Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 1/30

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 142

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.

Embrassez pour moi vos chers enfants et croyez à l’affection de votre vieil ami.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche, 11 h[eures] du soir.

[13 juin 1852.]

Nous nous occupons présentement de ta pièce de Pra-dier. Quand je dis nous, j’emploie un pluriel ambitieux, car B[ouilhet] depuis une heure s’essouffle à refaire une strophe à laquelle je renonce. Je te dirai au bas de ma lettre nos ob-servations. Il y a de bonnes choses dans ta pièce. Avec peu de corrections elle peut être excellente.

J’ai repris mon travail. J’espère qu’il va aller. Mais fran-chement Bovary m’ennuie. Cela tient au sujet et aux retran-chements perpétuels que je fais. Bon ou mauvais, ce livre aura été pour moi un tour de force prodigieux, tant le style, la composition, les personnages et l’effet sensible sont loin de ma manière naturelle. Dans Saint Antoine j’étais chez moi. Ici, je suis chez le voisin. Aussi je n’y trouve aucune com-modité.

La lettre de l’Arménien m’a fait plaisir. Ce sont de rusés drôles que les Arméniens. Mets-toi en garde contre tout ce qui est oriental civilisé. Ces gens-là ont les vices des deux mondes. Avis : « Quand je retournerai en Orient… » dis-tu. Hélas ! la saison de ma migration est passée. Je suis cloué et pour longtemps ! J’aurais pourtant bien besoin d’eaux de Jouvence. Au fond je me sens las. Après les leçons de géo-

– 142 – graphie que je donne à ma nièce, je reste quelquefois à re-garder la carte avec des mélancolies sombres, que je tais. Oh ! la vie est trop courte, et trop longue.

C’est un homme charmant que ce Capitaine. Il te fait mon éloge (discrètement, par savoir-vivre, devinant son au-diteur) et il admire L’Âne d’or. – Vivent mes compatriotes ! Mets-toi à ce bouquin et dévore-le. Je ne m’étonne point que le philosophe se soit récrié. C’est du vin trop fort pour lui. Il l’épouvante. Moi, j’aime les choses qui me font peur. À pro-pos de peur, j’ai frémi à l’histoire de ta chauve-souris. La su-perstition est le fond de la religion, la seule vraie, celle qui survit sous tou[te]s les autres. Le dogme est une affaire d’invention humaine. Mais la superstition est un sentiment éternel de l’âme et dont on ne se débarrasse pas. – Au-jourd’hui, Rouen a été plein de processions, de reposoirs. Quelle bête de chose que le peuple ! Jusqu’à présent on a respecté cette idée. Celles de royauté, d’autorité, de droit di-vin, de noblesse ont été bafouées. Le peuple seul restait de-bout. Il faut qu’il se traîne si bas dans l’ignominie et la bêtise qu’on le prenne en pitié à son tour. – Et qu’il soit bien re-connu qu’il n’y a rien de sacré. Le siècle m’ennuie prodigieu-sement. De quelque côté que je me tourne, je n’y vois que misère. Des mots, des mots, et quels mots !

Ce que Gautier dit de Pradier dans le feuilleton que tu m’as envoyé est bien sec. – Rien d’ému. Quel éreintement on aperçoit ! C’est qu’à force de jouer du violon sur son cœur, les cordes s’en détendent. Les gens de lettres sont des pu-tains qui finissent par ne plus jouir. Ils traitent l’art, comme celles-ci les hommes, lui sourient tant qu’ils peuvent, mais ne l’aiment plus. Et tout s’avachit ensemble. Âme et style, poitrine et cœur.

– 143 –

Je me suis gaudy des détails sur la mère Roger. J’aime toujours à connaître l’envers des choses. À la bonne heure ! je l’estime, et la balle du père Roger cultivant ses roses est carrée. Le mari aux dehors non pohêtiques ayant au fond des goûts plus propres que Madame, j’aime ça. Et jugez en-suite sur l’étiquette ! – Depuis qu’il sait qu’elle est légère, Bouilhet est très excité.

Nous avons été très tristes aujourd’hui. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Était-ce le ciel, le carillon des processions que nous entendions au loin, ou l’éternel sujet : l’avenir ?

J’ai lu l’Homère de Lamartine. Pour du Lamartine je l’aime assez. Mais je soutiendrai toujours que ce n’est pas là un écrivain et je t’en persuaderai en une demi-heure quand tu voudras, preuves en main. Toute la partie narrative est la meilleure. Mais qu’il y avait mieux à dire sur Homère ! – Les premières pages de la Longueville du philosophe sont bien entortillées. Il vise trop au XVIIe siècle et s’y embrouille sou-vent dans des tournures lourdes de que, de qui, etc. J’aime les phrases nettes et qui se tiennent droites, debout tout en courant, ce qui est presque une impossibilité. L’idéal de la prose est arrivé à un degré inouï de difficulté ; il faut se dé-gager de l’archaïsme, du mot commun, avoir les idées con-temporaines sans leurs mauvais termes, et que ce soit clair comme du Voltaire, touffu comme du Montaigne, nerveux comme du La Bruyère et ruisselant de couleur, toujours.

Hier, j’ai été avec ma mère à la campagne voir le père et la mère de ce jeune homme mort à Alger (comme je te l’ai dit). C’est une maison entourée de grands arbres. – Le vent soufflait dans les tilleuls, des chiens de chasse hurlaient, j’ai eu là un bon frisson dans le dos. – Le père, pauvre bon-

– 144 – homme de près de 80 ans, m’a embrassé en pleurant, san-glotant, crachant, râlant. C’était un sale et lamentable spec-tacle. – Je les connais de longue date ces aspects de deuil.

 

PRADIER

 

Pourquoi ce cortège funèbre est un peu Delavigne de tournure, mais il faudrait tout changer. Garde-le.

Ce sont de blanches théories, etc., très bon, très bon.

N’es-tu pas le fils de la Grèce

enchanteresse

atroce.

Variante :

N’es-tu pas le fils de la Grèce Un des plus grands, un des plus beaux ?

Sous ton ciseau qui la caresse,

Chaque nymphe, chaque déesse

Sort radieuse des tombeaux.

 

La strophe qui suit a d’abord son premier vers mauvais : les blondes ombres est bien dur. Et puis qu’est-ce que les ombres d’Homère qui sont filles de Phidias et revivent vierges, en palpitant sous ta paupière ? Elle est fort difficile à changer. Voici donc deux variantes dont je ne suis guère fou, mais qui valent peut-être un peu mieux :

Lorsque la forme juvénile

– 145 –

(hum ! hum ! c’est juvénile)

 

S’élançait du bloc dans tes bras,

Le marbre, à ton geste, docile,

Croyait revoir le front tranquille

De Praxitèle ou Phidias.

