Collision: Dangerous Game, T1 (Emma) (French Edition)
20. Leandro
Chapitre 20
LEANDRO
— Ton père, tu en es sûr ?
Même si ça fait quinze ans que je ne l’ai pas vu, je sais que c’est lui. Il n’a pas vraiment changé, du moins physiquement.
— Crois-moi, je suis capable de reconnaître mon père, je réponds plus sèchement que je le voulais.
— Je sais que tu es en colère par rapport à tout ça, mais ce n’est pas une raison pour t’en prendre à moi !
— En colère ? Je ne suis pas en colère là, je suis bien plus que ça ! je me mets à hurler. J’ai passé mon adolescence à préparer un plan pour le venger. C’est ce qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui, c’est ce qui m’a fait prendre ce chemin de merde. Putain, je suis devenu un meurtrier, un tueur de sang-froid à cause de ce qu’on a vécu, avec ma famille ! Alors que cet enfoiré était tranquillement en train de… je ne sais même pas ce qu’il faisait ! Ça me rend malade… j’ai…
Je fais un pas en arrière et m’éloigne d’elle.
— Je vais faire un tour.
Je tourne les talons et me dirige vers le 4x4 garé devant le garage. Je ne me retourne pas quand elle crie mon prénom, j’ai besoin de temps pour digérer. Je crispe les mains sur le volant et pose ma tête dessus. J’ai l’impression que rien n’aurait pu plus m’achever qu’apprendre ça. Mon père en vie, je n’ai même pas demandé à Linda d’où venait cette photo. Je suis sûr que la réponse ne m’aurait pas plu. Je démarre sans savoir où je vais, les scènes de mon enfance tournent en boucle dans ma tête. Comment est-ce possible que tout le monde se soit fait avoir ? Comment a-t-il pu nous abandonner ? De toutes les questions, c’est cette dernière qui fait le plus mal. Qu’est-ce qu’on était pour lui, des meubles ? De vieilles poubelles, bonnes à jeter… ?
J’arrive dans une petite ville, les rues sont bien trop calmes pour moi. Je ne sais pas comment je suis arrivé jusqu’ici sans avoir d’accident, mais je ne vais pas tenter plus ma chance. Je m’arrête devant un bar où il y a peine assez de place pour une vingtaine de personnes. Me saouler la gueule, voilà une bonne idée, évacuer cette colère qui me ronge l’âme, rampe sous ma peau. Installé sur un tabouret, je demande au barman un whisky.
Un, deux, trois verres, je commence à me sentir mieux dans les vapeurs de l’alcool. Mon regard fait un tour rapide du bar, la plupart des clients sont des vieux. Tant mieux, pas d’emmerdes, pas de « je suis celui qui pisse le plus loin ». En fond sonore, de vieilles musiques des années 80. Rappel de l’époque où ma famille était encore heureuse. Les souvenirs affluent de nouveau. Trop vite, en trop grand nombre. Le jour où j’ai conduit la voiture de mon père, ma mère était complètement hystérique. Il faut la comprendre, je n’avais que douze ans, mais c’était un moment entre hommes. Quand on allait à la pêche ensemble. Le jour où mes sœurs ont fait du vélo pour la première fois sous les applaudissements de ma mère et mon père. Il y a eu peu de moments où il était présent et je les chérissais comme la prunelle de mes yeux. Maintenant, je n’ai qu’une envie, passez un bon coup de balai dessus, les enfouir au plus profond. Les oublier, l’oublier lui.
Un groupe assez bruyant rentre dans le bar, les autres clients se font aussi petits que possible. Je jette un coup d’œil aux six nouveaux arrivants. Des pseudos délinquants, des branleurs, je ne vois pas d’autres mots, certains ont l’air d’avoir un balai dans le cul. Ils fanfaronnent, font les mecs qui en ont. Laissez-moi rire, même Linda les ferait se chier dessus. Je détourne le regard de cette bande de comiques.
— Hé, le vieux. T’as pas entendu ? Bouge de là.
Il me faut une bonne dizaine de secondes pour comprendre que c’est à moi qu’ils s’adressent. Pourtant je ne leur accorde toujours pas un regard. Le barman semble sur le point d’appeler les flics et c’est un problème que je n’ai pas besoin d’ajouter à ceux que j’ai déjà. L’un d’entre eux m’empoigne par le bras. Je laisse la colère que j’avais essayé d’enfouir ressortir et transparaître sur mon visage. Celui qui m’a attrapé pour me retourner vers eux et le « chef » veulent donc en découdre… ? Parfait ! Justement ce qu’il me fallait.
