Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 41 sur 50

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Correspondance - Tome II

À Henriette Collier ..................................................... 101

À HENRIETTE COLLIER

Croisset, dimanche. [18 avril 1852.]

Que je vous remercie donc, du fond du cœur ! que j’embrasse vos mains ! chère et bonne Henriette. J’ai reçu avant-hier votre portrait. Il y a longtemps que quelque chose ne m’avait fait autant de plaisir. Depuis que je l’ai, je le re-garde à toute minute. Je m’en vais le mettre à côté de ma cheminée, au-dessus de la place où je m’asseois pour fumer et pour penser. Il sera tout près d’une vue d’Égypte et non loin du buste de ma sœur. Vous allez, chère Henriette, deve-nir un des hôtes de ma vie silencieuse. Votre visage que j’aimais tant va me regarder toute l’année.

Quand M. Rossi vous a fait, je suis venu un jour chez vous. Et je vous lisais Atala pendant qu’il travaillait, vous en souvenez-vous ? Je vous vois toujours ainsi couchée sur votre lit, tournant le dos à la cheminée et regardant les voi-tures qui passaient sur le Rond-Point.

Que devenez-vous maintenant ? que faites-vous de la vie ? avez-vous des projets ? viendrez-vous en France cette année ? prévoyez-vous un temps quelconque où vous y re-viendrez vivre ? le désirez-vous ?

Ma petite nièce vous a reconnue, ou devinée, en tout cas elle vous a nommée. Je crois que cette enfant aura de l’esprit. – Elle égaie toute la maison par sa gentillesse ; son institutrice l’élève bien et ne la gâte pas. – Elle la bouscule même quelquefois, car elle déteste la France, tout ce qui est français, et au fond du cœur, je crois, méprise profondément les bons bourgeois chez lesquels elle vit. She is very proud.

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Il est possible que cet été nous allions quelques jours à Trouville. Mais on l’a bien changé, notre pauvre Trouville. La dernière fois que j’y suis allé, il y a cinq ans, j’ai eu du mal à m’y reconnaître, tant les embellissements l’ont gâté, et tant le beau monde le salit. – Il n’y a rien de plus triste que de revoir après longtemps les endroits où l’on a été joyeux. S’ils sont restés les mêmes, leur tranquillité vous semble une in-jure ; s’ils ont changé au contraire, cela vous paraît un oubli. Je reverrai donc votre maison et la place sur la dune où vous étiez au soleil, avec ce manteau d’hermine blanche sur les pieds.

Savez-vous que ma mère aime tellement votre portrait qu’elle a eu le toupet, comme on dit en français, de me de-mander si je voulais le mettre dans son salon, pour l’embellir. Je me suis complètement refusé à cette complai-sance.

Adieu, pensez à moi. Souvenez-vous toujours de votre vieil ami qui vous envoie mille choses tendres, de l’autre cô-té de l’eau.

Encore une fois à vous.

Amitiés à Clemy.

 

P.-S. Lundi 19.

Je reçois ce matin même votre bonne lettre, comme la mienne allait partir. J’ai lu votre anglais couramment ou à

– 102 – peu près. Écrivez-moi donc en anglais ou en français, peu m’importe, pourvu que vous m’écriviez et le plus longue-ment possible.