 

ou mieux peut-être :

Quand la forme blanche et pudique

S’élançait du bloc dans tes bras,

Le marbre ému, rêvant l’Attique,

Croyait sentir l’étreinte antique

De Praxitèle ou Phidias.

 

Je supprimerais complètement la strophe

Splendeur, beauté, etc. Se condensaient…

…

mariaient

L’homme antique à l’homme nouveau

 

qui est d’explication, et qui coupe le mouvement figuré. Elle arrête la marche et n’est pas bonne en soi.

Ô peuple immortel de statues, etc.

 

et la suivante, très bon. Garde-toi bien de changer :

 

– 146 –

Dianes effleurant les grèves

 

qui est le meilleur vers de toute la pièce.

Au lieu de venez glorifier sa mort, qui me semble fort plat : Venez pleurer ! le maître est mort !

Ici, le mouvement me semble très fini et qu’il n’y a plus rien à dire. Je m’arrêterais là. Ou bien si tu veux faire une queue pour la Sapho, fais alors une seule strophe pour Sapho seule. Mais rythmée.

… et toi, etc.

Symbole si triste et si beau Poésie, amour, double flamme, Marbre où la lyre se fait femme,

Viens et marche en tête, ô Sapho !

 

mauvais. Qu’est-ce qu’un marbre où une lyre se fait femme ?

À celui, etc.

Souffle…

 

Tu as un souffle plus loin et là, bon.

… au fier Créateur, au doux maître

… l’être

L’immortalité.

II

 

– 147 –

1re Excellente.

2e Les 2 1ers vers charmants.

… empires tombés,

 

tu as, tout à la fin,

… la poudre des empires.

Ainsi que de fraîches Hébés

 

est bien mauvais : une fraîche Hébé, archi-commun. Plus bas, d’ailleurs, frais paysage.

Dans la fin de la strophe suivante il y a du vague : onde, quiétude, sérénité, cela patauge.

Puis ils diront ta mort si douce, si rapide

 

si douce et si rapide plus harmonieux.

Qu’elle a glacé…

 

très beau, et la fin est bonne aussi, si ce n’est peut-être

… riante apothéose, etc.

 

La dernière image charmante.

– 148 –

***

Sur ce, très humiliés de n’avoir pu en trois heures rien trouver de mieux, nous allons nous coucher.

Adieu, pauvre chère amie, je t’embrasse avec mille ten-dresses profondes.

À toi. Ton G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] samedi.

[19 juin 1852.]

Quoiqu’il soit 1 h[eure] du matin et que j’aie écrit au-jourd’hui pendant douze heures (sauf une pour mon dîner), il faut que je te dise combien je suis content de toi. C’est pour moi un bonheur que ta pièce, chère Louise ; un bonheur pour moi, comme j’en ai eu un pour toi, lorsque tu as eu ton prix. Il ne manque à cette pièce que très peu de chose pour en faire tout bonnement un petit chef-d’œuvre. Et il n’y a pas de petits chefs-d’œuvre. Rythme, composition, nouveauté, tout y est. C’est bien. C’est bien. Je suis curieux de voir demain l’avis du confrère, mais moi j’en suis enchanté. Cette lettre partira demain par une occasion. Elle t’arrivera le soir même. Qu’elle t’apporte donc un baiser d’âme, bien vigou-reux et bien ému !

Dans la 1re strophe :

– 149 –

Leurs serres de fleurs de l’Asie

Avec toute leur poésie !!!

 

tu la montres, la poésie. Ton mot la gâte.

2e méandre, vulgaire et lâche, ne présente rien à l’œil.

La nef, Lamartine, Tastu, Valmore, dames sensibles. Va avec le barde, le destrier, etc.

3e Morts radieux est-il le mot propre ?

4e Exquise d’un bout à l’autre, mais c’est le banc des orangeries qu’il faut lire et non les bancs des orangeries.

5e Un peu de confusion dans l’idée. Mais d’excellents détails, des vers charmants :

Courent sur le marbre des frises.

 

6e Les gais conteurs et les poètes, trop de deux idées ; une seule. Comme… les plus beaux vers… des poètes.

7e À la lèvre monte l’amour, un peu brusque ??

8e À la calme étendue, n’est pas raide.

9e Il est fâcheux que nous ayons déjà vu les reines.

Voici un vers :

– 150 –

Où les reines buvaient du lait,

 

dont je fais un cas énorme. Il y a là plus de vraie poésie que dans toutes les tartines sur Dieu, l’âme, l’humanité, qui bour-rent ce qu’on appelle les pièces de résistance. Ça ne saute pas à l’œil comme une pensée à grand effet. Mais quelle vé-rité bien dite et que c’est profond du sentiment de la chose ! Il faut ainsi que tout sorte du sujet, idées, comparaisons, mé-taphores, etc. C’est là la griffe du lion, sois-en sûre, et comme la signature de la nature elle-même dans les œuvres. – Un volume de pièces comme celle-là (une fois ces correc-tions faites et qui du reste sont faciles) ne le céderait à quoi que ce fût. Voilà mon avis. – Quel joli refrain et d’un singu-lier balancement !

Il n’y a qu’aujourd’hui de toute la semaine que j’aie un peu bien travaillé. Un paragraphe qui me manquait depuis cinq jours m’est enfin, je crois, arrivé avec sa tournure. Quelle difficulté qu’une narration psychologique, pour ne pas toujours rabâcher les mêmes choses !

Du Camp m’a envoyé ses photographies. Je viens de lui écrire un mot pour le remercier. Si la Revue de Paris com-mence à décliner, voilà mes prédictions qui commencent à se vérifier. Il sera peut-être complètement coulé que je ne serai pas encore à flot. – Lui qui devait me prendre à son bord, je lui tendrai peut-être la perche. – Non, je ne regrette pas d’être resté si tard en arrière. Ma vie du moins n’a ja-mais bronché. – Depuis le temps où j’écrivais en demandant à ma bonne les lettres qu’il fallait employer pour faire les mots des phrases que j’inventais, jusqu’à ce soir où l’encre sèche sur les ratures de mes pages, j’ai suivi une ligne droite,

