Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 35 sur 50

Pages du PDF

Correspondance - Tome II

À Louise Colet .................................................................. 83

À toi. G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] samedi soir, minuit et demi.

[27 mars 1852.]

Tu aurais pu, chère Louise, te dispenser de te piquer pour ma malheureuse plaisanterie sur d’Arpentigny. Je n’étais pas convaincu qu’elle fût spirituelle, mais je ne me doutais guère qu’elle fût blessante et atroce surtout. – Est-ce là ce qui avait rendu ta lettre si triste ? Tu n’as guère le mot pour rire, si de semblables sottises t’importent. – Moi je ris de tout, même de ce que j’aime le mieux. – Il n’est pas de choses, faits, sentiments ou gens, sur lesquels je n’aie passé naïvement ma bouffonnerie, comme un rouleau de fer à lus-trer les pièces d’étoffes. – C’est une bonne méthode. – On voit ensuite ce qui en reste. Il est trois fois enraciné dans vous, le sentiment que vous y laissez, en plein vent, sans tu-teur, ni fil de fer, et débarrassé de toutes ces convenances si utiles pour faire tenir debout les pourritures. Est-ce que la parodie même siffle jamais ? Il est bon et il peut même être beau de rire de la vie, pourvu qu’on vive. – Il faut se placer au-dessus de tout, et placer son esprit au-dessus de soi-même, j’entends la liberté de l’idée, dont je déclare impie toute limite.

Si cette longue glose pédantesque ne te satisfait pas, je te demande pardon de ma maladresse et t’embrasse sur tes deux yeux que j’ai peut-être fait pleurer. – Pauvre cœur, pourquoi me troubles-tu une si bonne tête ? Et c’est pourtant

– 83 – ce voisin envahissant qui m’a reçu, qui me garde et qui m’admire. – N’importe, tu m’as dit, il y a aujourd’hui quinze jours, sur le Pont-Royal, en allant dîner, un mot qui m’a fait bien plaisir. À savoir que tu t’apercevais qu’il n’y avait rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments person-nels. – Suis cet axiome pas à pas, ligne par ligne, qu’il soit toujours inébranlable en ta conviction, en disséquant chaque fibre humaine, et en cherchant chaque synonyme de mot et tu verras ! tu verras ! comme ton horizon s’agrandira, comme ton instrument ronflera, et quelle sérénité t’emplira ! Refoulé à l’horizon, ton cœur l’éclairera du fond, au lieu de t’éblouir sur le premier plan. Toi disséminée en tous, tes personnages vivront, et au lieu d’une éternelle personnalité déclamatoire, qui ne peut même se constituer nettement, faute des détails précis qui lui manquent toujours à cause des travestissements qui la déguisent, on verra dans tes œuvres des foules humaines.

Si tu savais combien de fois j’ai souffert de cela en toi. Combien de fois j’ai été blessé de la poétisation de choses que j’aimais mieux à leur état simple ! Quand je t’ai vue pleurer à la lecture des Lettres d’amour, faite par Mme Roger, toutes mes pudeurs ont rougi. Nous valions mieux l’un et l’autre, et nous sommes là maigrement idéalisés. – Qu’est-ce [que] ça intéressera ? À qui ressemble cet homme ? Pourquoi prendre l’éternelle figure insipide du poète qui, plus elle sera ressemblante au type, plus elle se rapprochera d’une abs-traction, c’est-à-dire de quelque chose d’anti-artistique, d’anti-plastique, d’antihumain, d’antipoétique par consé-quent, quelque talent de mots d’ailleurs que l’on y mette. – Il y aurait un beau livre à faire sur la littérature probante. – Du moment que vous prouvez, vous mentez. Dieu sait le com-mencement et la fin ; l’homme, le milieu. – L’art, comme lui

– 84 – dans l’espace, doit rester suspendu dans l’infini, complet en lui-même, indépendant de son producteur. Et puis on se prépare par là dans la vie et dans l’art de terribles mé-comptes. Vouloir se chauffer les pieds au soleil, c’est vouloir tomber par terre. Respectons la lyre, elle n’est pas faite pour un homme, mais pour l’homme.

Me voilà bien humanitaire ce soir, moi que tu accuses de tant de personnalité. Je veux dire que tu t’apercevras bientôt, si tu suis cette voie nouvelle, que tu as acquis tout à coup des siècles de maturité et que tu prendras en pitié l’usage de se chanter soi-même. Cela réussit une fois dans un cri, mais quelque lyrisme qu’ait Byron par exemple, comme Shakespeare l’écrase à côté, avec son impersonnali-té surhumaine. – Est-ce qu’on sait seulement s’il était triste ou gai ? L’artiste doit s’arranger de façon à faire croire à la postérité qu’il n’a pas vécu. Moins je m’en fais une idée et plus il me semble grand. Je ne peux rien me figurer sur la personne d’Homère, de Rabelais, et quand je pense à Mi-chel-Ange, je vois, de dos seulement, un vieillard de stature colossale sculptant la nuit aux flambeaux.

Tu as en toi deux facultés auxquelles il faut donner jeu. – Une raillerie aiguë, non, une manière déliée de voir, je veux dire, et une ardeur méridionale de passion vitale, quelque chose de tes épaules dans l’esprit. – Tu t’es gâté le reste avec tes lectures et tes sentiments qui sont venus en-combrer de leurs phrases incidentes cette bonne compagnie qui parlait clair.

J’espère beaucoup de ton Institutrice, sans savoir pour-quoi, c’est un pressentiment. Et quand tu l’auras faite, fais-

 

– 85 – en deux ou trois autres et avant la demi-douzaine, tu auras attrapé le filon d’or.

***

Ce que je disais des sentiments qui ne passent pas, tu l’as pris pour une allusion au petit présent d’Henriette que j’avais reçu, et cela t’a attristée. – J’ai deviné, avoue-le. Eh bien non, je n’ai pas été ému en le recevant, et nullement ému même. – C’est que je ne m’émeus pas facilement main-tenant, et de moins en moins. – Elle a tant sonné, ma sensi-bilité, que j’ai mis du mastic aux fêlures, c’est ce qui fait qu’elle vibre moins clair.

Sitôt que tu sauras une solution définitive pour le prix, écris-moi.

J’ai fini ce soir de barbouiller la première idée de mes rêves de jeune fille. J’en ai pour quinze jours encore à navi-guer sur ces lacs bleus, après quoi j’irai au Bal, et passerai ensuite un hiver pluvieux, que je clorai par une grossesse et le tiers de mon livre à peu près sera fait.

À propos de bal, j’ai fait une débauche mercredi dernier. J’ai été à Rouen, au concert, entendre Alard le violoniste, et j’en ai vu là, des balles ! C’était la haute société. Quelles têtes que celles de mes compatriotes ! – J’ai retrouvé là des visages oubliés depuis douze ans et que je voyais quand j’allais au spectacle, en rhétorique. J’ai reconnu du monde que je n’ai pas salué, lequel a fait de même. C’était très fort de part et d’autre. Le plaisir d’entendre de fort belle musique très bien jouée a été compensé par la vue des gens qui le partageaient avec moi.

– 86 –

Lis-tu La Bretagne ? Les deux premiers chapitres sont faibles.

Adieu, demain je clorai ma lettre quand Bouilhet sera venu. Mille baisers, chère épouse.

À toi.

 

– 87 –