Collision: Dangerous Game, T1 (Emma) (French Edition)

27. Leandro

Chapitre 27

 

 

LEANDRO

 

J’aurais préféré ne jamais assister à ça. J’ai l’impression qu’on m’arrache les tripes. La voir allongée à même le sol, complètement immobile me bousille le cœur. Voir Gary lui faire un massage cardiaque fend mon âme en deux. Voir la vie lui échapper est au-dessus de mes forces. Je me sens tellement inutile. Je m’étais promis de la protéger et c’est finalement par ma faute qu’elle est blessée. Elle a voulu me sauver. Elle est venue pour moi. Par amour.

L’ambulance arrive enfin, on me pousse sur le côté. C’est moi que la mort était censée cueillir, pas elle. Putain ! Je baisse la tête et pose mes mains à plat. Je laisse mes larmes arroser les herbes mortes. Je ne survivrai pas à sa mort. Je n’y arriverai pas. Je ne vois plus ma vie sans Linda. Elle ne peut pas mourir. Elle n’a pas le droit. Un cri de rage et de tristesse mêlées remonte de ma gorge. J’ai la sensation qu’une dague est plantée dans mon cœur et que quelqu’un s’amuse à la faire tourner. Encore et encore.

Alexeï est au volant de la voiture qui nous emmène à l’hôpital le plus proche. Je n’ai pas prononcé un mot depuis que je suis monté. Mon corps a activé le pilote automatique. Mon cerveau, lui, utilise le mode repeat. La même scène repasse en boucle devant mes yeux. Ses derniers mots, tout ce sang.

Je ferme les yeux et appuie ma tête contre la vitre. Je lui avais promis que tout serait bientôt fini. Mais pas comme ça. Ça ne devait pas se passer comme ça. Enfoiré de destin. Nos chemins se sont croisés à un carrefour et au moment où on devait emprunter la même route, il me l’enlève.

— Elle va s’en sortir, me dit Josh. C’est une battante.

Je sais qu’il tente de se rassurer aussi, de garder espoir.

— Elle a perdu tellement de sang, je bégaie, tellement de sang.

Un silence de mort s’installe après mes derniers mots. Je ne devrais pas baisser les bras aussi facilement, je devrais croire en elle, en sa force. Mais l’avoir vue si faible, avoir vu sa poitrine arrêter de se soulever, me rendent incapable de croire en son rétablissement. Voir la femme que vous aimez, pour laquelle vous seriez prêt à tout, agoniser sous vos yeux a de quoi mettre à terre n’importe quel homme.

Alexeï nous dépose devant la porte des urgences peu de temps après l’ambulance, puis part garer le véhicule plus loin. Je cours jusqu’à l’accueil, une jeune femme lève la tête. Elle tente d’abord de nous calmer, mais devant nos mines déterminées, elle nous indique le chemin de la salle d’attente.

Je suis incapable de rester en place, je fais les cent pas dans la pièce exiguë. La plupart des gens ont fui. Josh est assis, les épaules voûtées et la tête basse, sur une chaise. Quant à Alexeï, il est adossé au mur dans un coin de la pièce, le regard fixé sur moi. À chaque fois qu’un médecin entre, je suis sur le point de lui sauter dessus. Mais aucun ne vient pour m’annoncer dans quel état est la femme de ma vie. Je finis par m’asseoir et baisse mon regard au sol.

Brisé.

L’arrivée d’un groupe attire mon attention. Je relève la tête et observe la nouvelle agitation. Je reste pantois lorsque je découvre qu’ils sont là pour moi. Je me lève et aussitôt ma mère se jette dans mes bras.

Je la serre à en l’étouffer. Très vite, Shayane et Nalia nous rejoignent pour un câlin familial comme lorsqu’on était petits. Ma mère met ses mains autour de mon visage, essuie mes larmes et me regarde droit dans les yeux.

— Tout va bien se passer, meu filho querido5. Tu dois croire en elle, tu m’entends.

J’ai la gorge trop nouée pour parler, je me contente de hocher la tête et de la serrer, encore une fois, dans mes bras.

— Viens t’asseoir. Et raconte-moi ce qu’il s’est passé.

Je n’ai pas réfléchi à ce que je devais leur dire. Putain ! Je passe ma main sur mon visage et expire un grand coup. Je ne sais pas comment elles vont réagir, surtout lorsqu’elles sauront le fin mot de cette histoire. Je ferme les yeux et appuie ma tête contre le mur. Et sans les regarder, je lâche ma première bombe.

— Felipe est en vie.

