutre.

— Écoute Leandro, on a découvert quelque chose d’important, essaie d’argumenter Gary.

— Ça attendra. Toi, dit-il en me pointant du doigt, tu viens avec moi.

Je descends du tabouret et à mon tour, je le pointe de l’index.

— Je t’interdis de me dire ce que j’ai à faire, je ne suis pas un toutou qu’on siffle et qui obéit aux ordres.

Il attrape mon poignet et me tire à lui.

— Tu viens avec moi, réplique-t-il en détachant chaque syllabe.

Il ne me laisse pas le temps d’argumenter qu’il me hisse sur son épaule et prend la direction de l’étage, sous les regards ahuris de Josh et Gary.

— Lâche-moi ou je te jure que tu vas le regretter, je hurle en tapant des poings et des pieds.

Mais rien à faire, il ne me laisse pas descendre. Il se dirige vers sa chambre, claque la porte avec son pied et me jette sur le lit. Il attrape mes poignets et les tient en étau au-dessus de ma tête, pèse de tout son poids sur moi, m’empêchant par la même occasion de partir.

— Maintenant, tu vas m’écouter et ne pas m’interrompre. J’en ai marre de jouer à ce petit jeu, Linda !

Je ne l’avais jamais vu aussi en colère. Et le fait de savoir que ce sentiment est dirigé contre moi me noue la gorge. Je hoche la tête en signe d’assentiment et accroche son regard intense jusqu’à me noyer dedans…

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