Correspondance - Tome II
À Ernest Chevalier ......................................................... 45
À ERNEST CHEVALIER
Croisset, 17 janvier [1852].
Non, mon bon vieil Ernest, je ne t’ai pas oublié ! Ta vie ne m’est pas plus indifférente que la mienne ne te l’est et quand ta lettre m’est arrivée, il y avait cinq ou six jours que je pensais très fortement à toi sans aucun motif et que j’allais t’écrire. – Nos deux volontés se sont croisées.
J’ai vu avec peine que tu en avais plein de ton sac [sic] de cette chère existence. – Pauvre bougre ! – L’affection que tu portes à ta femme n’est pour toi qu’une série de soucis. Je sais par moi-même ce que c’est que de voir souffrir ceux que l’on chérit. – Il n’y a point de pire misère parce qu’il n’y en a pas où l’on sente plus son impuissance. – Tu me dis que tes cheveux blanchissent. – Les miens s’en vont, tu retrouveras ton ami à peu près chauve. – La chaleur, le turban, l’âge, les soucis et une p… vérole peuvent bien être la cause de cette sénilité précoce du plus bel ornement de ma tête. Je ne pourrai jamais dire à un François Ier quelconque :
Nous avons tous les deux au front une couronne.
Ah, pauvre vieux et bon ami ! où est le temps où cheve-lure, gaieté, espérances, tout cela flottait au vent ! – La blague aussi est tombée. Quand je me rappelle le passé et ce vieux garçon (que j’ai retrouvé à Rhodes, par parenthèse, dans la personne de Pruss, le consul), je suis jaloux de tant de choses dépensées tout d’un coup. J’en voudrais avoir quelque peu maintenant.
– 45 –
Me voilà revenu à Croisset, auprès de mon feu, et bûche moi-même. Je suis recourbé comme jadis sur mon travail acharné. – J’ai abandonné toute idée de tapage quelconque. Ce que j’en fais est pour moi, pour moi seul, comme on joue aux dominos afin que la vie ne vous soit pas trop à charge. Si je publie (ce dont je doute), ce sera uniquement par esprit de condescendance vis-à-vis de ceux qui me le conseillent, pour n’avoir pas l’air d’un orgueilleux, d’un ours entêté. Rien de plus monotone que ma vie, elle s’écoule plus uniforme à l’œil que la rivière qui passe sous mes fenêtres. – La petite fille apporte un peu de gaieté dans la maison. Quant à ma mère, elle vieillit de corps et d’humeur. Un désœuvrement triste l’envahit, avec des insomnies qui l’épuisent. Moi, je suis là, entre deux. Le dimanche seulement Bouilhet vient ; je cause un peu et puis j’en ai pour huit jours. Quant au sieur Hamard il se soûle de plus en plus.
En fait de nouvelles, j’ai été au mois d’octobre à l’Exposition de Londres, qui était une fort belle chose, quoique admirée de tout le monde. J’ai passé dernièrement six semaines à Paris, et j’ai manqué être assommé plusieurs fois lors du coup d’état.
L’ami Bouilhet vient de débuter avec éclat dans la Revue de Paris par un conte romain (Melænis) qui l’a posé de suite, parmi les artistes, au premier rang, tout au moins immédia-tement au second. Je n’en doutais du reste nullement. Quant au sieur Du Camp, sa Revue de Paris marche bien. Ils vont gagner de l’argent. Il n’y a que moi qui reste toujours avec une non-position et léger escholier comme à 18 ans. Je vois cependant tous mes camarades, ou mariés, ou établis, ou sur le point de l’être. – À propos, j’ai un mien ami qui veut me faire faire un mariage de 200 mille livres de rentes avec une
– 46 – mulâtresse qui parle six langues, est née à La Havane et a une humeur charmante. Me vois-tu en train de confectionner un tas de moricauds ? Oimè ! Je n’en ai guère envie, de la femme ni des enfants et, quant à argent, moins qu’autrefois. J’ai bien vieilli sous le rapport d’un tas de cupidités dont la satisfaction jadis me semblait indispensable. Et puis à force de se répéter que les raisins sont verts, ne finit-on pas par le croire ? – Ainsi je vais donc au jour le jour, travaillant pour travailler, sans plan de vie, sans projets (j’en ai trop fait de projets !), sans envie quelconque, si ce n’est de mieux écrire.
Quant à la question matérielle, mon voyage m’a écorni-flé un peu. D’un autre côté, la fortune de ma mère ne s’améliore pas, par le temps qui court. Enfin !
Et toi, donne-moi de tes nouvelles et surtout de celles de ta femme. – Reprenons l’habitude de nous donner de temps à autre signe de vie. Si tu m’avais écrit cet été que tu étais aux Andelys, j’y aurais été certainement. Mme Motte m’avait promis de m’avertir, ce qu’elle a oublié.
Adieu, mon bon vieux, reçois la plus cordiale embras-sade de ton plus vieux ami.
À toi.
– 47 –