Collision: Dangerous Game, T1 (Emma) (French Edition)
15. Linda
Chapitre 15
LINDA
7 h 00
Je me prépare vite fait et avale quelques gâteaux dans la cuisine. Après une dernière mise au point avec Josh, me voilà sur la route.
Je ne prends pas le temps d’admirer le paysage, je préfère tester cette merveille que j’ai entre les mains. C’est décidé, ce bijou, je le garde. En compensation de tout ce que j’ai vécu depuis le début de cette affaire, je le mérite bien !
Je gare la voiture à quelques rues du point de rendez-vous. Je me fonds dans la foule, observant cette fourmilière. Les gens ne s’arrêtent donc jamais de courir dans cette ville ? Je repère rapidement le lieu, Café de La Paix, l’homme mystère veut peut-être conclure un accord. En tout cas, il a trouvé un endroit très agréable, la place de l’Opéra s’ouvre devant nous, le Palais Garnier à notre gauche. Je n’ose étudier la carte, de peur de faire un ulcère en regardant les prix.
Ce n’est pas vraiment à cela que je m’attendais en revenant à Paris. Assise à la terrasse de ce café, le regard perdu au loin, je réfléchis aux jours précédents. La dernière fois que j’ai rencontré quelqu’un dans cette ville, l’aventure a été plutôt mouvementée, ça on peut le dire !
Je me mets à rire toute seule et le serveur me jette un regard étonné. Je commence à perdre la tête. Je devrais me faire plus discrète, je ne suis pas là pour me faire remarquer. Malgré mon arme planquée dans mon dos, mon état de nervosité est à son summum.
Je fuis le regard du serveur et détaille ce qui m’entoure. Ma foi, comme lieu de rendez-vous il y a bien pire. Tout ici respire la richesse et le calme, des nappes blanches aux chaises rouges donnant l’impression de faire un bond à l’époque de Louis XIV. À l’intérieur, les dorures tapissant les coins du plafond et une peinture au centre renforcent mon impression de détonner dans ce décor où tout semble à sa place au millimètre près. Les clients sont pour la plupart habillés de vêtements haute couture. Moi, je suis en jogging basket. Définitivement pas mon monde.
Plus que deux minutes avant qu’il ne soit en retard, après quoi je disparaîtrai. Je suis arrivée avec un peu d’avance, je me demande bien à quoi cela a servi, je ne sais même pas à quoi ressemble mon contact. Sûrement qu’il viendra à moi. J’aurais dû lui demander comment je le reconnaîtrais. Alors que je m’apprête à m’enfuir, je le vois et en reste bouche bée.
— C’est impossible, murmuré-je.
Son regard a capturé le mien, aucun de nous deux n’ose bouger. Tout autour de moi s’efface, je n’entends plus le bruit des voitures qui passent, ni les clients qui râlent parce qu’ils ne sont pas servis assez vite. Je suis comme hypnotisée par son regard. Si seulement tout avait été différent, si seulement il n’était pas lui.
Je suis tombée sur bien pire qu’un guet-apens…
Je suis face à celui que je voulais sauver. Mais merde, qu’est-ce que j’ai loupé ? Leandro, c’est donc lui mon contact ? Ça veut dire qu’il travaille pour l’ennemi ?
Furieuse, je règle l’addition et quitte précipitamment le café. Je ne sais pas où je vais, mais mes pas m’emmènent loin de mon cœur brisé que j’ai laissé dans ce café, loin de cet homme qui m’a menti. Je l’entends m’appeler et sais qu’il me suit. Les joues baignées de larmes, c’est à peine si je vois ce qui m’entoure. Je me mets à courir, slalomant entre les passants, en bousculant quelques-uns. Je ne regarde pas par-dessus mon épaule, je veux juste fuir cet endroit.
Je m’arrête dans une ruelle étroite, appuie mes mains contre le mur en pierre. Je suis épuisée, à bout de force et mon moral est au plus bas. La première fois que j’ai découvert qu’il m’avait menti sur quelque chose, je m’étais promis qu’il ne m’aurait plus. Et voilà que je replonge dedans, le corps entier avec en prime mon cœur et mon âme. J’entends des pas se rapprocher, je fais volte-face, prête à me battre.