– 151 – incessamment prolongée, et tirée au cordeau à travers tout. J’ai toujours vu le but se reculer devant moi, d’années en années, de progrès en progrès. Que de fois je suis tombé à plat ventre, au moment où il me semblait le toucher ! Je sens pourtant que je ne dois pas mourir sans avoir fait rugir quelque part un style comme je l’entends dans ma tête et qui pourra bien dominer la voix des perroquets et des cigales. Si jamais ce jour que tu attends, où l’approbation de la foule viendra derrière la tienne, arrive, les trois quarts et demi du plaisir que j’en aurai seront à cause de toi, pauvre chère femme qui m’as tant aimé. – Mon cœur n’est pas ingrat, il n’oubliera jamais que ma première couronne, c’est toi qui l’as tressée et qui me l’as posée sur le front avec tes meil-leurs baisers. – Eh bien, il y a des choses plus voisines que j’envie davantage que ce tapage, que l’on partage avec tant de monde. Sait-on, quelque connu que l’on soit, sa juste va-leur ? Les incertitudes de soi que l’on a dans l’obscurité, on les porte dans la célébrité. – Que de gens parmi les plus forts en sont morts rongés, à commencer par Virgile qui voulait brûler son œuvre ! – Sais-tu ce que j’attends ? C’est le mo-ment, l’heure, la minute, où j’écrirai la dernière ligne de quelque longue œuvre mienne, comme Bovary ou autres, et que, ramassant de suite toutes les feuilles, j’irai te les porter, te les lire de cette voix spéciale avec quoi je me berce, et que tu m’écouteras, que je te verrai t’attendrir, palpiter, ouvrir les yeux. Je tiendrai là ma jouissance de toutes les manières. – Tu sais que je dois prendre au commencement de l’autre hiver un logement à Paris. – Nous l’inaugurerons, si tu veux, par la lecture de Bovary. Ce sera une fête. –

L’Arménien t’a fait de l’effet. Que serait-ce si tu avais vu des gens de La Mecque en costume, ou des jeunes gens grecs de la campagne ! Les Arméniens ne sont généralement

– 152 – pas beaux ; ils ont un nez d’oiseau de proie et des dents bombées. – Race de gens d’affaires, drogmans, scribes et po-litiques de tout l’Orient. – Je crois que celui-ci en question désire conquérir des femmes illustres. Il se doit cela en sa qualité d’homme civilisé. S’il te proposait quelque affaire d’argent, rappelle-toi l’avertissement. Je crois à la race plus qu’à l’éducation. – On emporte, quoi qu’en ait dit Danton, la patrie à la semelle de ses talons et l’on porte au cœur, sans le savoir, la poussière de ses ancêtres morts. – Quant à moi, je ferais là-dessus personnellement une démonstration par A + B. – Il en est de même en littérature. Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par cœur avant de savoir lire, Don Quichotte, et il y a de plus, par-dessus, l’écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant.

Adieu, mille et mille baisers. Je suis éreinté et vais me coucher. À toi.

 

À HENRIETTE COLLIER

[Croisset,] 26 juin [1852].

Voilà longtemps que je n’ai entendu parler de vous, chère Henriette. Que devenez-vous par cet horrible été ? la mauvaise saison influe-t-elle sur votre santé ? Êtes-vous à la campagne ou à Londres ?

Je n’ai rien à vous dire, si ce n’est que votre beau por-trait fait ma joie et l’admiration des rares visites que je re-çois. – Il est encadré dans un petit cadre ovale doré, au coin

– 153 – de ma cheminée, entre une vue du Caire et la glace. Toutes les fois que je détourne la tête, je le vois. Vous ne sauriez croire combien je vous suis reconnaissant de ce cadeau.

Cet été, dans six semaines, au commencement du mois d’août, nous irons à Trouville. Je n’y ai pas été depuis vous, sauf il y a cinq ans en revenant de Bretagne, où j’y suis resté deux jours. – Je suis arrivé à 1 h[eure] du matin, à pied, de l’autre côté de la Touques. Je venais de Dives par le bord de la mer. – Il faisait une lune superbe, et les flaques d’eau dans les criques étaient phosphorescentes sous mes pas, et sem-blaient de loin comme de petits lacs d’argent. – J’ai trouvé tout bien changé. J’y retrouverai encore d’autres change-ments. Je verrai près de la corderie la place où je vous ai vue pour la première fois, couchée sur votre lit, un manteau de fourrure blanche à vos pieds. Comme c’est vieux tout cela ! Il me semble que je porte sur moi une quantité innombrable d’années !

Voilà sept mois que je suis en train d’écrire un livre que je croyais devoir finir cet automne. Mais j’en ai encore pour quatorze à seize mois, après quoi j’irai m’établir à Paris. – Comme je voudrais qu’il fût achevé, et bon, et imprimé pour vous l’envoyer ! Si je peux, j’irai vous le porter moi-même. Mais que se passera-t-il d’ici là ? et vous viendrez peut-être avant, me rendre la visite que je vous ai faite au mois d’octobre dernier ?

Si vous ne pouvez, chère Henriette, placer avantageu-sement l’album de Mme Colet, renvoyez-le-moi par l’occasion que vous jugerez la plus sûre ; ou à elle-même à Paris, rue de Sèvres, 21.

 

– 154 –

Ma petite nièce grandit et commence à parler gentille-ment l’anglais. Je lui donne tous les jours des leçons de géo-graphie. Elle a dans ce moment-ci une rage de balançoire et blanchit au derrière toutes ses robes à force d’y rester assise dessus. – Juliette vient de faire sa première communion. J’y ai assisté. Le curé dans le sermon a trouvé le moyen de faire l’éloge de Napoléon. Cela vous donne un échantillon de la bassesse générale qui règne en France. L’avenir n’est pas gai. – Tôt ou tard la banqueroute nous pend au nez, et nous crèverons tous sur la paille comme des gueux.

Que devient Gertrude ? la voyez-vous quelquefois ? son mari a-t-il réussi dans sa grande entreprise ? Vous avez su sans doute la mort subite de ce pauvre Pradier. Combien je regrette qu’il n’ait pas fait votre buste. Cela eût été meilleur que votre infâme médaillon qui vous ressemble si peu. – Adieu, chère Henriette ; souvenir à Clemy. Je vous baise bien tendrement les mains. À vous.

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset, 26 juin 1852.]

Mon cher Maxime,

Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibi-toire. Il ne m’embête pas, n’aie aucune crainte. Mon parti là-dessus est pris depuis longtemps.

 

– 155 –

Je te dirai seulement que tous ces mots se dépêcher, c’est le moment, il est temps, place prise, se poser et hors la loi sont pour moi un vocabulaire vide de sens. C’est comme si tu parlais à un Algonquin. – Comprends pas.

Arriver ? – à quoi ? – À la position de MM. Murger, Feuil-let, Monselet, etc., etc., etc., Arsène Houssaye, Taxile De-lord, Hippolyte Lucas et 72 autres avec ? Merci.

Être connu n’est pas ma principale affaire. Cela ne satis-fait entièrement que les très médiocres vanités. D’ailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi s’en tenir ? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l’on meurt presque toujours dans l’incertitude de son propre nom, à moins d’être un sot. Donc l’illustration ne vous classe pas plus à vos propres yeux que l’obscurité.

Je vise à mieux, à me plaire.

Le succès me paraît être un résultat et non pas le but. Or j’y marche, vers ce but, et depuis longtemps il me semble, sans broncher d’une semelle, ni m’arrêter au bord de la route pour faire la cour aux dames ou dormir sur l’herbette. – Fantôme pour fantôme, après tout, j’aime mieux celui qui a la stature plus haute.

