Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 29 sur 50

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Correspondance - Tome II

À Henriette Collier ....................................................... 63

Ce bon Augier ! Il avait bien débuté. Mais ce n’est pas en fréquentant les filles et en buvant des petits verres que l’on se développe l’intelligence. Et puis tous ces gars-là sont d’une telle paresse et d’une si crasse ignorance ! Ils ont si peu la foi ! et si peu d’orgueil ! Ah ! Ah ! les gens d’esprit, quels pauvres gens cela fait !

Adieu, chère Louise, à bientôt donc.

Je t’embrasse.

 

À HENRIETTE COLLIER

Croisset, mardi gras. [24 février 1852.]

Merci de votre bonne petite et triste lettre, chère Hen-riette. Mais s’il m’a fait bien plaisir de recevoir de nouvelles assurances d’une affection sur laquelle je compte à vous dire vrai et dont je ne doute pas, j’ai été bien chagrin de voir que vous fussiez si triste. – Quelle mauvaise chose que la vie, n’est-ce pas ? C’est un potage sur lequel il y a beaucoup de cheveux, et qu’il faut manger pourtant. Aussi, souvent, le cœur vous en lève-t-il de dégoût ! Si nous vivions dans le même pays au moins, je pourrais comme autrefois au Rond-Point, quand vous souffriez trop, me mettre près de vous, vous prendre les mains, vous lire quelque chose qui vous fasse pleurer, ou vous dire quelque chose qui vous fasse rire, vous soulager un peu enfin. –

 

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Mais il en est toujours ainsi : ceux qui s’aiment sont sé-parés. Et l’on vit avec qui vous trouble. – Prenez patience pourtant, pauvre Henriette. Il n’y a rien de durable en ce monde, ni peine ni plaisir. – Et si l’humidité de la tristesse vous pénètre l’âme, comme un brouillard d’hiver, quelque soleil peut-être viendra plus tard vous la réchauffer de bon-heur. Lisez, faites de la musique, tâchez de ne pas penser. C’est là le mal : rêver, – mais c’est pourtant si doux n’est-ce pas ?

J’ai bien compris tout le froissement que vous avez dû ressentir à propos de cette affaire dont vous me parlez. Moi aussi j’ai passé depuis quelque temps par des désillusions peu gaies. – À mesure qu’on vieillit, le cœur se dépouille, comme les arbres. Rien ne résiste à certains coups de vent. Chaque jour qui vient nous arrache quelques feuilles, sans compter les orages qui d’un coup cassent plusieurs branches. Et toute cette verdure-là ne repousse pas, comme l’autre au printemps. –

L’année prochaine, je prendrai définitivement un loge-ment à Paris pour y passer les hivers, puisqu’il est probable que je me lancerai comme on dit. Et pourtant je n’en ai guère envie. N’importe, à Paris je serais plus près de vous si vous y veniez. – Il ne faut désespérer de rien.

Gardez, s’il vous plaît, l’album d’autographes tant qu’il vous fera plaisir. Si après la saison vous ne l’aviez pas placé, vous me le renverriez. – Mais je compte avoir bientôt l’aquarelle. Un monsieur qui va à Londres doit un de ces jours venir la chercher chez vous. – Emballez-moi la chose bien solidement, et qu’elle m’arrive intacte de vos mains. Si d’ici à quelque temps vous n’entendiez parler de rien, je

– 64 – vous enverrais l’adresse d’un courtier de commerce en cor-respondance avec Rouen, et qui me transmettrait votre cher envoi.