Correspondance - Tome II
À Henriette Collier ....................................................... 22
Quoi qu’il en soit j’aurai de quoi causer avec vous quand je vous verrai la semaine prochaine. Comme on dit vulgai-rement, je vous apprendrai du nouveau. – Et qui sait quand nous nous reverrons après ? Il s’accomplit en ce moment en moi quelque chose de solennel. Je suis à une époque cri-tique. Voilà que je vais avoir trente ans. – Il faut se décider et n’y plus revenir. Je vous préviens que j’aurais mieux aimé vous faire part de tout cela par correspondance ; ce m’eût été plus commode. – Mais trop long ! –
Vous me verrez lundi au soir, vers 8 ou 9 h[eures] à peu près. Je passerai encore avec vous une autre soirée, et je re-partirai le lendemain, car je ne verrai personne à Paris. Qu’ai-je à y voir, si ce n’est vous ?
Adieu, mes lambeaux vous embrassent.
Votre infirmité.
À HENRIETTE COLLIER
Croisset près Rouen, 23 novembre [1851].
Chère Henriette,
J’ai fait chercher partout l’adresse de M. de Rambuteau. Il ne demeure plus depuis longtemps à Paris, mais à Chalon-sur-Saône où il vit retiré à la campagne. Voilà tout ce que j’ai pu savoir.
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En échange de ce renseignement pouvez-vous me rendre le petit service suivant : à savoir de retirer de chez le libraire Sams un album d’autographes et de me le renvoyer en France. Si vous trouviez à le placer, c’est-à-dire si quelque amateur de ce genre de choses parmi vos connais-sances voulait l’acheter (et le plus cher possible), j’en serais fort aise. Il appartient à une dame de nos amies, sans for-tune. Vous feriez là une bonne œuvre dont je vous serais particulièrement obligé. – En ce cas vous m’écririez les con-ditions que l’on propose et je vous répondrais.
Vous allez recevoir par ce même courrier qui vous ap-portera ma lettre un poème qui m’est dédié. Il a été fait par un de mes amis les plus intimes, obscur il y a un mois, cé-lèbre maintenant ou qui va l’être – vous verrez comme c’est beau ! Henriette. Je voudrais bien vous le lire. Que n’êtes-vous encore au Rond-Point, comme j’irais vous voir ! et quel bon après-midi nous passerions ensemble, vous couchée sur votre petit lit de fer, près de la fenêtre, la tête posée sur votre oreiller rose, et moi sur une chaise à vos côtés. Si vous saviez, Henriette, combien ce temps-là me revient souvent en mémoire et avec quelle triste douceur ! Hier encore (il y a deux heures que j’arrive de Paris), j’ai passé en voiture de-vant vos fenêtres : le temps affreux qu’il faisait ! la pluie ruis-selait sur vos carreaux. Je me suis penché en dehors de la portière pour regarder votre maison.
Cela m’a fait un étrange effet de vous revoir. Je me rap-pellerai longtemps notre promenade dans Hyde Park et ce dimanche où je vous ai quittée, ce long après-midi brumeux où j’avais plus de brouillard dans le cœur qu’il n’y en avait sur Londres. Comme je maudissais votre gros bon garçon de cousin qui nous gênait tant !
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Est-ce que vous ne reviendrez pas habiter la France ? Oh ! nous reprendrions nos pauvres causeries d’autrefois. Je vous parlerais de l’Orient, du Nil, du soleil qui nous manque. Je vous conterais Bédouins, derviches et caravanes. Peut-être que je vous ferais moins rire qu’autrefois. Je ne suis plus gai, mais je vous aimerais toujours autant, soyez-en sûre ; six ans d’absence n’y avaient rien fait, vous le savez. Mon amitié à moi ressemble au chameau. Une fois en mouvement il n’y a plus moyen de l’arrêter.
Que faites-vous là-bas dans votre Upper Grosvenor street ? Ici il fait un froid de chien et une tristesse de loup. L’hiver sera rude. J’aurai le plaisir, au moins, d’entendre sous mes fenêtres craquer les glaçons de la rivière en regar-dant brûler mon feu, ce qui est une occupation mélancolique pleine de charmes. On rêve à un tas de choses en contem-plant les étincelles.
Serez-vous fidèle à votre promesse, Henriette ? aurai-je vos chers cadeaux si avidement attendus ? – Adieu, donc ; je prends vos mains dans les miennes et je les baise. J’ai là, vos yeux devant moi, et je vous regarde. Adieu, adieu – non ; au revoir. À vous.
Mille amitiés à Clemy. – Ne m’oubliez pas auprès de votre père. Je vais bien travailler l’anglais afin de pouvoir causer un peu avec lui quand je vous reverrai.
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