Périssent les États-Unis plutôt qu’un principe ! Que je crève comme un chien plutôt que de hâter d’une seconde ma phrase qui n’est pas mûre.

J’ai en tête une manière d’écrire et gentillesse de lan-gage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueilli l’abricot, je ne refuse pas de le vendre, ni qu’on batte des

– 156 – mains s’il est bon. – D’ici là, je ne veux pas flouer le public. Voilà tout.

Que si, dans ce temps-là, il n’est plus temps, et que la soif en soit passée à tout le monde, tant pis. Je me souhaite, sois-en sûr, beaucoup plus de facilité, beaucoup moins de travail et plus de profits. Mais je n’y vois aucun remède.

Il se peut faire qu’il y ait des occasions propices en ma-tières commerciales, des veines d’achat pour telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhai-tent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d’établir leurs usines, je le comprends. Mais si votre œuvre d’art est bonne, si elle est vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans – ou après vous. Qu’importe !

C’est là qu’est le souffle de vie, me dis-tu, en parlant de Paris. Je trouve qu’il sent souvent l’odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s’exhale pour moi de ce Parnasse où tu me convies plus de miasmes que de vertiges. Les lauriers qu’on s’y arrache sont un peu couverts de merde, conve-nons-en.

Et à ce propos, je suis fâché de voir un homme d’esprit comme toi renchérir sur la marquise d’Escarbagnas, qui croyait que « hors Paris, il n’y avait point de salut pour les honnêtes gens ». Ce jugement me paraît être lui-même pro-vincial, c’est-à-dire borné. L’humanité est partout, mon cher monsieur, mais la blague plus à Paris qu’ailleurs, j’en con-viens.

 

– 157 –

Certes, il y a une chose que l’on gagne à Paris, c’est le toupet, mais l’on y perd un peu de sa crinière.

Celui qui, élevé à Paris, est devenu néanmoins un véri-table homme fort, celui-là était né demi-dieu. Il a grandi les côtes serrées et avec des fardeaux sur la tête, tandis qu’au contraire il faut être bien dénué d’originalité native, si la soli-tude, la concentration, un long travail ne vous crée à la fin quelque chose d’approchant.

Quant à déplorer si amèrement ma vie neutralisante, c’est reprocher à un cordonnier de faire des bottes, à un for-geron de battre son fer, à un artiste de vivre dans son atelier. Comme je travaille de 1 heure de l’après-midi à 1 heure de l’après-minuit tous les jours (sauf de 6 à 8), je ne vois guère à quoi employer le temps qui me reste. Si j’habitais en réalité la province, ou la campagne, me livrant à l’exercice du do-mino, ou à la culture des melons, je concevrais le reproche. Mais si je m’abrutis, c’est Lucien, Shakespeare et écrire un roman qui en sont cause.

Je t’ai dit que j’irai[s] habiter Paris quand mon livre se-rait fait et que je le publierais si j’en suis content. Ma résolu-tion n’a point changé. Voilà tout ce que je peux dire, mais rien de plus.

Et crois-moi, vieux, laisse l’eau couler. Que les querelles littéraires renaissent ou ne renaissent, je m’en fous, qu’Augier réussisse, je m’en contrefous, et que Vacquerie et Ponsard élargissent si bien leurs épaules qu’ils me prennent toute ma place, je m’en archifous et je n’irai pas les déranger pour qu’ils me la rendent.

 

– 158 –

Sur ce je t’embrasse.

Ton Quarafon.

26 juin.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] samedi soir. [26 juin 1852.]

Je viens d’écrire trois lettres, une à Trouville, à un capi-taine, pour avoir 60 litres de rhum anglais, une à Henriette Collier pour qu’elle te ou me renvoie ton album et une au sieur Du Camp. Il y a, je crois, revirement. À propos de l’Ulysse de Ponsard il m’a écrit de but en blanc et il recom-mence à déplorer amèrement, c’est le mot, que je ne sois pas à Paris où ma place était entre Ponsard et Vacquerie. Il n’y a qu’à Paris qu’on vit, etc., etc. Je mène une vie neutralisante. Je lui ai répondu strictement et serré sur ce chapitre. Je crois qu’il n’y reviendra plus et qu’il ne montrera ma lettre à personne. Je m’y suis tenu dans le sujet, mais je l’emplis. Ma lettre a quatre pages ; en voici un paragraphe que je copie et qui te donnera une idée du ton : « C’est là qu’est le souffle de la vie, me dis-tu. Je trouve qu’il sent l’odeur des dents gâ-tées, ton souffle de vie. Il s’exhale pour moi, de ce Parnasse où tu m’invites, plus de miasmes à faire vomir que de ver-tiges. Les lauriers qu’on s’y arrache sont un peu couverts de merde, convenons-en.

 

– 159 –

« Et à ce propos, je suis fâché de voir un homme d’esprit renchérir sur la marquise d’Escarbagnas, laquelle croyait que “hors Paris, il n’y avait point de salut pour les honnêtes gens”. Ce jugement me paraît être lui-même provincial, c’est-à-dire borné. L’humanité est partout, mon cher mon-sieur, mais la blague plus à Paris qu’ailleurs, j’en conviens », etc.

Ton long récit de la visite de Musset m’a fait une étrange impression. En somme, c’est un malheureux garçon. On ne vit pas sans religion . Ces gens-là n’en ont aucune, pas de boussole, pas de but. On flotte au jour le jour, tiraillé par toutes les passions et les vanités de la rue. Je trouve l’origine de cette décadence dans la manie commune qu’il avait de prendre le sentiment pour la poésie.

Le mélodrame est bon où Margot a pleuré.

 

ce qui est un très joli vers en soi, mais d’une poétique com-mode. « Il suffit de souffrir pour chanter », etc. Voilà des axiomes de cette école ; cela vous mène à tout comme mo-rale et à rien comme produit artistique. Musset aura été un charmant jeune homme et puis un vieillard ; mais rien de planté, de rassis, de carré, de serein dans son talent ni sa personne (comme existence j’entends). C’est que, hélas ! le vice n’est pas plus fécondant que la vertu. Il ne faut être ni l’un ni l’autre, ni vicieux, ni vertueux, mais au-dessus de tout cela. Ce que j’ai trouvé de plus sot et que l’ivresse même n’excuse pas, c’est la fureur à propos de la croix. C’est de la stupidité lyrique en action, et puis c’est tellement voulu et si peu senti. Je crois bien qu’il a peu écouté Melænis. Ne vois-tu donc pas qu’il a été jaloux de cet étranger (Bouilhet) que

– 160 – tu te mettais à lui vanter après l’avoir repoussé (lui, Mus-set) ? Il a saisi le premier prétexte pour rompre là les chiens.

