Collision: Dangerous Game, T1 (Emma) (French Edition)
24. Leandro
Chapitre 24
LEANDRO
Je la regarde une dernière fois. Son corps est à peine dissimulé par la couverture et ses cheveux sont en bataille sur l’oreiller. Je grave cette image de mon ange dans mon esprit. Mes lèvres s’attardent sur son front et je m’en vais aussi silencieusement que possible. Je lui ai dit que tout serait bientôt fini, je tiendrai cette promesse. Je le dois. Pour elles.
Je monte dans la voiture et m’attarde un instant, avant de mettre de la distance entre moi et ceux pour qui je donnerais ma vie. Une en particulier ne me le pardonnera certainement pas, mais si ça lui permet d’avoir la vie sauve, j’en prends le risque. Je démarre et m’éloigne, prêt à faire un saut dans le passé. Il est temps d’affronter les fantômes.
J’arrive au lieu de rendez-vous transmis par l’intermédiaire de l’homme que l’on a capturé. Je savais parfaitement qu’il serait capable de s’en sortir. C’est là-dessus que j’ai misé pour mettre un terme à cette histoire. Je gare ma voiture sur le bas-côté et attends l’arrivée de celui qui a été à une époque mon père. J’ai choisi l’entrée d’une forêt peu fréquentée en semaine et je me doute que de toute façon, on ne va pas rester ici.
Dix minutes plus tard, un 4x4 toutes vitres teintées se gare en face de moi. Je ne peux apercevoir que le conducteur et le passager à ses côtés. Personne ne descend de voiture, la tension monte d’un cran. Il est hors de question que je sois le premier à le faire. Finalement, la portière côté conducteur s’ouvre et un homme d’environ un mètre quatre-vingt-dix sort. Je passe en revue les différents tatouages sur ses bras. L’un d’eux est rouge vif, mais je n’arrive pas à comprendre ce qu’il y est écrit. L’homme s’avance vers mon véhicule, la démarche souple et confiante. Je fouille son corps du regard à la recherche de la moindre arme, mais n’en trouve aucune. À part ses mains, qui pourraient aisément tuer un homme. J’ouvre ma portière et reste derrière elle. Sait-on jamais… L’homme se place devant moi, nullement impressionné. Ne jamais sous-estimer son adversaire, il apprendra bientôt ma devise.
— On va aller faire un tour. Mais avant, je vais te fouiller.
Je lève les bras et le laisse constater que je ne porte aucune arme. Il enlève mon portable de mon pantalon et le balance sur le siège conducteur. Cet homme est bien trop calme et poli pour être clean. Il y a quelque chose qui cloche. Il me bande les yeux et me lie les mains dans le dos.
— Ne joue pas au con et tout se passera bien.
J’obéis et commence à marcher lorsqu’il me pousse pour avancer. Après quelques pas, il ouvre une portière et baisse ma tête pour me faire entrer dans la voiture. J’entends la porte claquer avant qu’il n’entre à son tour dans le véhicule. Je sens une présence à mes côtés et pourtant personne ne dit un mot. Un silence de mort règne dans l’habitacle.
Je crois qu’une heure est passée avant qu’on ne change de véhicule. Encore une heure de route, et on s’arrête définitivement. On m’enlève mon bandeau, je cligne des yeux pour m’adapter à luminosité. Je regarde autour de moi, mes nouveaux amis m’ont emmené dans un entrepôt abandonné.
— Charmant, je marmonne.
— Tu t’y feras.
Encore une fois, c’est celui qui m’a attaché les mains qui a parlé. J’en conclus que c’est lui le chef de cette petite bande. Les autres n’ont pas ouvert une seule fois la bouche. Ils sont tous du même acabit. Grands, baraqués et silencieux. Je vois que mon père a pris soin de ne pas envoyer sa garde rapprochée après nous dans la planque. Leur mission n’aurait certainement pas échoué dans le cas contraire, car ils ne sont pas de la même trempe que ceux de la nuit dernière. Ils sont déterminés, loyaux, définitivement prêt à mourir pour lui.
— Avance, dit-il en me poussant.