Leandro !
Une partie de moi le hait, alors que l’autre veut lui ouvrir les bras. On se jauge du regard, deux prédateurs. Deux ennemis ! Je penche la tête sur le côté.
— Alors tu t’es bien amusé ?
Il pince les lèvres, mais ne répond pas tout de suite, cherchant peut-être une nouvelle explication stupide à me fournir. Oh non, ça ne va pas se passer comme ça. Je ne me laisserais plus avoir !
— Tu as perdu ta langue ? Bien dommage, elle faisait des choses exceptionnelles. Comme mentir…
Il avance d’un pas, je le mets au défi d’en faire un autre. Je serre les poings.
— Pourquoi es-tu là ?
— Pour toi.
À ces mots, j’éclate de rire. Un rire jaune.
— Elle est bien bonne celle-là ! Il va falloir que tu trouves mieux, Casanova !
Je fais mine de réfléchir et reprends :
— Tu vois ce qui me dérange le plus, c’est que je pensais que tu étais un homme bien. Pas un connard, capable de coucher avec une femme alors qu’il est dans le camp adverse. Ça fait quoi de baiser l’ennemie ?
Mes mots sont crus, tout comme ma peine.
— Laisse-moi t’expliquer, Linda.
— Pourquoi je ferais ça ? Donne-moi une seule bonne raison de le faire, je hurle en comblant la distance qui nous sépare.
— Parce que je t’aime !
Je suis un instant abasourdie par ce qu’il vient de me dire, je ne respire même plus. Je reste comme un poisson hors de l’eau, en pleine asphyxie. Mais très vite, mes réflexes reviennent. Je le gifle. Comment ose-t-il me faire ça ? M’avouer qu’il m’aime alors qu’il m’a menti ! Depuis ma sortie de l’hôpital, j’ai rêvé des centaines de fois d’entendre ces mots de sa bouche. À présent, ce sont ces mêmes mots qui piétinent ce qui me reste de cœur. Je mets de la distance entre nous. Leandro me lance un regard peiné.
— Oh non ! Tu ne m’aimes pas, Leandro. Tu as aimé mon corps, mais pas ce qu’il y a au plus profond de moi ! C’est impossible, sinon tu aurais saisi l’occasion de tout me raconter quand on était dans cette prison. Je sais maintenant qu’en plus d’être un connard, tu es un lâche, dis-je avec hargne.
Je ne me contrôle plus, mes poings se serrent et se desserrent. Je me mords l’intérieur de la joue pour éviter de pleurer. Je ne verserai plus aucune larme pour lui. J’ai imaginé le pire quand j’ai lu sa lettre et finalement, il était parfaitement en sécurité.
— Tu sais quoi, Leandro ? Je savais bien que c’était trop beau. L’amour n’existe pas, il n’y a que les cons pour y croire. Tout ça, dis-je avec un geste du bras nous englobant tous les deux, c’était une chimère. Il n’y a rien eu entre nous, maintenant je peux jurer que si je te vois dans ma ligne de mire, je t’abats sans aucun scrupule.
De la pure méchanceté. Je ne pense pas ces derniers mots. Pourtant, je pourrais le faire dès maintenant. Je pourrais, j’ai toujours mon arme dans mon dos, mais j’en suis incapable. J’ai tellement mal. Mon Dieu, je ne pensais pas qu’il était possible d’autant souffrir.
— Je sais que tu m’en veux, mais il faut que tu m’écoutes ! Ma puce, il faut que…
Je lève la main pour lui intimer de se taire. Ce surnom. Si doux, plein d’amour. Enfin, c’est ce que je pensais, il se trouve que ce n’était qu’une tactique pour m’atteindre. Il a trouvé mon point faible. Lui.
— Pas de « ma puce », pas de « minha querida ». Dis ce que tu as à dire, ce pour quoi tu m’as fait venir, et va-t’en.
Je suis à deux doigts d’éclater en sanglots, je me retourne pour qu’il ne voie pas l’emprise qu’il a sur moi.
— Bien. Oui, je travaille aussi pour Global Delta Security, mais il y a des choses que tu ne sais pas.
Parce que tu ne me les as jamais dites !