Il eût été plus fort de ta part de souscrire à sa condition et puis, le soir de la lecture, de lui répondre par ses maximes « qu’il faut qu’une femme mente », et de lui dire « mon cher monsieur, allez à d’autres, je vous ai joué ». S’il a envie de toi il lira ton poème ; mais c’est un pauvre homme pour faire l’aveu que les petits journaux l’empêchent de tenir sa parole. Sa lettre d’excuse achève tout, car il ne promet encore rien ; ce n’est pas franc. Ah mon Dieu ! mon Dieu ! quel monde !

Voilà plusieurs fois que je t’écris et que je ne pense pas à te parler de l’article de Melænis. Si tu crois que M. Nefftzer fera l’article, ça vaudrait mieux. Tâche de le savoir. Si non, nous rarrangerons un peu le tien et le reverrons.

Je n’aime pas tes corrections aux Résidences royales (nous verrons cela plus tard), ni ton sonnet. Tu mériterais bien que je te tirasse (excusez le subjonctif) les oreilles pour ton réintroniser, expression de droit canonique que tu me fourres là ! Tu emploies quelquefois ainsi des mots qui me mettent en rage. Et puis le milieu du sonnet n’est pas plein. Il faut que tous les vers soient tendus dans un sonnet, et ve-nant d’une seule haleine. La pièce de Bouilhet sur Pradier avait, dimanche dernier, 12 vers de faits. Il a dû supprimer le commencement qui était mauvais. Il m’apportera, j’espère, demain la chose finie.

Je suis harassé. J’ai depuis ce matin un pincement à l’occiput et la tête lourde comme si je portais dedans un quintal de plomb. Bovary m’assomme. J’ai écrit de toute ma semaine trois pages, et encore dont je ne suis pas enchanté.

– 161 –

Ce qui est atroce de difficulté c’est l’enchaînement des idées et qu’elles dérivent bien naturellement les unes des autres.

Tu me parais, toi, dans une veine excellente ; mais mé-dite davantage. Tu te fies trop à l’inspiration et vas trop vite. Ce qui fait, moi, que je suis si long, c’est que je ne peux pen-ser le style que la plume à la main et je patauge dans un gâ-chis continuel que je déblaye à mesure qu’il s’augmente. Mais pour des vers c’est plus net, la forme est toute voulue. La bonne prose pourtant doit être aussi précise que le vers, et sonore comme lui.

Je lis dans ce moment une charmante et fort belle chose, à savoir Les États de la Lune, de Cyrano de Bergerac. C’est énorme de fantaisie et souvent de style.

Peux-tu me dire l’époque à peu près précise de la lecture de ton prix ? Je pense avoir fini ma première partie à la fin du mois prochain. Nous irons à Trouville 15 jours au mois d’août. Si mon voyage à Paris se trouvait entre ces deux époques, ça m’arrangerait.

Adieu, chère femme bien-aimée, je t’embrasse sur le cœur. À toi, à toi.

Ton G.

 

Sais-tu que ton récit de la visite de M[usset] est crâne-ment bien écrit, sans que tu t’en sois doutée peut-être ; ça empoigne !

– 162 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche soir, minuit.

[27 juin 1852.]

Voilà enfin la pièce sur Pradier. Si tu trouves le moyen de la faire paraître dans Les Débats, La Presse, ou Le Pays, jamais on ne se doutera que la publication vient de toi. Du Camp sera fort perplexe de savoir comment B[ouilhet] est arrivé à se faire imprimer dans un journal sans sa protection, et n’imaginera guère que [ce] soit l’auteur d’une pièce sur le même sujet. Ces façons sont peu dans les us de la gent de lettres, en effet. –

Je suis encore sous l’impression de la visite de M[usset], et suis curieux de voir la fin de l’histoire. On n’est pas plus goujat qu’il ne l’a été ! C’est caduc et ignoble à la fois. Et voi-là des gaillards qui ont des prétentions aux belles manières, à la gentilhommerie ! – Je t’engage fort à ne plus lui faire au-cune avance pour le rappel de sa promesse. Garde-toi le droit de le mépriser radicalement.

Au milieu de l’impression pénible que m’a donnée cette histoire, une consolation a surgi. C’est l’idée qu’il ne sort rien de bon de cette vie turpide. Si en la menant il faisait de bonnes œuvres, si, préoccupé de tant de misères, il restait malgré cela grand comme poète, là serait pour nous l’embêtement objectif. Mais non, plus rien ! – Son génie, comme le duc de Glocester, s’est noyé dans un tonneau et, vieille guenille maintenant, s’y effiloque de pourriture. L’alcool ne conserve pas les cerveaux, comme il fait pour les fœtus.

 

– 163 –

Je n’en persiste pas moins dans mon dire relativement à L’Âne d’or, malgré l’avis du philosophe et celui de Musset. Tant pis pour ces messieurs s’ils ne le comprennent pas et tant mieux pour moi si je me trompe. Mais s’il y a une vérité artistique au monde, c’est que ce livre est un chef-d’œuvre. – Il me donne à moi des vertiges et des éblouissements. La na-ture pour elle-même, le paysage, le côté purement pitto-resque des choses, sont traités là à la moderne et avec un souffle antique et chrétien tout ensemble qui passe au mi-lieu. Ça sent l’encens et l’urine, la bestialité s’y marie au mysticisme, nous sommes bien loin encore de cela, nous autres, comme faisandage moral. Ce qui me fait croire que la littérature française est encore jeune ! – Musset aime la gau-driole. Eh bien ! pas moi. Elle sent l’esprit (que je l’exècre en art !). Les chefs-d’œuvre sont bêtes. – Ils ont la mine tran-quille comme les productions mêmes de la nature, comme les grands animaux et les montagnes. J’aime l’ordure, oui, et quand elle est lyrique, comme dans Rabelais qui n’est point du tout un homme à gaudrioles. Mais la gaudriole est fran-çaise. Pour plaire au goût français il faut cacher presque la poésie, comme on fait pour les pilules dans une poudre inco-lore, et le lui faire avaler sans qu’il s’en doute.

 

P.-S. – Nous venons de relire la pièce ; nous en sommes saouls et n’en savons que penser. – Juge-la toi-même et « fais-en ce que tu voudras » (Bouilhet) – « et tâche de la faire paraître » (moi).

Adieu, je t’embrasse tendrement. À toi, ton

G.

– 164 –

À MAXIME DU CAMP

[Croisset, début juillet 1852.]

Mon cher bonhomme,

Je suis peiné de te voir si sensible. Loin d’avoir voulu rendre ma lettre blessante, j’avais tâché qu’elle fût tout le contraire. Je m’y étais renfermé, tant que je l’avais pu, dans les limites du sujet, comme on dit en rhétorique.