J’entends ma mère aspirer une grande goulée d’air.

— C’est impossible, tu dois te tromper. J’étais là… j’ai vu la boîte… j’ai… Putain, s’exclame Shayane.

— Je ne me trompe pas, je l’ai vu.

— Comment ? interroge ma mère.

— Tu es sûre de vouloir le savoir maman ? Ça te fera peut-être plus de mal encore.

— Dis-moi, m’implore-t-elle.

Alors c’est ce que je fais, je leur raconte tout ce qui s’est passé depuis le début. Shayane m’interrompt à plusieurs reprises. Elle a du mal à me croire. Je la comprends, elle était derrière moi quand j’ai trouvé la boîte avec le fameux doigt. Je ne voulais pas lui montrer, elle a insisté et a fini par me prendre le colis des mains. Par la suite, ce souvenir l’a hantée pendant des années. Elle a eu du mal à se remettre de ce traumatisme et à faire son deuil.

Ma mère et Nalia n’ont pas ouvert la bouche depuis que j’ai commencé. Elles sont sous le choc. Je ne sais pas encore si je dois leur dire que c’est Felipe qui a tiré.

— Comment Linda est arrivée à l’hôpital ? me demande Nalia.

Je ne sais pas si je vais avoir la force de raconter cette partie. Plusieurs minutes passent, mais je n’arrive toujours pas à prononcer le moindre mot. Finalement, Josh vient à mon secours.

— Linda, Alexeï, Gary et moi avons rejoint l’équipe d’intervention. Notre objectif était de sortir Leandro de là-bas, le leur était de s’occuper de Felipe. Mais le feu qui s’est propagé dans l’immeuble a bouché plusieurs des issues. Linda, têtue comme elle est, ne voulait pas attendre. Elle ne voulait pas te laisser, souffle-t-il en me lançant un regard triste. Elle a été la première sur les lieux, on a dû suivre sans attendre. Elle t’a très vite repéré dans un coin, elle a éliminé ceux qui étaient sur sa route, comme si ce n’était que des moucherons. Bref, elle ne pouvait pas t’atteindre depuis les flammes. Je suppose que c’est pour ça qu’elle n’a pas tiré tout de suite, elle a dû avoir peur de te toucher.

Josh marque une pause puis regarde ma mère dans les yeux.

— Felipe a tiré sur Linda, elle a fait de même en même temps. Elle portait un gilet pare-balles, mais l’arme de Felipe devait être chargée de balles spéciales. Vulgairement, on les appelle les « tueuses de flics ».

— Oh mon Dieu, chuchote ma mère au bord des larmes.

— Putain, putain ! crie Nalia.

Shayane ne dit pas un mot et quitte la pièce. Je m’apprête à la rejoindre quand Alexeï me retient.

— Je vais y aller, reste ici au cas où un médecin arrive.

Je me rassois donc et écoute d’une oreille distraite les injures qui sortent de la bouche de ma petite sœur. Ma mère serre ma main, je me tourne vers elle et pose ma tête sur son épaule. Preuve qu’il n’y a pas d’âge pour se faire consoler par sa mère.

Plusieurs heures passent sans qu’on nous donne aucune nouvelle. Nalia s’est endormie sur l’épaule de ma mère. Josh est toujours aussi silencieux. Alexeï et Shayane ne sont pas encore revenus. Je suppose qu’elle a besoin de temps pour intégrer l’idée que son père était vivant pendant toutes ces années, qu’il est devenu l’un des criminels les plus recherchés et qu’en plus il a tiré sur la compagne de son fils. Ça fait beaucoup à digérer dans la même journée. Même pour moi.

Quand je suis sur le point de me lever pour exiger des informations, Gary entre dans la pièce. Il a été autorisé à regarder l’opération, il faut dire qu’être accompagné d’un membre du gouvernement a beaucoup aidé le directeur à donner son accord. Je bondis sur lui. Son expression tendue ne me rassure pas du tout.

— Je sors du bloc. La balle n’a causé aucun dommage aux organes vitaux, mais elle a perdu beaucoup de sang. Son cœur s’est arrêté à deux reprises, mais c’est une battante. Ils finissent de l’opérer et elle sera transférée aux soins intensifs. On va devoir surveiller qu’il n’y a pas de séquelles au niveau cérébral. Les prochaines vingt-quatre heures vont être décisives. Je viendrai vous chercher quand vous pourrez la voir.

— Merci Gary, dis-je, laconiquement.

Il hoche la tête.