Plus je m’approche de l’entrée et plus un plan prend forme dans ma tête. Plan qui tombe complètement à l’eau une fois que j’ai passé la porte. De l’extérieur, on penserait que cette bâtisse est totalement abandonnée, et pourtant ce n’est pas du tout le cas. C’est une vraie fourmilière à l’intérieur. Un entrepôt avec des ouvriers. Une usine à came. Un immense laboratoire. Putain, mais comment est-ce possible de dissimuler les activités d’un lieu aussi grand… ? C’est impossible… à moins de graisser les bonnes personnes. Mon père a bien gravi les échelons. Je regarde autour de moi, effaré. Tout le monde s’affaire à ranger. Il faut croire qu’ils sont en plein déménagement.
— Fils.
Je fais volte-face pour détailler l’homme qui ose encore m’appeler ainsi. Il est moins négligé que sur la photo que Linda m’a montrée. Beaucoup moins. Il est vêtu d’un costume fait sur mesure et porte une montre de marque. Si l’on s’arrête à ça, on pourrait croire que c’est une personne qui ne s’est jamais sali les mains. Mais lorsqu’on regarde son visage, on voit derrière son air hautain qu’il n’hésiterait pas une seconde à tuer au moindre écart.
— Felipe.
— Laissez-nous, dit-il en faisant un vague signe de la main à ses gardes.
Un rictus amer sur les lèvres, je dévisage celui pour qui j’aurais donné ma vie. Celui qui n’a pas hésité à demander à sa milice de nous éliminer.
— Je vois que tu ne te laisses pas tuer si facilement. Tu fais là ma fierté, fils.
Je serre les poings, l’envie de lui ôter la vie maintenant me ronge.
— Tu n’es pas mon père, le mien est mort il y a quinze ans.
— Oui, je me souviens parfaitement de ce petit colis.
Il agite sa main gauche. J’aperçois sans mal qu’il lui manque un doigt.
— Trêve de bavardage. Je ne te cache pas que j’ai été surpris d’apprendre que tu n’étais pas mort après avoir tué le chef de gang. Comment vont Maria et mes filles ? J’aimerais les revoir.
Je m’avance vers lui si brutalement qu’il recule, collant son dos contre le mur.
— Touche à un seul de leurs cheveux et je te tue.
Des bras m’encerclent immédiatement et m’empêchent de mettre ma menace à exécution.
— C’est bon, lâchez-le. J’avais oublié qu’il avait le même sang chaud que moi.
Je prends une grande inspiration et tente de me calmer. Ce n’est pas en essayant de le tuer que je vais m’en sortir.
— Qu’est-ce que tu veux de Perrin ?
Je préfère ne pas prononcer son prénom. Je ne sais pas jusqu’où Felipe a mené ses investigations, je ne veux pas qu’il sache à quel point je tiens à elle.
— Ta douce Linda…
Il sait. Merde !
— Ma foi, je me contenterais de sa vie, à présent. Todd m’a beaucoup énervé. Il connaissait les risques si jamais il venait à me trahir. La mort de toute son équipe. Pas de témoin, pas de traces.
— Tu sais aussi bien que moi qu’elle n’a rien à voir avec ton trafic.
— Oui. Mais la pauvre était là au mauvais moment. Je n’aime pas qu’on surveille mes rendez-vous.
Je mets un certain temps à reconstituer le puzzle. En fait, Todd a envoyé Linda surveiller Felipe, et non GDS. Mais pourquoi, alors qu’elle n’était même pas au courant de ce qui se trafiquait ?
— Si tu sais qu’elle n’y est pour rien, pourquoi tu ne t’en prends pas à Todd directement ?
— Je l’ai fait. Au moment même où il comptait s’envoler avec de la drogue et un stock assez important d’armes m’appartenant. Il a appris à ses dépens qu’on ne vole pas un Sanchez sans en subir les conséquences, très lentement. Il m’a juste fallu un peu de temps pour le trouver, réplique-t-il en haussant les épaules.
C’est donc pour cela que Josh a été torturé, pour savoir où se trouvait son patron. Je me pince l’arête du nez, cette histoire est invraisemblable.
— Allons faire un tour, fils. Tu sais, ce n’est qu’un malheureux malentendu, ce qui s’est passé hier soir. Il devait te ramener à moi vivant, j’aimerais t’expliquer un peu ce que je fais, parce que je vois un grand potentiel en toi. Et tu feras ce que je te dis, si tu tiens à ce que ta mère puisse voir un jour ses petits-enfants.
