Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 32 sur 50

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet .................................................................. 75

Je suis en train de raboter quelques pages de mon ro-man pour m’arrêter à un point. Mais ça n’en finit [pas]. Cette première partie, que j’avais estimée devoir être finie à la fin de janvier, me mènera jusqu’à la fin de mai. Je vais si lente-ment ! Quelques lignes par jour, et encore !

Voilà que je recommence comme du temps de Saint An-toine ; je ne peux plus dormir. Je n’en éprouve aucune fa-tigue. Une fois que mon horloge [est remontée], elle va long-temps ; mais il ne faut pas qu’on l’arrête. Et pour la remon-ter, c’est avec des cabestans et des machines. Je ne lis rien, sauf un peu de Bossuet, le soir, dans mon lit ; j’ai quitté mo-mentanément tout pour arriver en temps. Je voulais être libre à l’époque que j’avais dite.

Adieu donc, pauvre cher cœur, à bientôt ; je t’embrasserai effectivement et comme je t’aime, à bras ser-rés.

À toi.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] mercredi, 1 heure de nuit.

[3 mars 1852.]

Laisse donc là toutes tes corrections. La chose est ris-quée : qu’elle le soit ! Merci, merci, pauvre chère femme, de tout ce que tu m’envoies de tendre. Je suis content de moi,

 

– 75 – de te voir heureuse à mon endroit ; comme je t’embrasserai la semaine prochaine !

Je viens de relire pour mon roman plusieurs livres d’enfant. Je suis à moitié fou, ce soir, de tout ce qui a passé aujourd’hui devant mes yeux, depuis de vieux keepsakes jusqu’à des récits de naufrages et de flibustiers. J’ai retrouvé des vieilles gravures que j’avais coloriées à sept et huit ans et que je n’avais [pas] revues depuis. Il y a des rochers peints en bleu et des arbres en vert. J’ai reéprouvé devant quelques-unes (un hibernage dans les glaces entre autres) des terreurs que j’avais eues étant petit. Je voudrais je ne sais quoi pour me distraire ; j’ai presque peur de me coucher. Il y a une histoire de matelots hollandais dans la mer gla-ciale, avec des ours qui les assaillent dans leur cabane (cette image m’empêchait de dormir autrefois), et des pirates chi-nois qui pillent un temple à idoles d’or. Mes voyages, mes souvenirs d’enfant, tout se colore l’un de l’autre, se met bout à bout, danse avec de prodigieux flamboiements et monte en spirale.

J’ai lu aujourd’hui deux volumes de Bouilly : pauvre humanité ! Que de bêtises lui sont passées par la cervelle depuis qu’elle existe !

Voilà deux jours que je tâche d’entrer dans des rêves de jeunes filles et que je navigue pour cela dans les océans lai-teux de la littérature à castels, troubadours à toques de ve-lours à plumes blanches. Fais-moi penser à te parler de cela. Tu peux me donner là-dessus des détails précis qui me man-quent. Adieu, à bientôt donc. Si lundi à 10 heures je ne suis pas chez toi, ce sera pour mardi. Mille baisers.

 

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