Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 43 sur 50

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 113

Il n’y a qu’en province, et dans le milieu littéraire où je nageais, que ces concentrations soient possibles. Les jeunes gens de Paris ignorent tout cela. Ô dortoirs de mon collège, vous aviez des mélancolies plus vastes que celles que j’ai trouvées au désert !

Adieu, voilà minuit passé. Mille baisers. Hein quelle lettre ! En ai-je barbouillé de ce papier ! Je t’embrasse par-tout.

À toi. Ton G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche. [2 mai 1852.]

Je ne t’ai pas écrit cette semaine tant j’étais harassé. Depuis avant-hier ça va mieux un peu et hier au soir, jour habituel de ma correspondance, comme j’étais en train, j’ai continué jusqu’à 2 h[eures] sans avoir le temps de te dire bonjour.

Je n’ai reçu aucun paquet de toi et n’ai par conséquent rien à te renvoyer avec deux Melænis que Bouilhet t’adressera, les accompagnant de toutes sortes d’amitiés.

Puisque tu dois lire ta comédie aux Français, je vais t’en dire pratiquement ce que j’en pense. Le philosophe, sous un transparent clair, y est bafoué ; ne fût-ce que cette terminai-son en in, tout le monde le reconnaîtra, et lui-même surtout

– 113 – s’y reconnaîtra et t’en gardera une rancune éternelle. Tu as tort pour Henriette, pour toi-même d’abord. Quant à moi, ces messieurs de la Revue et autres, auxquels l’ami n’a pas manqué ou ne manquera pas de dire la chose, feront des gorges chaudes sur mon compte. Le grand homme futur en aura. Ce dont je me moque complètement. Obscur, et absent d’ailleurs, que m’importe ? Il n’y a que sur toi que quelque désagrément en pourra rejaillir. Atténue donc autant que possible toute ressemblance entre Dherbin et le philosophe. Fais-en un légitimiste, tout ce que tu voudras, au lieu d’un doctrinaire, etc. Réfléchis là-dessus ; je crois ce conseil im-portant pour ta vie, pour l’avenir. – Appelles-y ton attention.

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Ce que [tu] m’as rapporté de Musset [et] de Sand m’a ému. – Le Capitaine se soutient toujours, c’est une grande fi-gure. – Dans la lettre que je t’avais écrite en te renvoyant son vol[ume], je t’y avais glissé deux phrases louangeuses un peu exagérées, pensant que tu pourrais les lui lire.

À propos de lettres, j’en viens de voir une de Du Camp, qui est un chef-d’œuvre de démence et de vanité. Si Lam-bert, qui le voit souvent, était un homme communicatif, il en pourrait dire de belles à Mme Didier. – Comme le temps change les hommes ! et qu’il faut peu de choses pour faire tourner les têtes à de certaines gens !

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Les clous sont à la mode. Ma belle-sœur en est capiton-née, et elle ne fait rien pour se les faire passer. Exemple que

– 114 – je t’engage à suivre, au lieu de donner ton argent en pure perte au pharmacien et au médecin. Si tu avais été élevée comme moi dans les coulisses d’Esculape, tu serais convain-cue de l’inutilité des remèdes dans les trois quarts et demi des maladies (et des choses de ce monde).

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Il y avait dans les deux derniers numéros de la Revue deux articles curieux sur Edgar Poe. Les as-tu lus ?

Oui, je connais le Raphaël de Lamartine. C’est le dernier mot de la stupidité prétentieuse.

J’ai passé une mauvaise semaine ; je me sens stérile par moments comme une vieille bûche. J’ai à faire une narra-tion. Or le récit est une chose qui m’est très fastidieuse. Il faut que je mette mon héroïne dans un bal. Il y a si long-temps que je n’en ai vu un que ça me demande de grands ef-forts d’imagination. Et puis c’est si commun, c’est tellement dit partout ! Ce serait une merveille que d’éviter le vulgaire, et je veux l’éviter pourtant.

Adieu, ma pauvre chère amie, je suis bien heureux de ton succès. Je t’embrasse sur les yeux. Mille baisers encore à toi.

G.

Bouilhet est là, étalé sur mon divan.

 

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