Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 9 sur 50

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet .................................................................. 18

J’ai passé aujourd’hui ainsi une bonne journée, la fenêtre ouverte, avec du soleil sur la rivière et la plus grande séréni-té du monde. J’ai écrit une page, en ai esquissé trois autres. J’espère dans une quinzaine être enrayé ; mais la couleur où je trempe est tellement neuve pour moi que j’en ouvre des yeux ébahis.

Mon rhume touche à sa décadence ; ça va bien. Au mi-lieu du mois prochain, j’irai à Paris passer deux ou trois jours. Travaille, pense à moi, pas trop en noir et, si mon image te revient, qu’elle t’amène des souvenirs gais. Il faut rire quand même. Vive la joie ! Adieu. Encore un baiser. Le protégé de Mme Sand aura prochainement un article dans le Journal de Rouen.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] lundi soir. [3 novembre 1851.]

J’aurais dû déjà répondre à votre longue et douce lettre qui m’a ému, pauvre chère femme. Mais je suis moi-même si lassé, si aplati, si embêté, qu’il faut que je me secoue verte-ment pour vous dire merci d’avoir lu si vite Melænis. J’ai embrassé de votre part l’auteur, qui a été touché de cette sympathie. – Vous êtes la première du public qui l’applaudissiez. Eh bien, qu’en dites-vous ? N’est-ce pas que c’est assez crânement tourné ? Je ne puis juger de sang-froid cette œuvre qui a été faite sous mes yeux, à laquelle j’ai beaucoup contribué moi-même. J’y suis pour trop pour qu’elle me soit étrangère. Pendant trois ans ç’a été travaillé au coin de ma cheminée, strophe à strophe, vers à vers. – Je

– 18 – crois qu’on peut dire que ça promet un poète de haute fu-taie.

Nous étions, il y a quelques années, en province, une pléiade de jeunes drôles qui vivions dans un étrange monde, je vous assure. Nous tournions entre la folie et le suicide. Il y en a qui se sont tués ; d’autres qui sont morts dans leur lit, un qui s’est étranglé avec sa cravate, plusieurs qui se sont fait crever de débauche pour chasser l’ennui. – C’était beau ; il n’en reste plus rien que nous deux Bouilhet, qui sommes tant changés ! Si jamais je sais écrire, je pourrai faire un livre sur cette jeunesse inconnue, qui poussait à l’ombre, dans la retraite, comme des champignons gonflés d’ennui. Le secret de tout ce qui vous étonne en moi, chère Louise, est dans ce passé de ma vie interne que personne ne connaît. Le seul confident qu’elle ait eu est enterré depuis quatre ans dans un cimetière de village à quatre lieues d’ici. C’est quand je suis sorti de cet état que je suis venu à Paris et que j’ai connu Maxime. J’avais 20 ans, j’étais un homme et tout à fait. – Il a pu lire le livre, mais non la préface, que je me rappelle bien, mais que je ne saurais nettement faire comprendre. Melænis, en résumé, est le dernier écho de beaucoup de cris que nous avons poussés dans la solitude ; c’est l’assouvissance d’un tas d’appétits qui nous ravageaient le cœur. – Vous avez rai-son de dire que je n’en ai pas. Je me le suis dévoré à moi-même.

Aujourd’hui je me sens noyé dans des flots d’amertume. L’arrivée des exemplaires de Melænis m’a fait un effet de tristesse. Nous avons passé hier tout notre après-midi, sombres comme la plaque de la cheminée. Ça nous causait une impression de prostitution, d’abandon, d’adieu. Com-prenez-vous ? Quand j’ai reçu, au contraire, il y a 4 ans, le

– 19 – volume de Maxime, les mains me tremblaient de joie en coupant les pages. – D’où vient cette glace de maintenant, impression si différente de l’autre ? Je vous assure que tout cela ne m’excite nullement et que j’ai grande envie de deve-nir phoque, comme vous dites. Je me demande à quoi bon aller grossir le nombre des médiocres (ou des gens de talent, c’est synonyme) et me tourmenter dans un tas de petites af-faires qui d’avance me font hausser les épaules de pitié. – Il est beau d’être un grand écrivain, de tenir les hommes dans la poêle à frire de sa phrase et de les y faire sauter comme des marrons. Il doit y avoir de délirants orgueils à sentir qu’on pèse sur l’humanité de tout le poids de son idée. – Mais il faut pour cela avoir quelque chose à dire. Or je vous avouerai qu’il me semble que je n’ai rien que n’aient les autres, ou qui n’ait été aussi bien dit, ou qui ne puisse l’être mieux. – Dans cette vie que vous me prêchez, j’y perdrai le peu que j’ai ; je prendrai les passions de la foule pour lui plaire et je descendrai à son niveau. – Autant rester au coin de son feu à faire de l’art pour soi tout seul, comme on joue aux quilles. L’art, au bout du compte, n’est peut-être pas plus sérieux que le jeu de quilles ? Tout n’est peut-être qu’une immense blague, j’en ai peur, et quand nous serons de l’autre côté de la page, nous serons peut-être fort étonnés d’apprendre que le mot du rébus était si simple.

Au milieu de tout cela j’avance péniblement dans mon livre. Je gâche un papier considérable. Que de ratures ! La phrase est bien lente à venir. Quel diable de style ai-je pris ! Honnis soient les sujets simples ! Si vous saviez combien je m’y torture, vous auriez pitié de moi. – M’en voilà bâté pour une grande année au moins. Quand je serai en route j’aurai du plaisir ; mais c’est difficile. – J’ai recommencé aussi un peu de grec et de Shakespeare.

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