— Je voulais juste te prévenir et ne pas te laisser dans le flou. Je reviendrai pour vous dire quand les visites sont autorisées.

Je relâche mon souffle. Elle n’est pas morte. Je dois croire en elle, ma guerrière, ma battante.

Ma femme.

Quatre jours plus tard

Linda n’a toujours pas ouvert les yeux, mais je sais qu’elle n’en est pas loin. Hier, j’ai renvoyé les autres se reposer. Seuls Gary et Josh ne m’ont pas écouté. Ils n’ont quasiment pas fermé l’œil depuis qu’on est arrivés dans cet hôpital. Les infirmières ont bien tenté de les chasser, mais c’était peine perdue.

On a installé Linda dans une chambre simple. Les murs sont peints en beige, il y a une petite armoire, un écran plat et une salle de bains. Ce n’est pas très gai, mais ça fait parfaitement l’affaire.

Moi-même, je ne quitte son chevet que pour me laver et me changer. Avec ma barbe, mes yeux rougis, mes cernes et mon teint livide, j’ai l’impression de sortir tout droit d’un film d’horreur. C’est ce que ma vie a été, ces derniers jours. J’ai vécu avec l’angoisse qu’elle refasse un arrêt cardiaque. Encore aujourd’hui, j’ai peur qu’elle n’ouvre plus jamais les yeux. Les médecins tentent de me rassurer, disent qu’il faut lui laisser du temps.

Donc c’est ce que je fais, je lui laisse du temps. Je passe le mien à lui raconter ce qu’on fera quand elle sera rétablie. Mais je lui promets surtout de la chérir jusqu’à la fin de mes jours. Je lui prends la main et commence à parler d’une voix enrouée par l’émotion.

— Tu sais ce qu’on fera, aussi, ma puce ? On achètera une belle maison, perdue en pleine campagne. Au calme, sans aucun voisin chiant. C’est le rêve, non ? Il nous faudra beaucoup de pièces. D’une, parce qu’il faut de la place pour tous les enfants qu’on aura. De deux, je sens que ma famille se fera une joie de squatter de temps en temps. Et de trois, ça nous fera des endroits à baptiser. Mais avant ça, on ira en vacances. Oh oui, le pied ! Le sable chaud, la mer et des cocktails pour toi. Et…

Soudain, je ressens une pression au niveau de ma main. Elle est faible, mais je l’ai bien sentie. À moins que ça soit mon cerveau qui imagine des choses. Ce ne serait pas la première fois, il y a deux jours j’étais sûr qu’elle avait bougé.

— Ma puce ?

Ses yeux papillonnent avant de se refermer. Je devrais appeler une infirmière tout de suite, mais je veux d’abord être sûr que je ne divague pas. Je lui laisse le temps de revenir à elle doucement. Elle ouvre enfin les yeux et fait une grimace qui m’arrache mon premier sourire depuis des lustres. Elle tente de parler, mais n’y arrive pas.

— Tu veux de l’eau ?

Linda hoche la tête en grimaçant encore. Je vais lui chercher un gobelet d’eau et lui apporte. Je la fais boire par gorgée.

— Doucement ma puce, on va s’arrêter là, pour l’instant. Je ne voudrais pas me faire taper par les infirmières.

Elle repose sa tête sur les oreillers et tourne son visage vers moi. Elle place sa main sur ma joue. Ce même geste que le soir où ma vie a basculé. Les larmes me montent aux yeux.

— Tu es bien là, chuchote-t-elle.

— Oui, minha querida.

— Tu as mauvaise mine, Leandro.

Elle m’arrache mon premier sourire depuis des jours quand je l’entends répéter ce qu’elle m’a dit en arrivant dans la cellule ce jour-là. Je la prends dans mes bras en faisant attention à sa blessure. Je veux juste sentir son cœur battre contre le mien, sa peau chaude contre la mienne. Bon Dieu, je veux juste sentir à quel point elle est réelle et enfin réveillée. À contrecœur, je me détache d’elle et après un rapide baiser sur ses lèvres, je me lève.

— Il faut prévenir les infirmières que tu es de retour.

J’appuie sur le bouton d’appel et quelques secondes plus tard, une infirmière entre dans la pièce. Elle a un sourire éclatant en voyant ma battante les yeux grands ouverts.

— Mlle Perrin, ça fait plaisir de vous voir parmi nous !