Mais pourquoi, aussi, recommences-tu ta rengaine ? et viens-tu toujours prêcher le régime à un homme qui a la pré-tention de se croire en bonne santé ! Je trouve ton affliction à mon endroit comique, voilà tout. Est-ce que je te blâme, moi, de vivre à Paris, et d’avoir publié, etc. ? Lorsque tu vou-lais même, dans un temps, venir habiter la maison d’Hamard, ai-je applaudi à ce projet ? T’ai-je jamais conseil-lé de mener ma vie, et voulu mener ton ingenium à la lisière, lui disant : « Mon petit ami, il ne faut pas manger de ça, s’habiller de cette manière, venir ici, etc. ? » À chacun donc ce qui lui convient. Toutes plantes ne veulent pas la même culture. – Et d’ailleurs, toi à Paris, moi ici, nous aurons beau faire, si nous n’avons pas l’étoile, si la vocation nous manque, rien ne viendra ; et si au contraire elle existe, à quoi bon se tourmenter du reste ?

Tout ce que tu pourras me dire, je me le suis dit, sois-en sûr, blâme ou louange, bien et mal. Tout ce que tu ajouteras là-dessus ne sera donc que la redite d’une foule de mono-logues que je sais par cœur.

 

– 165 –

Encore un mot cependant. Ce renouvellement littéraire que tu annonces, je le nie, ne voyant jusqu’à présent ni un homme nouveau, ni un livre original, ni une idée qui ne soit usée. On se traîne au cul des maîtres comme par le passé. – On rabâche des vieilleries humanitaires ou esthétiques. – Je ne nie pas, dans la jeunesse actuelle, la bonne volonté de créer une école. Mais je l’en défie. – Heureux si je me trompe, je profiterai de la découverte.

Quant à mon poste d’homme de lettres, je te le cède de grand cœur, et j’abandonne la guérite, emportant le fusil sous mon bras. – Je dénie l’honneur d’un pareil titre et d’une pareille mission. Je suis tout bonnement un bourgeois qui vit retiré à la campagne, m’occupant de littérature et sans rien demander aux autres, ni considération, ni honneur, ni estime même.

Ils se passeront donc de mes lumières. Je leur demande en revanche qu’ils ne m’empoisonnent [pas] de leurs chan-delles. C’est pourquoi je me tiens à l’écart. – Pour ce qui est de les aider, je ne refuserai jamais un service, quel qu’il soit. – Je me jetterais à l’eau pour sauver un bon vers ou une bonne phrase, n’importe de qui, mais je ne crois pas pour ce-la que l’humanité ait besoin de moi, pas plus que je n’ai be-soin d’elle.

Modifie encore cette idée, à savoir que, si je suis seul, je ne me contente pas de moi-même. C’est quand je serai content de moi au contraire, que je sortirai de chez moi, où je ne suis pas gâté d’encouragements. Si tu pouvais voir au fond de ma cervelle, cette phrase que tu as écrite te semblerait une monstruosité.

 

– 166 –

Si ta conscience t’a ordonné de me donner ces conseils, tu as bien fait et je te remercie de l’intention. Mais je crois que tu l’étends aux autres, ta conscience, et que ce brave Louis ainsi que ce bon Théo, que tu associes à ton désir de me façonner une petite perruque pour cacher ma calvitie, se foutent complètement de ma pratique ou, du moins, n’y pensent guère. « La calvitie de ce pauvre Flaubert », ils peu-vent en être convaincus, mais désolés, j’en doute. – Tâche de faire comme eux, prends ton parti sur ma caducité pré-coce, sur mon irrémédiable encroûtement. Il tient comme la teigne ; tes ongles se casseront dessus, garde-les pour des besognes plus légères.

Nous ne suivons plus la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise donc où chacun demande ! Moi, je ne cherche pas le port, mais la haute mer. – Si j’y fais naufrage, je te dispense du deuil. Et puisque la sign[ature] de Q[uarafon] t’a plu et que tu l’as trouvée congruente aux idées qui la précédaient, je signe maintenant

l’Ours et l’Ours blanc encore. À toi.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de samedi, 1 heure du matin.

[3 juillet 1852.]

Tes dernières lettres sont bien tristes, pauvre chère Louise. Tu m’as l’air découragée ; ne baisse pas. Tu étais si bien il y a quelque temps ; j’aime à te savoir calme là-bas

– 167 – pendant que je suis ici. Il y a bien des moments où, si je pouvais m’envoler vers toi, pour aller embrasser ta belle et bonne figure quand je me l’imagine triste et rêvant seule sur mille misères de la vie, je le ferais, va, et je m’en reviendrais. Espère, espère, tout est là ; les voiles ne vont pas sans vent, les cœurs tombent quand le souffle leur manque. J’ai été bien affaissé toute cette semaine où j’ai fait à peu près une page. Comme j’ai envie que cette première partie soit ache-vée ! J’ai presque la conviction que c’est trop long et pour-tant je n’y vois rien à retrancher, il y a tant de petites choses importantes à dire. Depuis hier au soir pourtant et surtout aujourd’hui, ça va mieux, le beau temps sans doute en est cause. Ce soleil m’a délecté et ce soir la lune. Je me sens, à l’heure qu’il est, frais et rajeuni.

Du Camp m’a répondu une lettre bonhomme et affligée. Je lui en ai renvoyé une autre du même tonneau (de vi-naigre). Je crois qu’il sentira longtemps l’étourdissement d’un tel coup de poing et qu’il se le tiendra pour dit. Je suis très bon enfant jusqu’à un certain degré, jusqu’à une fron-tière (celle de ma liberté) qu’on ne passe pas. Or comme il a voulu empiéter sur mon territoire le plus personnel, je l’ai recalé dans son coin et à distance. Comme il me disait que l’on se devait aux autres, qu’il fallait s’aider, etc., que j’avais une mission et autres phrases, après lui avoir exprimé net que je me foutais radicalement de tout et de tous, j’ajoutais : « Les autres se passeront donc de mes lumières. Je leur de-mande en revanche qu’ils ne m’empoisonnent pas de leurs chandelles » et de même encre pendant quatre pages. Je suis un Barbare, j’en ai l’apathie musculaire, les langueurs ner-veuses, les yeux verts et la haute taille ; mais j’en ai aussi l’élan, l’entêtement, l’irascibilité. Normands, tous que nous sommes, nous avons quelque peu de cidre dans les veines ;

– 168 – c’est une boisson aigre et fermentée et qui quelquefois fait sauter la bonde.

Nous reverrons demain, nous deux B[ouilhet], l’article de Melænis, puisque tu penses que ça vaut mieux. Mais il faudrait qu’il fût signé de quelqu’un du journal ou, tout au moins, que l’on ne sût pas que ça vient de toi, pour dérouter et voir un peu les revirements. Je voudrais savoir aussi la pièce de Pradier parue. Quelle immense chose que Les États du Soleil de Bergerac ! J’adore Babinet ; voilà un homme qui admire L’Âne d’or.

