Correspondance - Tome II
Dimanche soir. ......................................................................... 138
Dimanche soir.
Je serai jeudi prochain à Mantes à 5 h 15. Tu peux prendre le convoi de 3 h 25 et commander le dîner si tu as le temps. Je t’attends au débarcadère. Adieu, mille baisers.
À toi. G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi, minuit.
[9 juin 1852.]
Le même jour que j’ai appris la mort de Pradier (di-manche), j’en ai appris deux autres, celle d’un de mes cama-rades de collège (cousin de mon beau-frère), qui vient de crever à Alger où il se promenait, et celle d’une jeune femme, ancienne amie de ma sœur, qui dépérit d’une mala-die de poitrine causée par des chagrins d’amour. La dernière fois que j’ai vu l’un, c’est il y a cinq à six mois, ici, à Croisset, sur la terrasse de mon jardin où il fumait avec moi. La der-nière fois que j’ai vu la seconde, c’est il y a une douzaine d’années, à la campagne, dans le château de son tuteur ;
– 138 – nous montions une côte ensemble, dans un bois, elle avait très chaud et marchait avec peine.
Ce pauvre Pradier, je le regrette ! Aimable et charmante nature ! Qu’il lui a manqué peu de chose, à cet homme, pour être un grand homme tout à fait : un peu plus de sérieux dans l’esprit et moins de banalité dans le caractère. Il n’en restera pas moins comme le premier sculpteur de son temps. Nous étions à Rosny pendant qu’il se mourait ; il n’en est pas moins mort et nous n’en avons pas moins joui. Voilà l’éternelle, lamentable et sérieuse ironie de l’existence. C’est il y a six ans à cette époque, dans ce mois-ci, que nous nous sommes connus chez lui. Pauvre homme ! J’en suis resté ahuri toute la journée. Je pourrais déjà faire un volume né-crologique respectable de tous les morts que j’ai connus. Quand on est jeune, on associe la réalisation future de ses rêves aux existences qui vous entourent. À mesure que ces existences disparaissent, les rêves s’en vont. J’ai bien éprou-vé cela pour ma sœur, pour cette femme charmante dont je ne parle jamais par une pudeur de cœur qui me clôt la bouche. Avec elle j’ai enterré beaucoup d’ambitions, presque tout désir mondain de gloire. Je l’avais élevée, c’était un es-prit solide et fin qui me charmait ; elle s’est mariée à la vul-garité incarnée. Voilà les femmes.
La mort de Pradier me fait éprouver quelque chose d’égoïste assez honteux. Je suis fâché qu’il ne m’ait pas con-nu, moi qui l’admirais beaucoup. J’aurais voulu qu’un homme de sa trempe me distinguât de cette foule où je pa-taugeais autour de lui. Mais l’aurait[-il] pu d’ailleurs ? Il avait peu le sens critique, notre ami. Sur son art même, je n’ai pu jamais en rien tirer, ce qui le rend supérieur à mes yeux, car c’était un homme d’instinct.
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