Cet homme est un véritable psychopathe.
Felipe fanfaronne du succès de son entreprise. Il est fier de sa réussite. Il ne voit pas le dégoût qui se dessine sur mon visage. Ses gardes du corps ne nous lâchent pas une seconde, anéantissant par la même occasion toutes mes chances.
Il m’emmène dans un bureau qui détonne avec le reste de l’immeuble. Dans cet espace, tout respire le luxe à outrance. Tout est dans la démesure. Les meubles sont en bois exotique, il y a un tapis persan bleu au sol. Mais ce qui me fait penser que cet homme est mégalomane, c’est le lustre de cristal au plafond. Tout cela dans une usine à peine réaménagée et il n’y a que moi que ça choque. Felipe me fait signe de prendre place en face de lui, alors qu’il s’installe dans son fauteuil digne d’un chef d’État. Je préfère rester debout.
— Alors fils, comment se porte ton affaire ?
Il croit qu’on va tout bonnement se mettre à discuter comme si de rien n’était. Face à mon mutisme, il se fait insistant.
— La vie de tueur professionnel te va à ravir. J’avais peur que tu ne tournes mal.
C’en est trop, mon sang ne fait qu’un tour. J’abats violemment mon poing sur son bureau. Felipe a un mouvement de recul, mais il reprend vite contenance. Je baisse la voix.
— Écoute-moi attentivement, Felipe. Nous ne sommes plus de la même famille. Nous ne sommes pas amis. Ne prétends pas t’être soucié de comment je menais ma vie. Nous ne sommes plus rien l’un pour l’autre. Tu peux remercier ta garde rapprochée parce que c’est grâce à elle que tu es encore en vie.
Cet homme en face de moi n’est plus rien pour moi. Ce n’est qu’un connard de plus sur cette terre. Un dont je rêve d’ôter la vie. C’est à cause de lui que j’ai choisi cette voie. Et c’est une chose que je ne lui pardonnerai jamais. Il réajuste sa veste de costume avant de répliquer.
— Je vois que tu as hérité du côté mélodramatique de ta mère. Bien, si tu préfères changer de ton, c’est ce qu’on va faire. Emmenez-le prendre l’air derrière le bâtiment. N’hésitez pas à employer la force pour lui apprendre les bonnes manières.
Il me regarde droit dans les yeux avant de me faire part de sa vision de l’avenir.
— Quand tu reviendras, on discutera de notre futur partenariat. J’ose espérer que tu te montreras plus conciliant. Tu vas suivre Nikolaï, dit-il en désignant le seul qui m’a adressé la parole parmi les gardes.
Je détaille ledit Nikolaï, je n’aurais jamais deviné qu’il vient des pays slaves. Je comprends mieux pourquoi je n’arrivais pas à lire son tatouage, il est écrit dans une langue étrangère. Sur un vague signe de la main de Felipe, deux de ses gardes m’attrapent les bras et m’emmènent à l’extérieur. Intérieurement, je fulmine. S’ils pensent que je vais les laisser me tabasser sans ne rien dire, ils se fourrent le doigt dans l’œil. Je ne serai pas le seul à avoir du mal à marcher après cette « entrevue » !
On passe devant des dizaines de chimistes en herbe qui continuent à remballer leur matériel. Être dans ce laboratoire rempli d’autant de produits dangereux ne me rassure pas du tout. Le moindre accident conduira à une catastrophe et je préfère être loin lorsque cela arrivera.
Notre petit groupe arrive devant une porte dont chaînes et cadenas empêchent l’ouverture. Nikolaï sort une clé de sa poche et ouvre. Pas un seul mot n’est prononcé. Je sais ce qui m’attend. Le chef ne nous suit pas dehors, il appelle le troisième luron de leur bande. Il lui murmure quelque chose à l’oreille et à en juger par l’éclair de surprise qui traverse ses pupilles, ce n’est pas une demande habituelle. Avant de partir, il me regarde un instant, me fait un clin d’œil et tourne les talons. Encore en pleine réflexion sur la signification de ce geste, je ne vois pas le crochet du droit arriver sur ma mâchoire.
