Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 8 sur 50

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet .................................................................. 16

Écris-moi, hein.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de jeudi, 1 heure.

[23 octobre 1851.]

Pauvre enfant ! Vous ne voudrez donc jamais com-prendre les choses comme elles sont dites ? Cette parole, qui vous semble si dure, n’a pourtant pas besoin d’excuses ni de commentaires et, si elle est amère, ce ne peut être que pour moi. Oui, je voudrais que vous ne m’aimiez pas et que vous ne m’eussiez jamais connu et, en cela, je crois exprimer un regret touchant votre bonheur. Comme je voudrais n’être pas aimé de ma mère, ne pas l’aimer, ni elle ni personne au monde, je voudrais qu’il n’y eût rien qui partît de mon cœur pour aller aux autres, et rien qui partît du cœur des autres pour venir au mien. Plus on vit, plus on souffre. Pour remé-dier à l’existence, n’a-t-on pas inventé, depuis que le monde existe, des mondes imaginaires, et l’opium, et le tabac, et les liqueurs fortes, et l’éther ? Béni celui qui a trouvé le chloro-forme. Les médecins objectent qu’on en peut mourir. C’est bien de cela qu’il s’agit ! c’est que vous n’avez pas suffisam-ment la haine de la vie et de tout ce qui s’y rattache. Vous me comprendriez mieux si vous étiez dans ma peau et, à la place d’une dureté gratuite, vous verriez une commisération émue, quelque chose d’attendri et de généreux, il me semble. Vous me croyez méchant, ou égoïste pour le moins, ne songeant qu’à moi, n’aimant que moi. Pas plus que les autres, allez ; moins peut-être, s’il était permis de faire son éloge. Vous m’accorderez toutefois le mérite d’être vrai. Je

– 16 – sens peut-être plus que je ne dis, car j’ai relégué toute em-phase dans mon style ; elle s’y tient et n’en bouge pas. Cha-cun ne peut faire que dans sa mesure. Ce n’est pas un homme vieilli comme moi dans tous les excès de la solitude, nerveux à s’évanouir, troublé de passions rentrées, plein de doutes du dedans et du dehors, ce n’est pas celui-là qu’il fal-lait aimer. Je vous aime comme je peux ; mal, pas assez, je le sais, je le sais, mon Dieu ! À qui la faute ? Au hasard ! À cette vieille fatalité ironique, qui accouple toujours les choses pour la plus grande harmonie de l’ensemble et le plus grand désagrément des parties. On ne se rencontre qu’en se heurtant et chacun, portant dans ses mains ses entrailles dé-chirées, accuse l’autre qui ramasse les siennes. Il y a de bons jours cependant, des minutes douces. J’aime votre compa-gnie, j’aime votre corps, oui ton corps, pauvre Louise, quand, appuyé sur mon bras gauche, il se renverse la tête en arrière et que je te baise sur le cou. Ne pleure plus, ne pense ni au passé ni à l’avenir, mais à aujourd’hui. « Qu’est-ce que ton devoir ? L’exigence de chaque jour », a dit Goethe. Su-bis-la cette exigence, et tu auras le cœur tranquille.

Prends la vie de plus haut, monte sur une tour (quand même la base craquerait, crois-la solide) ; alors tu ne verras plus rien que l’éther bleu tout autour de toi. Quand ce ne se-ra pas du bleu, ce sera du brouillard ; qu’importe, si tout y disparaît noyé dans une vapeur calme. Il faut estimer une femme pour lui écrire des choses pareilles.

Je me tourmente, je me gratte. Mon roman a du mal à se mettre en train. J’ai des abcès de style et la phrase me démange sans aboutir. Quel lourd aviron qu’une plume et combien l’idée, quand il la faut creuser avec, est un dur cou-rant ! Je m’en désole tellement que ça m’amuse beaucoup.

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