Elle prévient le médecin qui lui fait passer une batterie d’examens et lui pose une tonne de questions. Linda est épuisée, elle finit par s’endormir peu de temps après son départ. J’en profite pour appeler Josh et Gary et leur annoncer la bonne nouvelle. Je le dis aussi à ma famille. Ils veulent tous passer dans la minute, je leur explique qu’il serait préférable qu’ils viennent demain pour qu’elle puisse se reposer un peu. Et puis ça me permet de l’avoir rien que pour moi.

J’enlève mes chaussures, mon pull et monte sur son lit. Je me place derrière elle et presse son dos contre ma poitrine. Je respire enfin totalement. L’avoir dans mes bras, c’est tout ce qu’il me manquait. Et pour la première fois depuis quatre jours, le sommeil vient à moi.

Je suis réveillé par des caresses dans mes cheveux. Je suis à la limite de ronronner tellement c’est agréable. Je me décide à ouvrir les yeux et décrète que c’est le meilleur réveil que j’ai jamais eu. Linda a un énorme sourire et malgré ses cheveux en bataille elle reste pour moi la plus belle femme que la terre ait portée.

— Salut, toi, dit-elle.

— Salut ma marmotte. Comment te sens-tu ?

— Ça va. Ça tire un peu, c’est tout.

— Tu me le dirais si ça n’allait pas ?

— Non, me répond-elle en toute franchise.

— C’est bien ce que je pensais. Prépare-toi à être surveillée comme du lait sur le feu, alors.

Elle me pousse pour que je m’allonge et pose sa tête sur ma poitrine. Je dépose un baiser sur ses cheveux. Je n’ose briser le silence apaisant qui s’installe.

— J’ai eu peur tu sais, dit-elle soudainement. Pour toi. Je ne pensais qu’à te faire sortir de là. Coûte que coûte. Quand j’ai vu l’explosion, j’ai eu l’impression que c’était mon cœur qui éclatait.

— J’ai eu peur moi aussi. J’ai bien cru que je t’avais perdue. Mais tout est fini maintenant, on ne se préoccupe que de l’avenir.

— Tu parles des cocktails et des vacances dont tu m’as parlé ?

— Tu m’as entendu ? je m’exclame, surpris.

— Des bribes. Ce n’était pas toujours distinct, mais c’est ce qui m’a permis de refaire surface, je crois. Je me suis raccrochée à toi.

Je place mon index sous son menton et relève sa tête.

— Je suis heureux que tu l’aies fait.

Doucement, je pose mes lèvres sur les siennes. Mon Dieu, que ça m’avait manqué ! Je sème un chemin de baisers le long de sa mâchoire.

— Tu m’as manqué ma puce, je murmure contre sa bouche.

— Je me ferai pardonner plus tard, réplique-t-elle avec un sourire coquin.

Misère, que sa convalescence va être difficile ! Des coups à la porte m’empêchent de continuer.

— Entrez, dis-je.

Gary passe la tête dans l’embrasure, un sourire éclaire son visage quand son regard se pose sur Linda. Il entre dans la pièce, suivi de Josh. Je descends du lit et remets mes chaussures. Gary vient prendre Linda dans ses bras.

— Alors comment va ma belle au bois dormant ?

— Son prince charmant l’a réveillée, répond-elle en me lançant un regard complice.

Josh, l’air bouleversé, n’a pas bougé de la porte.

— Josh, l’interpelle Linda d’une toute petite voix.

Il se racle la gorge, avance vers elle et s’arrête bien avant d’arriver jusqu’au lit.

— Approche ma grenouille, je ne vais pas te manger, tu sais ?

Il rit un peu.

— Dommage, j’aurais bien…

Gary lui met une claque derrière la tête, l’empêchant de continuer sa phrase.

— Aïe, mais pourquoi tu as fait ça ?

— Je suis son preux chevalier, il faut que je prenne sa défense.

Linda éclate de rire en se tenant le ventre. On est tous les trois hypnotisés. Je crois que l’on est tous d’accord pour dire que ce son nous avait manqué. Après un rapide câlin, Josh qui s’est enfin détendu se détache et lui demande, intrigué :

— Au fait, pourquoi tu m’appelles ma grenouille ?

Linda a un sourire éclatant.

— Quand tu seras plus grand, je te le dirai.

— Je peux être plus grand en une minute si tu veux, dit-il en haussant les sourcils plusieurs fois. Aïe…

Cette fois-ci, c’est moi qui lui ai mis une grande tape derrière la tête. C’est dans la même ambiance que se passe la journée, au gré des visites. Le soir, je la prends dans mes bras et laisse les battements de son cœur me bercer…

5 Meu filho querido : Mon fils chéri (NdA)

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