— Le rendez-vous d’aujourd’hui n’avait pour but que de t’intimider. Ce n’est pas moi qui devais être là, mais j’ai insisté. Je ne veux pas qu’ils te fassent du mal, Linda. Mais ce n’est pas de GDS que tu dois te méfier. Crois-moi, je fais tout pour te protéger.
C’est plus fort que moi, je me retourne et lui demande :
— Même de toi ? Parce qu’il est là, le problème, Leandro. Qui me protège de toi ? Tu m’as fait bien plus de mal qu’ils n’auraient pu m’en faire.
Il détourne le regard, c’est à son tour de serrer les poings. Quand il me fait face de nouveau, ce que je vois dans ses yeux m’oblige à faire un pas en arrière.
— Tu penses que je t’ai menti, que j’ai feint d’avoir des sentiments pour toi uniquement pour t’utiliser. Mais tu ne sais pas tout de l’histoire ! Je me suis battu pour toi et je le fais encore. J’ai insisté pour venir ici, mais je ne suis même pas sûr qu’ils soient dupes ! Ils savent qu’on a couché ensemble, et je suis peut-être en danger, mais je n’ai pas le choix !
Il abat son poing contre le mur, ce que je rêve de faire depuis que je me suis arrêtée ici. Il ne cille même pas, alors que ses phalanges sont dans un sale état. Il se rapproche de moi, je suis comme tétanisée par la lueur sauvage et de colère qui brille dans ses yeux.
— Je t’interdis de croire que je ne t’aime pas ! Tu n’imagines même pas tout ce que je fais depuis que je t’ai rencontrée pour te garder en vie.
Il me caresse la joue et malgré moi je ferme les paupières.
— Ma puce, je suis désolé, vraiment. Mais si je n’avais pas voulu que tu saches la vérité, tu ne l’aurais jamais sue… Je ne suis venu que pour ça.
Il dépose un baiser sur mes lèvres et recule de quelques pas. Je titube jusqu’à prendre appui contre le mur et ferme les yeux.
Mais si je n’avais pas voulu que tu saches la vérité, tu ne l’aurais jamais sue…
— Tu m’as menti, Leandro. Tu m’as blessée comme aucun autre n’a su le faire, dis-je d’une voix froide.
Mon corps utilise le mode automatique pour m’éloigner de cet endroit, de lui. Je le pousse alors qu’il essaie de me retenir et mets de la distance entre nous. Je sais que je n’ai pas eu l’entière vérité de toute cette histoire, mais avoir Leandro devant moi me fait bien trop mal. Je remonte dans ma voiture et pars en trombe. Je n’ai pas conscience de ce que je fais, ni d’où je vais avant d’être arrivée à destination. C’est peut-être une mauvaise idée, mais maintenant que je suis là, je n’ai aucune envie de faire demi-tour. Je sors de la voiture et m’adosse contre elle. J’observe un instant les passants avant d’arrêter mon regard sur la devanture du restaurant, celui-là même où ma vie a véritablement basculé. Je pensais alors profiter d’un moment d’insouciance et de liberté, je me retrouve amoureuse, enchaînée à un homme qui m’a menti et m’a trahie depuis le début. Il s’est joué de moi, de mon âme et de mon cœur.
Devant moi, un couple rentre dans l’établissement, la femme rit à gorge déployée et son homme la regarde avec amour. Un coup au ventre, un coup au cœur. C’est ce que je voulais avec Leandro, au moins essayer de vivre ça. Une vie normale.
Je soupire, ferme les yeux et appuie mon dos contre la carrosserie. J’offre à mon visage les rayons du soleil. Et, à mes poumons, l’odeur rassurante de la pollution. La pollution, rassurante ? Il faut vraiment que je prenne des vacances dignes de ce nom. Je sens une personne s’installer à côté de moi, je n’ai pas besoin d’ouvrir les yeux pour savoir qui c’est. Je reconnais son odeur unique. Il a dû me suivre, ça ne m’étonne même pas.
— Qu’est-ce que tu fais là, Leandro ? je murmure.
— Je me fais du souci pour toi.
— Il fallait y penser avant.
— Pourquoi t’es-tu arrêtée ici ?
