Correspondance - Tome II
À Jules Duplan .................................................................. 77
À JULES DUPLAN
[Paris, jeudi 11 mars 1852.]
Mon cher Duplan,
Je suis à Paris depuis avant-hier. Voulez-vous venir me voir demain soir vendredi après 10 heures ou samedi matin, d’aussi bonne heure qu’il vous fera plaisir ?
Je vous serre les mains.
À vous.
Hôtel et rue du Helder.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de samedi, 1 h[eure].
[20 mars 1852.]
J’ai été d’abord deux jours sans rien faire, fort ennuyé, fort désœuvré, très endormi. – Puis j’ai remonté mon hor-loge à tour de bras et ma vie maintenant a repris le tic tac de son balancier. J’ai rempoigné cet éternel grec, dont je vien-drai à bout dans quelques mois, car je me le suis juré, et mon roman qui sera fini Dieu sait quand. – Il n’y a rien d’effrayant et de consolant à la fois comme une œuvre longue devant soi. – On a tant de blocs à remuer, et de si bonnes heures à passer ! – Pour le moment je suis dans les
– 77 – rêves de jeune fille jusqu’au cou. Je suis presque fâché que tu m’aies conseillé de lire les mémoires de Mme Lafarge, car je vais probablement suivre ton avis, et j’ai peur d’être en-traîné plus loin que je ne veux. – Toute la valeur de mon livre, s’il en a une, sera d’avoir su marcher droit sur un che-veu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vul-gaire (que je veux fondre dans une analyse narrative). Quand je pense à ce que ça peut être, j’en ai des éblouisse-ments. Mais lorsque je songe ensuite que tant de beauté m’est confiée – à moi – j’ai des coliques d’épouvante à fuir me cacher n’importe où. Je travaille comme un mulet depuis quinze longues années. J’ai vécu toute ma vie dans cet entê-tement de maniaque, à l’exclusion de mes autres passions que j’enfermais dans des cages, et que j’allais voir quelque-fois seulement, pour me distraire. – Oh ! si je fais jamais une bonne œuvre, je l’aurai bien gagnée. Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai, je serais sûr d’être un des premiers.
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Il y a aujourd’hui huit jours à cette heure, je m’en allais de toi, gluant d’amour. Comme le temps passe !
Oui, nous avons été heureux, pauvre chère femme, et je t’aime de toutes sortes de façons. Tu as fait vis-à-vis de Bouilhet quelque chose qui m’a été au cœur. C’était bien bon (et bien habile ?). Ç’aura été son premier succès, à ce pauvre Bouilhet. Il se rappellera cette petite soirée toute sa vie. Ma muse intérieure t’en bénit et envoie à ton âme son plus tendre baiser. – Non, je ne t’oublierai pas, quoi qu’il ad-vienne, et je reviendrai à ton affection à travers toutes les autres. – Tu seras un carrefour, un point d’intersection de
– 78 – plusieurs entrecroisements (je tombe dans le Sainte-Beuve ; sautons).
Et d’ailleurs, est-ce qu’on oublie quelque chose, est-ce que rien se passe, est-ce qu’on peut se détacher de quoi que ce soit ? Les natures les plus légères elles-mêmes, si elles pouvaient réfléchir un moment, seraient étonnées de tout ce qu’elles ont conservé de leur passé. – Il y a des constructions souterraines à tout. – Ce n’est qu’une question de surface et de profondeur. Sondez et vous trouverez. – Pourquoi a-t-on cette manie de nier, de conspuer son passé, de rougir d’hier, et de vouloir toujours que la religion nouvelle efface les an-ciennes ? – Quant à moi, je jure devant toi que j’aime, que j’aime encore tout ce que j’ai aimé, et que, quand j’en aime-rai une autre, je t’aimerai toujours. Le cœur dans ses affec-tions, comme l’humanité dans ses idées, s’étend sans cesse en cercles plus élargis. – De même que je regardais, il y a quelques jours, mes petits livres d’enfant dont je me rappe-lais nettement toutes les images, quand je regarde mes an-nées disparues, j’y retrouve tout. Je n’ai rien arraché, rien perdu. On m’a quitté, je n’ai rien délaissé. – Successivement j’ai eu des amitiés vivaces qui se sont dénouées les unes après les autres. – Ils ne [se] souviennent plus de moi, je me souviens toujours. C’est la complexion de mon esprit dont l’écorce est dure. J’ai les nerfs enthousiastes avec le cœur lent ; mais peu à peu la vibration descend et elle reste au fond.
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Avant-hier au soir, on m’a remis un petit paquet enve-loppé dans de la toile cirée et qui avait été adressé chez mon frère. – C’était un carré de filet de coton pour servir de
– 79 – housse à un fauteuil. – J’ai cru reconnaître l’écriture d’Henriette Collier sur l’adresse ; mais pas de lettres, pas d’avis, rien, et aucune nouvelle.
Il paraît donc que les femmes s’occupent de moi. Je vais devenir fat. Mme Didier elle-même trouve que j’ai l’air distin-gué. Est-ce que je serais digne par hasard de figurer dans les brillantes sociétés où va Du Camp ?
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Caroline de Lichtfield est très pénible à lire. – J’ai vu ce que c’était et m’arrête avant la fin du Ier volume.
J’ai lu la moitié de celui du sieur d’Arpentigny. C’est cu-rieux et fort spirituel en certaines parties. Veux-tu que je t’écrive pour nous amuser une lettre officielle sur son bou-quin, où je ferai des remarques ? J’ai envie de m’en faire un ami, de ce pauvre père d’Arpentigny. Je ne sais pourquoi, mais je crois qu’il se divertit intérieurement sur notre compte et qu’il m’envie ma place. Par égard pour son âge tu devrais bien la lui céder un peu, quitte à la reprendre, quoique cette idée de fourrager après lui m’excite peu. – À propos d’excitations, Bouilhet l’est tout à fait (excité) par Mme Roger. Demain je verrai le fameux sonnet. Nous cause-rons aussi de l’article et de tout ce qu’il y a à faire. N’oublie [pas] de nous écrire distinctement les noms des deux parti-culiers de La Presse à qui il faut envoyer des Melænis.
Quant à La Bretagne, je ne serais pas fâché que Gautier la lût maintenant. Mais si tu es tout entière à ta comédie, restes-y ; c’est plus important. Pioche ferme. Si je t’avais seulement sous mes yeux pendant quatre mois de suite, bien
– 80 – libre de toute autre chose, tu verrais comme je te ferais tra-vailler et comme il faut peu de chose pour changer le mé-diocre en bon et le bon en excellent. En tous cas n’envoie La Bretagne à Gautier (et non Gauthier) que quand tu l’auras lue, et avertis-moi, je t’enverrai un petit mot à mettre dans le paquet. –