Correspondance - Tome II
À Louise Colet ..................................................................... 2
À LOUISE COLET
Croisset, 26 juillet [1851].
Je vous écris parce que « mon cœur me porte à vous dire quelque bonne parole ». Pauvre amie, si je pouvais vous rendre heureuse, je le ferais avec joie ; ce ne serait que jus-tice. L’idée que je vous ai tant fait souffrir m’est à charge. Ne le comprenez-vous pas ? Mais cela ne dépend (et tout le reste n’a dépendu) ni de moi, ni de vous, mais des choses mêmes. –
Vous m’avez dû l’autre jour à Rouen trouver bien froid. Je l’ai été le moins possible pourtant. J’ai fait tous mes ef-forts pour être bon. Tendre, non. C’eût été une hypocrisie in-fâme, et comme un outrage à la vérité de votre cœur.
Lisez, et ne rêvez pas. Plongez-vous dans de longues études. Il n’y a de continuellement bon que l’habitude d’un travail entêté. Il s’en dégage un opium qui engourdit l’âme. – J’ai passé par des ennuis atroces, et j’ai tournoyé dans le
– 2 – vide, éperdu d’embêtement. On s’en sauve à force de cons-tance et d’orgueil ; essayez.
Je voudrais que vous fussiez en tel état que nous puis-sions nous revoir avec calme. J’aime votre société quand elle n’est pas orageuse. Les tempêtes qui plaisent si fort dans la jeunesse ennuient dans l’âge mûr. – C’est comme l’équitation. Il fut un temps où j’aimais à aller au grand ga-lop ; maintenant je vais au pas, et la bride sur le cou. Je de-viens très vieux ; toute secousse me gêne, et je n’aime pas plus à sentir qu’à agir.
Vous ne me dites rien de ce qui m’intéresse le plus : vos projets. – Vous n’êtes encore fixée à rien, je le devine. – L’avis que je vous avais donné était bon. Il faut toujours, comme disait Phidias dans le temps, avoir un gigot et un aloyau.
Je vous reverrai bientôt à Paris, si vous y êtes. – (Vous deviez rester en Angleterre un mois ?) Je serai à Paris à la fin de la semaine prochaine, je présume. J’irai en Angleterre vers la fin du mois d’août. Ma mère désire que je l’y accom-pagne. Ce dérangement m’ennuie. Enfin !… Si vous y êtes encore, j’irai vous faire une visite. Nous tâcherons d’être contents l’un de l’autre.
À Paris, je remettrai chez vous les deux m[anu]s[crit]s que vous m’avez confiés. – Je vous rendrai aussi, mais seu-lement à vous et en main propre, une médaille de bronze que j’ai acceptée jadis par faiblesse et que je ne dois pas garder. C’est la propriété de votre enfant.
Farewell. God bless you, poor child !
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