Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 36 sur 50

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Correspondance - Tome II

À Henriette Collier ....................................................... 88

Tu n’as pas besoin de m’envoyer les mémoires de La-farge. Je les demanderai ici. Bouilhet t’a écrit hier, et te ré-embrasse.

Encore adieu, mille caresses.

 

À HENRIETTE COLLIER

[Croisset,] samedi 3 avril [1852].

J’ai trouvé, chez moi, en revenant de Paris, il y a huit jours, un petit paquet sur lequel j’ai reconnu votre bonne écriture, chère Henriette. Il était déjà arrivé depuis quelque temps et était parvenu chez mon frère par le chemin de fer, sans autre avertissement. – Je baise d’ici ces mains qui ont travaillé pour moi ; leur ouvrage est sur une petite table qui me sert à poser mon livre quand je travaille sur mon divan ou au coin du feu dans un fauteuil. Votre joli tricot, chère Henriette, est donc là toujours sous mes yeux, qui tire mon regard et provoque mon souvenir. –

Mais ce n’est que la moitié de vos cadeaux, j’attends en-core le portrait. Le monsieur qui devait le prendre chez vous n’est pas encore revenu en France ; je n’en ai aucune nou-velle.

Vous me recommandez dans une de vos dernières lettres de ne rien dire de ce que vous me contez, à Gertrude.

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N’ayez de cela aucun souci, je ne suis point en correspon-dance avec Gertrude, qui se soucie peu, je crois, de mes lettres, et de mes visites. J’ai du moins tout lieu de le penser.

Comme je voudrais vous revoir ! Comme je vous aime bien plus encore depuis mon voyage à Londres, qui a renoué pour moi (quelque courts qu’aient duré les instants passés auprès de vous) la douce habitude où j’étais naguère de votre société ! Hein, pauvre Henriette, que de choses per-dues depuis ce temps que je vous faisais des lectures, au chevet de votre lit où vous aviez la tête appuyée sur un oreil-ler rose. – Les morts ! les absents ! les mariés ! que de dis-persions et de vides !

Plus je vais, plus il se fait autour de moi un grand cercle. Les cheveux s’en vont comme les affections. Mes amis me quittent pour courir après la fortune ou la réputation, et rou-gissant de leur jeunesse m’abandonnent avec des naïvetés d’égoïsme à faire rire de pitié, si elles ne serraient le cœur. Vous parlez de vos tristesses, et de vos longs après-midi pluvieux, et de toutes les soûleurs de l’existence, moi aussi, allez, je sais ce que c’est que le découragement complet de l’âme, les heures mornes, et les larmes rentrées. – Joignez-y les lassitudes d’un art où je m’acharne, et dont je suis épuisé quelquefois comme on l’est après des excès de vin.

Quand je pense que dans quelques heures ce papier sur lequel court ma main sera touché par les vôtres, et qu’il se peut passer encore des mois, des années, sans que nous nous revoyions, je suis effrayé, la tête me tourne. Compre-nez-vous ce que je veux dire ? Comme c’est drôle que la pensée aille si vite, soit si libre, et que le corps soit si lent, que tant de chaînes le retiennent ! Par une corde plus ou

– 89 – moins longue, sentiment, habitude, devoir, nous sommes tous plus ou moins comme des chiens à la niche. – Nous avons beau tirer dessus, japper contre les passants, et aboyer à la lune les larmes aux yeux, nous ne dépassons pas une certaine étendue d’esclavage, et plus nous faisons d’efforts, plus le nœud se resserre, plus nous nous étranglons nous-mêmes.