Un blond et un aux cheveux multicolores, des muscles décoratifs. Ils sont tous deux aussi fins que des allumettes, je n’ai qu’à souffler dessus pour qu’ils tombent. Je ne comprends pas pourquoi ils ne battent pas en retraite. Ils m’encerclent, pensant avoir l’avantage sur moi. Je ris intérieurement, prêt à en découdre. Je repère les failles dans leurs postures, du pain béni pour moi. Ça va être bien trop simple, je regrette presque que les autres ne se joignent pas à eux. Je relâche les épaules et me concentre. Il ne faudrait pas que je casse mes jouets trop vite.
Ils resserrent leur cercle lorsque je me lève, j’esquive une clé de bras en envoyant un coup de coude en plein dans le plexus de celui qui se trouve derrière moi. Plié en deux, l’arc-en-ciel ne reviendra pas tout de suite à l’attaque. L’autre en profite pour me mettre une droite. L’enfoiré, je l’ai quand même sentie… ! Comme quoi, il ne faut jamais sous-estimer son adversaire. Je contre avec un direct dans l’estomac et enchaîne avec un crochet de l’avant-bras sur son nez. Le craquement que j’entends ne fait que monter mon adrénaline. Je finis avec un front kick, son corps atterrit sur une table en bois. Les autres ont apparemment pris leur courage à deux mains, puisque l’un d’entre eux me ceinture pendant qu’un autre me lance un direct dans la mâchoire.
Je prends appui sur celui de derrière et envoie un coup de pied en pleine face de l’imbécile qui vient de me frapper. Putain, ça fait du bien ! Je percute un mur avec l’autre dans mon dos, il laisse échapper un gémissement avant de relâcher la pression de ses bras. Un coup de poing en me tournant vers lui et l’affaire est réglée. Je fais un rapide tour du bar. Quatre sont au sol, une table en moins, quelques chaises renversées et le barman est au téléphone. Je crois que c’est le moment de m’éclipser, mais avant, je m’avance vers le groupe de survivants. Je m’approche du premier à ma portée, un petit brun avec piercings et tatouages. Je l’attrape par l’écharpe et lui dis d’une voix où ma colère se fait encore entendre :
— La prochaine fois, vous y réfléchirez à deux fois avant de vouloir bouger quelqu’un de sa place.
Les joues écarlates, il balbutie une réponse que je prends pour un oui. Je dépose une bonne liasse de billets sur le comptoir pour les réparations et m’en vais avant que la police n’arrive. Il est temps d’affronter la réalité.
Je retrouve Gary et Josh dans leur repaire, la cuisine, en train de s’empiffrer.
— Linda t’attend dans la véranda, dit Josh, la bouche pleine de pâtes.
Je hausse les sourcils. Devant ma mine intriguée, il s’empresse de finir sa bouchée avant de m’expliquer.
— Elle ne nous a pas dit pourquoi tu étais parti, ni où. Juste de te prévenir de la rejoindre là-bas.
Je hoche la tête et me dirige vers la véranda. Je l’y retrouve emmitouflée dans un plaid. Une tasse de chocolat dans les mains, son regard perdu vers la Loire, c’est le plus beau tableau qui m’a été donné de voir.
— Tu comptes rester à la porte ou bien t’asseoir à côté de moi… ? marmonne-t-elle.
Je fais mieux que ça, je la soulève et la prends dans mes bras. Elle pose en catastrophe son mug sur la table. J’enfouis mon nez au creux de sa clavicule. Un mélange de noix de coco et d’elle m’enivre et réveille mes sens. Je passe mes mains autour de sa taille et la serre plus fort contre moi.
— Tu t’es battu ?
— Hum hum.
— Tu comptes me raconter ?
Je lui fais un rapide résumé de ce qui s’est passé. La mâchoire serrée, elle ne dit pas un mot. J’ai soudain peur de sa réaction.
— Je suis sûre qu’ils portent des slips kangourous.
Je fronce les sourcils, parfois j’ai vraiment du mal à la suivre.
— Oui, des slips kangourous. C’est le genre de mec à ne pas vouloir la sortir dans les toilettes publiques parce qu’ils en ont une petite. Alors ils utilisent la poche des slips kangourous, m’explique-t-elle.
Je la regarde avec les yeux comme deux ronds de flan avant d’éclater de rire. Mon Dieu, cette femme est exceptionnellement étrange et elle fait partie de ma vie. Une fois mon fou rire passé, je reprends mon sérieux et fais ce que j’aurais dû faire depuis le début. Je l’embrasse à en perdre le souffle. De doux, notre baiser devient vite plus avide. Haletant, je suce sa lèvre inférieure. Linda se détache de moi et marche jusqu’à la rambarde.