Je ne réponds pas. Je l’ignore. Sûrement que je voulais revivre ces instants où c’était si facile. Je le sens se déplacer pour se poster devant moi. Il pose ses mains sur mes joues, la caresse m’envoie des décharges le long de ma colonne vertébrale.
— Ma puce, regarde-moi…
Je serre encore plus les paupières. Je m’accroche au peu de rancœur qu’il me reste.
— S’il te plaît…
Merde, je ne peux résister au ton de sa voix. J’ouvre les yeux et ce que je vois dans les siens finit de détruire le mur que je commençais tout juste à bâtir autour de mon cœur. Je retiens mon souffle dans l’attente de ce qu’il a à me dire.
— Laisse-moi une chance de t’expliquer.
Il détourne le regard et le dirige vers le restaurant. Un sourire en coin apparaît lentement sur son visage.
— Tu sais, je ne devais pas rentrer dans ce restaurant, je ne devais même pas te suivre. Mais quand on s’est heurtés, je n’ai fait que fantasmer sur toi, tes lèvres et ton corps. Tu m’as envoûté au premier regard, ma puce. Tu as besoin d’explications, je sais, mais on ne peut parler ici. Et si on allait faire un tour ?
— Et pourquoi pas cent balles et un Mars ? réponds-je du tac au tac.
Un peu old school cette expression, mais ça soulage toujours autant de la sortir !
Il hausse les sourcils.
— Cent balles et un Mars ? Je pensais plutôt à des centaines de muffins.
Qu’il connaisse mon addiction aux muffins prouve qu’il en sait déjà bien trop sur moi.
— Je suis très bien, loin de toi.
Il se rapproche et pose ses mains sur le toit de la voiture, emprisonnant par la même occasion mon corps. Je serre les dents et me retiens de justesse de le gifler. Je me contente de le repousser.
— Ce qui n’est pas mon cas. J’ai passé ces derniers jours à penser à toi, à m’inquiéter de ta sécurité. S’il y a une chose sur laquelle je ne t’ai pas menti, c’est sur les sentiments que j’ai pour toi. Je tiens énormément à toi, Linda, et les mots que j’ai prononcés tout à l’heure, je les pense réellement. Accorde-moi une chance de m’expliquer.
Je muselle mon cœur qui me dit de lui sauter dans les bras et écoute plutôt ma raison. Leandro est clairement un adversaire. Rien ne me prouve qu’il n’a pas tout organisé. J’ancre mon regard dans le sien à la recherche d’un fond de sincérité. Je ne peux pas faire table rase du passé en un claquement de doigts, si ? Non, impossible.
— Tu ne peux pas être bien éloigné de moi. En tout cas, je me sens vide loin de toi. J’ai besoin de toi dans ma vie, laisse-moi te le prouver. Je ne te demande pas d’oublier ce qui s’est passé, surtout pas la partie la plus intéressante dans une chambre, ajoute-t-il avec un sourire timide. Je te demande une seconde chance pour que notre relation parte sur de bonnes bases.
Relation, besoin de toi dans ma vie. Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine.
— Qu’est-ce qui me prouve que tu ne me mènes pas, encore une fois, en bateau ?
— Rien, à part ça.
Il me prend ma main et la pose au niveau de son cœur.
— C’est avec mon cœur que je te parle aujourd’hui. C’est avec lui que je te supplie ma puce.
Je reste de longues minutes à le regarder dans les yeux à la recherche du mensonge que j’ai loupé la première fois. Mais je n’y vois que la même vénération dont je rêvais tout à l’heure. J’inspire profondément et prends une décision. J’espère qu’elle ne va pas se retourner contre moi. Je récupère ma main et mets un peu de distance entre nous.
— Suis-moi.
Je désigne du menton le restaurant et avance sans attendre. Le serveur nous place et j’attends que nos repas soient servis avant de reprendre la parole.
— Tu vas me raconter toute la vérité, tu n’oublies aucun détail. Je veux absolument tout savoir.
Je lève la main quand je le vois prêt à intervenir.
— Je n’ai pas fini. Si j’apprends que tu ne m’as pas tout raconté, tu le regretteras.
— Marché conclu, dit-il.
Leandro reste tendu tout le long du repas, il me regarde fixement, s’attendant peut-être à ce que je craque et parte loin d’ici.
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