Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 37 sur 50

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet .................................................................. 90

Adieu ; conservez toujours un bon souvenir de moi, ai-mez-moi. À vous, with all my heart.

Donnez-moi des nouvelles d’Herbert quand vous en au-rez. Je serais bien curieux de savoir s’il se souvient de son ancien papa. Amitiés à Clemy.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] samedi, 4 h[eures].

[3 avril 1852.]

Je ne sais si c’est le printemps, mais je suis prodigieu-sement de mauvaise humeur. J’ai les nerfs agacés, comme des fils de laiton. – Je suis en rage sans savoir de quoi. C’est mon roman peut-être qui en est cause. – Ça ne va pas. Ça ne marche pas. Je suis plus lassé que si je roulais des mon-tagnes. J’ai dans des moments, envie de pleurer. Il faut une volonté surhumaine pour écrire. Et je ne suis qu’un homme. – Il me semble quelquefois que j’ai besoin de dormir pendant six mois de suite. Ah ! de quel œil désespéré je les regarde, les sommets de ces montagnes où mon désir voudrait mon-ter !

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Sais-tu dans huit jours combien j’aurai fait de pages, de-puis mon retour de pays [sic] ? 20. Vingt pages en un mois, et en travaillant chaque jour au moins 7 heures ! – Et la fin de tout cela ? Le résultat ? Des amertumes, des humiliations in-ternes, rien pour se soutenir que la férocité d’une Fantaisie indomptable. Mais je vieillis et la vie est courte.

Ce que tu as remarqué dans La Bretagne est aussi ce que j’y aime le mieux. – Une des choses dont je fais le plus de cas, c’est mon résumé d’archéologie celtique et qui [en est] véritablement une exposition complète en même temps que la critique. – La difficulté de ce livre consistait dans les tran-sitions et à faire un tout d’une foule de choses disparates. – Il m’a donné beaucoup de mal. – C’est la première chose que j’aie écrite péniblement (je ne sais où cette difficulté de trou-ver le mot s’arrêtera ; je ne suis pas un inspiré, tant s’en faut). Mais je suis complètement de ton avis quant aux plai-santeries, vulgarités, etc., elles abondent. – Le sujet y était pour beaucoup. Songe ce que c’est que d’écrire un voyage où l’on a pris le parti d’avance de tout raconter. Que je t’embrasse à pleins bras, sur les deux joues, sur le cœur, pour quelque chose qui t’a échappé et qui m’a flatté profon-dément : tu ne trouves pas La Bretagne une chose assez hors ligne pour être montrée à Gautier, et tu voudrais que la pre-mière impression qu’il eût de moi fût violente. – Il vaut mieux s’abstenir. – Tu me rappelles à l’orgueil. Merci !

J’ai bien fait la bégueule envers lui, ce bon Gautier. Voi-là longtemps qu’il me demande que je lui montre quelque chose et que je lui promets toujours. C’est étonnant comme je suis pudique là-dessus. – Ma répugnance à la publication n’est au fond que l’instinct que l’on a de cacher son cul, qui, lui aussi, vous fait tant jouir. – Vouloir plaire, c’est déroger. –

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Du moment que l’on publie, on descend de son œuvre. – La pensée de rester toute ma vie complètement inconnu n’a rien qui m’attriste. Pourvu que mes manuscrits durent autant que moi, c’est tout ce que je veux. C’est dommage qu’il me faudrait un trop grand tombeau ; je les ferais enterrer avec moi, comme un sauvage fait de son cheval. – Ce sont ces pauvres pages-là, en effet, qui m’ont aidé à traverser la longue plaine. – Elles m’ont donné des soubresauts, des fa-tigues aux coudes et à la tête. Avec elle[s] j’ai passé dans des orages, criant tout seul dans le vent et traversant, sans m’y mouiller seulement les pieds, des marécages où les piétons ordinaires restent embourbés jusqu’à la bouche.

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J’ai parcouru rapidement le 1er acte de L’institutrice. J’y ai vu beaucoup de ça, dont tu abuses encore plus que moi. – Je te la renverrai à la fin de la semaine, avec des remarques. – Le vol[ume] de d’Arpentigny sera dans le paquet. – C’est un homme héroïque, ce brave homme-là. À quelque jour sa femme de ménage le trouvera, un matin, glacé dans son lit. – Et la veille il aura dîné en ville, où il aura dit des galanteries, conté des histoires, été le plus aimable de la compagnie. Je suis sûr qu’il souffre quelquefois beaucoup. – Comme les vieilles coquettes, il crèvera dans son corset (je veux dire sa bonne tenue), plutôt que d’avouer qu’il lui faudrait retirer ses bottes et passer son bonnet de coton.

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Ne t’inquiète pas de la page, elle fait partie d’un chapitre de Du Camp. – Mets-la à part. Tâche de te procurer le der-

– 92 – nier n° de la Revue. Le chapitre de Max qui y est, est avec Tagahor ce qu’il a mis là de plus écrit.