Je vacille légèrement sur mes jambes. Je secoue la tête. L’enfoiré ne m’a pas loupé. Le second me donne un coup de pied derrière le genou avant de me tenir fermement pendant que l’autre s’amuse à tester la résistance de mon abdomen.
Il faut que je me sorte de cette situation ou je ne donne pas cher de ma peau, même si mon cher papa me veut vivant. Je vise les couilles de celui face à moi avec mon pied.
Linda serait fière de moi.
Je lui assène ensuite un coup de pied sur la tempe.
Leandro : 1 - Connards : 0
Celui qui me tient resserre son bras autour de ma gorge. Ma respiration se fait sifflante, mes pensées éparses. Je sens une lourdeur envahir ma tête. Ma vision se trouble.
Leandro, si tu ne te bats pas, je ferai de toi un eunuque !
La voix de Linda me sort de ma torpeur. Je fais croire à mon assaillant que j’ai perdu connaissance. Au moment où il relâche la pression, je lui donne un coup de coude dans le nez. J’enchaîne avec un semi-uppercut et un coup de pied retourné qui l’envoie valser dans des détritus au fond de la cour. Je suis épuisé, mais je n’ai pas le temps de respirer, le premier que j’ai envoyé à terre se relève déjà.
Il fonce droit sur moi, m’encercle la taille et mon corps chute lourdement sur le béton. Je serre les dents lorsque je sens une douleur fulgurante traverser mon côté droit. Je protège ma tête avec mes avant-bras quand une pluie de coups s’abat sur celle-ci. À l’aide mon bassin et de mes jambes, j’arrive à retourner la situation et je me retrouve au-dessus de lui. À mon tour de ne plus retenir mes coups.
Le contact froid du métal contre ma tête stoppe net mes poings.
— Je crois qu’il est temps d’arrêter les frais, me dit Nikolaï en appuyant un peu plus le canon de l’arme contre ma peau. Tu vas te lever sans faire de mouvement brusque. Fils de Wilkes ou pas, je n’hésiterai pas une seconde à t’abattre.
Connards : Victoire par K.-O.
Lentement, je me redresse en levant mes mains en l’air. Je regarde mes deux adversaires, j’ai au moins la satisfaction de les voir assommés. Je me retourne vers Nikolaï. Je fronce les sourcils, il affiche un grand sourire.
— Je peux savoir ce qu’il y a de drôle ?
— Je savais que tu n’aurais aucun mal à les neutraliser. C’est ce que j’ai dit Dimitri. Plus exactement : on se revoit en enfer. Il faut croire que ce n’est pas pour aujourd’hui, dit-il en haussant les épaules.
Je suis dérouté. « On se revoit en enfer » ? Quel genre d’hommes dit ça à son coéquipier ?
— Avance, je vais te faire visiter pendant que ton paternel joue au Monopoly dans son bureau. Et on va en profiter pour discuter un peu.
Je le suis comme je peux, mon corps perclus de douleurs. Le bâtiment est à présent quasiment vide, seuls quelques cartons traînent encore ici et là dans l’espace vide. Plus un chimiste dans les environs.
Nikolaï m’arrête dans un coin, l’air le plus sérieux du monde. Il regarde autour de lui avant de se mettre à parler.
— Écoute, on n’a pas beaucoup de temps. Je suis sous couverture. Je viens de recevoir un message comme quoi ma mission se finit ce soir. On va frapper un grand coup. Alex – ou Felipe comme tu l’appelles – va tomber. J’ai bien compris que tu n’étais pas chaud pour accepter sa proposition de travailler avec lui, et même que tu avais une sacrée dent contre lui, mais je dois être sûr. De quel côté tu es, exactement ?
Comment être sûr que ce n’est pas un piège de plus tendu par Felipe ? Ce malade est capable du pire. Je réfléchis un instant et décide de tenter le tout pour le tout – je n’ai pas vraiment le choix.
— S’il existe un moyen de faire payer cette ordure, j’en suis.
Père ou pas, ce soir je n’aurai aucun scrupule à me venger. C’est la dernière pensée que j’ai, avant de ressentir une vive douleur sur la tête.
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