J’ai beaucoup songé à M[usset]. Eh bien le fonds de tout cela c’est la Pose ! Pour la Pose tout sert, soi, les autres, le soleil, les tombeaux, etc., on fait du sentiment sur tout, et les pauvres femmes les trois quarts du temps y sont prises. C’est pour donner une bonne idée de lui qu’il te disait : « Essayez, j’ai échigné des Italiennes » (laquelle idée d’Italiennes s’associe à celle de volcan ; on voit toujours le Vésuve sous leur jupon. Erreur ! l’Italienne se rapproche de l’Orientale et est molle à la fesse, « Folle à la messe », comme eût dit ce vieux Rabelais ; mais n’importe, c’est une idée reçue), tandis que le pauvre garçon ne peut seulement peut-être pas satis-faire sa blanchisseuse. C’est pour paraître un homme à pas-sions ardentes qu’il disait : « Moi, je suis jaloux, je tuerais une femme, etc. » On ne tue pas les femmes, on a peur de la cour d’assises. Il n’a pas tué George Sand. C’est pour pa-raître un luron qu’il disait : « Hier j’ai failli assommer un journaliste. » Oui, failli, car on l’a retenu. C’est peut-être l’autre qui l’eût assommé. C’est pour paraître un savant qu’il disait : « Je lis Homère comme Racine. » Il n’y a pas, à Paris, vingt personnes qui en soient capables, et de ceux qui en font leur métier. Mais quand on s’adresse à des gens qui

– 169 – n’ont jamais étudié le susdit grec, on vous croit. Cela me rappelle ce bon Gautier me disant : « Moi, je sais le latin comme on le savait au Moyen Âge », et le lendemain je trouve sur sa table une traduction de Spinoza. « Pourquoi ne le lisez-vous pas dans l’original ? – Ah ! c’est trop difficile. » Comme on ment ! Comme on ment en ce bas monde ! Bref, les bras tendus aux arbres et les regrets dithyrambiques de sa jeunesse perdue me semblent partir du même sac : elle sera émue, elle voudra (se dira-t-elle) me sauver, me relever, elle y mettra son orgueil. Les femmes à prétentions justes se laissent prendre à ces sophismes, et l’on blague, l’on blague les larmes aux yeux. Enfin, comme bouquet du feu d’artifice, éblouissement de la débauche, les démons de feu (pour dire les garces), etc., etc. Mais j’ai donné dans tout cela aussi moi ! à 18 ans ! J’ai cru également que l’alcool et le bordel inspiraient. J’ai quelquefois, comme ce grand homme, mangé en un seul coup beaucoup d’argent à des processions mytho-logiques, mais j’ai trouvé tout cela aussi bête que le reste et aussi vide. Il faut être un piètre homme pour s’y tenir ; on en est bien vite rebattu. Si je suis, sous le rapport vénérien, un homme si sage, c’est que j’ai passé de bonne heure par une débauche supérieure à mon âge et intentionnellement, afin de savoir. Il y a peu de femmes que, de tête au moins, je n’ai déshabillées jusqu’au talon. J’ai travaillé la chair en artiste et je la connais. Je me charge de faire des livres à en mettre en rut les plus froids. Quant à l’amour, ç’a été le grand sujet de réflexion de toute ma vie. Ce que je n’ai pas donné à l’art pur, au métier en soi, a été là ; et le cœur que j’étudiais, c’était le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs mo-ments le froid du scalpel qui m’entrait dans la chair ! Bovary (dans une certaine mesure, dans la mesure bourgeoise, au-tant que je l’ai pu, afin que ce fût plus général et humain) se-ra sous ce rapport, la somme de ma science psychologique

– 170 – et n’aura une valeur originale que par ce côté. En aura-t-il ? Dieu le veuille !

Tu me racontes au moins quelque chose, toi, dans tes lettres. Mais que puis-je te dire, que t’entretenir des éter-nelles préoccupations de mon moi qui doivent finir par de-venir fastidieuses ? Mais c’est que je ne sais que cela. Quand je t’ai dit que je travaille et que je t’aime, j’ai tout dit.

Adieu donc, chère Louise bien-aimée, je t’embrasse ten-drement.

À toi, à toi.

G.

 

La Rose Énault est quelque chose de gigantesque. Voilà du comique au moins !

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de lundi à mardi, 2 h[eures].

[5-6 juillet 1852.]

Je viens d’achever l’article sur Melænis. Le tien, relu, ne m’a pas plu. – Et celui que je viens de faire n’est guère meil-leur. Si tu le trouves bon, tant pis pour toi. – B[ouilhet] doit

 

– 171 – venir ce soir après ses leçons pour le voir, nous le recalons encore et te l’enverrons.

Pour faire un article sur M[elænis], il m’eût fallu les cou-dées franches et pouvoir tout dire. À quelque jour je ferai pour moi ce travail. Il y aurait, à propos de ce poème, beau-coup à dire et du neuf, esthétiquement et archéologiquement parlant. Mais aujourd’hui il s’agit tout bonnement d’en parler tant bien que mal, et de faire passer un article favorable. Les turpitudes que j’ai mises à la fin n’ont point d’autre but. Je rougis de tout point de cette ordure, et moi qui te fais de si belles remarques sur ce que tu me montres, si je t’avais là, tu verrais un peu comme je déchiquetterais à belles dents le foutu style que je t’envoie. – Peu importe, je désire beaucoup que cet article paraisse, et serais excessivement content si quelqu’un du journal voulait le signer. Je te recommande, bien entendu, l’anonyme le plus strict. Arrange-toi aussi de manière à ce que l’on ne se doute pas qu’il vient de toi. (Tu le feras recopier par la mère Hamelin.) Si aucun de ces mes-sieurs ne veut le signer, mets un nom de hasard, mais vrai-semblable. – Si l’article semble trop long, tu supprimerais toute l’analyse et ferais un joint quelconque pour arriver jusqu’aux considérations qu’il faut garder. Et alors on ferait une longue citation (la taverne). Mais je crois que l’analyse n’est pas ennuyeuse et que le peu de vers que j’ai cités, étant bien choisis, donnent une idée, approximative hélas, du poème. – Arrange-nous cette affaire, bonne Musette. Nous serions flattés de pouvoir montrer indirectement à la Revue de Paris qu’on peut se passer d’elle. – Il y a dans le dernier numéro une petite grosse flatterie directe de M[axime] à l’adresse de B[ouilhet] et une indirecte à la mienne. Je n’ai pas reçu de réponse à ma seconde lettre. – En recevrai-je ? J’en doute.

– 172 –

Mardi. [6 juillet.]