— Leandro, attends… Qu’est-ce qu’on va faire ?
Je sais qu’il est question de mon père, à présent. Je passe la main dans mes cheveux.
— Tu vas me dire ce que vous avez trouvé sur lui et on avisera, je grogne.
— Ça ne va pas te plaire.
Je le sais bien. Je sais que ça va faire mal. Mais il n’est plus question que de moi, je dois protéger celle que j’aime.
Je regarde sa silhouette élancée, il est certain que cette femme est devenue mon tout, mon roc. Jamais je n’étais tombé amoureux de cette manière – si vite, et de façon si absolue.
La voix de Linda me ramène à l’instant présent.
— Ça ne va vraiment pas te plaire.
— Tu radotes, ma puce, dis-je en la rejoignant.
Elle me tape sur le torse avant de se blottir contre moi et de se lancer, enfin.
— La photo que Josh t’a montrée, je l’ai faite quand j’étais en planque. On le voit une première fois à l’entrée et une deuxième fois dans un des bureaux de GDS. J’avais réussi à identifier tout le monde, sauf lui. J’ai été obligée de demander un peu d’aide.
— À qui ?
— On en parlera plus tard, élude-t-elle.
Je fronce les sourcils. Pourquoi me cache-t-elle ce détail ? Il s’agit peut-être d’un ex. Mes poings se crispent à cette idée, certes je n’ai pas à être jaloux de son passé, mais l’imaginer avec un autre m’est insupportable. Elle ne me laisse pas le temps de la questionner plus, elle continue son récit.
— Bref, c’est seulement hier soir que l’on a appris son identité. Alex Wilkes. Quand j’ai montré la photo à Josh et Gary, j’ai repensé à ce que tu m’avais dit à propos d’une possible taupe chez eux. Alors, en faisant A+B, Josh a décidé de t’en parler.
Un silence pesant s’installe, Linda doit redouter ma réaction à la façon dont mon corps se tend.
— Ne t’inquiète pas, je ne vais pas retourner dans un bar pour me battre avec des mecs portant des slips kangourous.
Je sens contre ma poitrine son corps pris de soubresauts. J’aime le son qu’elle émet en essayant de contrôler son fou rire. Putain, je ne pensais pas qu’il était possible d’être encore plus amoureux d’elle.
— Il ne s’appelle pas Alex Wilkes. Quand j’étais plus jeune, mon père et moi, on regardait souvent Misery. Annie Wilkes est l’un des personnages principaux de l’histoire.
— Oh oui, je connais ce film. Il m’a traumatisée, surtout le coup de la masse sur les jambes. J’en frissonne rien que d’y penser.
— J’avoue qu’il est un peu flippant. Bref, on était fans de ce film, mais aussi de L’Orange Mécanique, il s’est inspiré d’Axel DeLarge pour son prénom.
— Vous ne pouviez pas regarder des comédies romantiques ?
Je lui lance un regard farouche, elle lève les mains en signe de reddition.
— Il faut dire que ce n’est pas très gai, comme films.
— Désolé, mais on n’était pas du genre Quand Harry rencontre Sally. Même après sa prétendue mort, j’ai continué à les regarder, en me souvenant du bon vieux temps, tu comprends ?
— Oui, c’était comme si vous partagiez encore ce moment à deux.
Je hoche la tête, la gorge soudain trop nouée pour parler. Je reporte mon regard vers l’horizon. Le soleil se couche sur la Loire. Un mélange de violet, de bleu et d’orange se reflète sur le fleuve. Je comprends mieux pourquoi elle s’est réfugiée ici pendant notre dispute, ce coin procure un sentiment de sérénité.
— Alors, il s’appelle comment ?
— Felipe Sanchez, je réponds laconiquement.
Un moment de flottement passe avant que je n’ose la regarder dans les yeux, elle affiche un large sourire.
— Donc tu t’appelles Leandro Sanchez !
— Oui.
— C’est bizarre…
— De quoi ?
— Que je ne sache ton nom que maintenant.
Il me faut deux bonnes minutes trouver pour quoi dire. Elle a raison, je connais tout d’elle et moi je lui donne tout au compte-gouttes. Sauf mon amour. Je n’ai jamais autant livré mes sentiments et mes peurs qu’à Linda.
— C’est vrai, c’est étrange. Mais à ma manière je t’ai donné et montré de moi plus qu’à n’importe qui d’autre.
J’adore la façon dont ses joues rougissent quand on parle de nos sentiments. Je pense que notre relation l’intimide. Même moi parfois, j’ai l’impression que tout va si vite, que c’est trop intense pour que ça soit réel.
— Je ne sais pas comment gérer tout ça, soupire Linda.
Je commence à paniquer. Si elle pense qu’elle ne va pas pouvoir supporter mon passé, je ne suis pas en mesure d’assurer que je ne vais pas cogner sur tout ce qui bouge.
— Eh, détends-toi ! Je ne parle pas de nous, mais de cette affaire, s’exclame Linda.
— Je te rassure, on est deux dans le même cas, alors.
On reste un moment comme ça, blottis l’un contre l’autre, en silence. Un instant paisible dans une période chaotique. Linda est mon havre de paix. J’espère que j’arrive à lui procurer autant de réconfort qu’elle m’en apporte. Josh vient nous chercher, nous demandant si l’on compte manger un jour. Soi-disant qu’il n’y aura plus rien si on ne se décide pas vite. Linda lève les yeux au ciel et répond d’une voix étouffée qu’on arrive dans cinq minutes. Josh grogne et marmonne quelque chose sur le fait de dépérir et l’existence d’une boîte de lasagnes divines dans le congélateur.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demande-t-elle, anxieuse.
— On va en discuter avec les autres et établir un plan, du moins essayer.
On les rejoint dans leur QG et on se sert une part de lasagnes chacun. Josh et Gary se disputent à propos d’un match de foot, apparemment ils supportent des équipes adverses.
— Ah, les hommes, marmonne Linda.
Elle se retourne vers moi et me demande le plus sérieusement du monde :
— Dis-moi que tu n’es pas un fan de foot. Pitié, pitié !
— Pas du tout ma puce, je ne suis pas fan de sport… enfin à part celui qui se pratique à deux, dis-je en haussant plusieurs fois les sourcils.
Elle se rapproche de moi et murmure à mon oreille.
— Je vois très bien de quoi tu parles, un de ces sports où l’on mouille le maillot et on joue avec d’énormes balles, le terrain peut même parfois être glissant. Tout le savoir-faire est dans l’utilisation de la batte.
Elle dépose ses lèvres juste sous mon oreille avant de semer un chemin de baisers le long de mon cou.
— Le cricket ! susurre-t-elle.
Putain ! Je lui lance un regard noir. Elle est fière d’elle, en plus.
— Ben alors bébé, on se retrouve serré dans son pantalon… ?
— Tu vas me le payer, je grogne.
— Oh, mais je n’attends que ça.
Josh et Gary, qui avaient interrompu leur débat pour écouter, sont morts de rire. Les enfoirés !
— Ne faites pas trop les malins, vous deux ! je leur lance. Pensez au fait que les repas n’arrivent pas tout seuls dans le frigo !
— Oh, moi qui pensais que c’était grâce à Gary, s’exclame Linda.
— D’ailleurs à ce sujet, tu ne nous as pas dit qui les faisait, réplique Josh.
— C’est ma mère, dis-je en haussant les épaules. Elle habite à 40 km d’ici et c’est un de ses gardes du corps qui fait le livreur.
— Comment ça se fait qu’on ne l’ait jamais vue ? interroge Gary.
— Vous dormez trop, les gars.
Ils prennent un air scandalisé et s’apprêtent à répliquer… quand le verre que Linda allait porter à ses lèvres se brise en un millier de morceaux. Suivi de près par les baies vitrées. Putain, on est attaqués ! On se couche tous au sol, nos réflexes professionnels prenant le dessus. Je vérifie rapidement si Linda n’a pas été touchée, mais la balle n’a fait que l’effleurer.
— Suivez-moi, je hurle pour me faire entendre par-dessus le sifflement des balles.
Je me dépêche de les amener dans la pièce attenante et surtout à ma planque d’armes. Toujours accroupi, je fais la distribution.
— On est sûrement cernés, chuchote Linda.
— Il y a un passage secret pour sortir d’ici. Je vous préviens, ça ne va pas être une promenade de santé.
Je commence à avancer en direction du sous-sol. Les balles passent tout près, on réplique autant que possible tout en restant à couvert. On progresse bien trop lentement à mon goût et déjà on est obligés d’abattre ceux qui tentent de rentrer dans la maison. Ils sont nombreux et suffisamment équipés pour sortir victorieux de cet affrontement. Plus quelques pas et on pourra atteindre le sous-sol.
— Grenade ! s’écrie Josh.
Mais il est trop tard pour se mettre à l’abri, une explosion fait effondrer une partie des murs, me coupant des autres. Putain ! Putain, merde ! J’entends des pas se rapprocher de mon côté et à en juger par le bruit, ce ne sont pas ceux d’un seul homme…
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