 

 

J’ai relu tout seul, et à loisir, ta dernière longue lettre, le récit de la promenade au clair de lune. J’aimais mieux la première de toute façon, et comme forme et comme fond. – N’est-ce pas qu’il s’est passé en toi quelque chose de trouble ? Tu as eu beau dédaigner cette bouffée, elle ne t’en a pas moins tourné le cœur pendant quelque temps. Tu me comprendrais mal si tu croyais, pauvre chère Louise, que je t’adresse quelque reproche. – On peut être maître de ce que l’on fait, mais jamais de ce que l’on sent. Je trouve seule-ment que tu as eu tort d’aller te promener une seconde fois avec lui. Tu l’as fait naïvement, je veux bien. Mais, à sa place, je t’en garderais rancune. Il peut te prendre pour une coquette. – Il est dans les idées reçues qu’on ne va pas se promener avec un homme au clair de lune pour admirer la lune. Et le sieur de M[usset] est diablement dans les idées reçues. – Sa vanité est de sang bourgeois.

Je ne crois pas, comme toi, que ce qu’il a senti le plus soient les œuvres d’art. – Ce qu’il a senti le plus, ce sont ses propres passions. Musset est plus poète qu’artiste, et main-tenant beaucoup plus homme que poète – et un pauvre homme.

Musset n’a jamais séparé la poésie des sensations qu’elle complète. La musique, selon lui, a été faite pour les sérénades, la peinture pour le portrait, et la poésie pour les consolations du cœur. Quand on veut ainsi mettre le soleil

– 173 – dans sa culotte, on brûle sa culotte, et on pisse sur le soleil. C’est ce qui lui est arrivé.

« Les nerfs, le magnétisme, voilà la poésie. » Non, elle a une base plus sereine. S’il suffisait d’avoir les nerfs sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu’Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu ner-veux. Cette confusion est impie. J’en peux dire quelque chose, moi qui ai entendu, à travers des portes fermées, par-ler à voix basse des gens à trente pas de moi, moi dont on voyait à travers la peau du ventre bondir tous les viscères, et qui parfois ai senti dans la période d’une seconde un million de pensées, d’images, de combinaisons de toute sorte qui pétaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d’un feu d’artifice. – Mais ce sont d’excellents su-jets de conversation et qui émeuvent.

La Poésie n’est point une débilité de l’esprit, et ces sus-ceptibilités nerveuses en sont une. – Cette faculté de sentir outre mesure est une faiblesse. Je m’explique.

Si j’avais eu le cerveau plus solide, je n’aurais point été malade de faire mon droit et de m’ennuyer. J’en aurais tiré parti, au lieu d’en tirer du mal. Le chagrin, au lieu de me res-ter sur le crâne, a coulé dans mes membres et les crispait en convulsions. C’était une déviation. Il se trouve souvent des enfants auxquels la musique fait mal. – Ils ont de grandes dispositions, retiennent des airs à la première audition, s’exaltent en jouant du piano ; le cœur leur bat, ils maigris-sent, pâlissent, tombent malades. Et leurs pauvres nerfs, comme ceux des chiens, se tordent de souffrance, au son des notes. Ce ne sont point là les Mozarts de l’avenir. La voca-

 

– 174 – tion a été déplacée. L’idée a passé dans la chair où elle reste stérile, et la chair périt. Il n’en résulte ni génie, ni santé.

Même chose dans l’art. La passion ne fait pas les vers. – Et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. J’ai tou-jours péché par là, moi ; c’est que je me suis toujours mis dans tout ce que j’ai fait. – À la place de saint Antoine, par exemple, c’est moi qui y suis. La tentation a été pour moi et non pour le lecteur. – Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours, en elle-même, dans sa généralité, et dégagée de tous ses contin-gents éphémères). Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. Cette faculté n’est autre que le génie. Voir. – Avoir le modèle devant soi, qui pose. –

C’est pourquoi je déteste la poésie parlée, la poésie en phrases. – Pour les choses qui n’ont pas de mots, le regard suffit. – Les exhalaisons d’âme, le lyrisme, les descriptions, je veux de tout cela en style. Ailleurs c’est une prostitution, de l’art, et du sentiment même.

C’est cette pudeur-là qui m’a toujours empêché de faire la cour à une femme. – En disant les phrases po-ë-tiques qui me venaient alors aux lèvres, j’avais peur qu’elle ne se dise : « Quel charlatan ! » et la crainte d’en être un effectivement, m’arrêtait. – Cela me fait songer à Mme Cloquet qui, pour me montrer comme elle aimait son mari et l’inquiétude qu’elle avait eue durant une maladie de cinq à six jours qu’il avait faite, relevait son bandeau pour que je visse deux ou trois cheveux blancs sur sa tempe et me disait : « J’ai passé trois nuits sans dormir ! trois nuits à le garder. » C’était en effet formidable de dévouement.

 

– 175 –

Sont de même farine tous ceux qui vous parlent de leurs amours envolés, de la tombe de leur mère, de leur père, de leurs souvenirs bénis, qui baisent des médaillons, pleurent à la lune, délirent de tendresse en voyant des enfants, se pâ-ment au théâtre, prennent un air pensif devant l’Océan. Far-ceurs ! farceurs ! et triples saltimbanques ! qui font le saut du tremplin sur leur propre cœur pour atteindre à quelque chose.

J’ai eu aussi, moi, mon époque nerveuse, mon époque sentimentale, et j’en porte encore, comme un galérien, la marque au cou. Avec ma main brûlée j’ai le droit maintenant d’écrire des phrases sur la nature du feu. Tu m’as connu, comme cette période venait de se clore, et arrivé à l’âge d’homme. – Mais avant, autrefois, j’ai cru à la réalité de la poésie dans la vie, à la beauté plastique des passions, etc. J’avais une admiration égale pour tous les tapages ; j’en ai été assourdi et je les ai distingués.

J’aurais pu t’aimer d’une façon plus agréable pour toi. – Me prendre à ta surface et y rester. – C’est longtemps [ce] que tu as voulu. Eh bien non. J’ai été au fond. – Je n’ai pas admiré ce que tu montrais, ce que tout le monde pouvait voir, ce qui ébahissait le public. J’ai été au-delà et j’y ai dé-couvert des trésors. Un homme que tu aurais séduit et do-miné ne savourerait pas comme moi ton cœur aimant jusqu’en ses plus petits angles. – Ce que je sens pour toi n’est pas un fruit d’été, à peau lisse, qui tombe de la branche au moindre souffle et épate sur l’herbe son jus vermeil. – Il tient au tronc, à l’écorce dure comme un coco, ou garnie de piquants comme les figues de Barbarie. – Cela vous blesse les doigts, mais contient du lait.

 

– 176 –

***

Quel beau temps ! Louise, comme le soleil brille ! Tous mes volets sont fermés, je t’écris dans l’ombre. – Voilà deux ou trois bien belles nuits. – Quels clairs de lune ! Je me sens en bon état physique et moral, et j’espère que ma Bovary va reprendre un peu. La chaleur me fait l’effet d’eau-de-vie. Elle me sèche la fibre et m’excite. – J’attends B[ouilhet]. Un bon baiser. Je fermerai ma lettre ce soir. À toi.

Continuer : partie 2 sur 30