Correspondance - Tome II
À Maxime du Camp ........................................................... 10
À quelle heure êtes-vous chez vous ? Quand je vais à Rouen je suis comme Ovide chez les Scythes. Il faut bien que j’aille causer un quart d’heure avec vous et je ne sais com-ment m’y prendre pour vous trouver.
Adieu, mon cher ami. Soignez un peu notre petite affaire et vous serez ce que vous êtes toujours : un charmant homme.
Mille poignées de main.
Tout à vous.
À MAXIME DU CAMP
[Croisset,] ce mardy 21 octobre [1851].
Fais-moi le plaisir de prendre en note ceci : s’informer de l’adresse de M. de Rambuteau à Paris . J’en aurais besoin le plus tôt possible.
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J’ai vu ce matin Méreaux. La Revue de Paris aura une réclame dans le Journal de Rouen. Si ce [n’est] pas Méreaux qui la fait ce sera quelque autre. Il tâchera que ce soit lui. J’ai proposé l’échange de la Revue contre l’envoi quotidien du Journal. Il pense que le rédacteur acceptera avec plaisir.
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Si tu vois la Muse d’ici à peu tu peux lui dire que l’on fera l’éloge de son jeune homme. Quant au sieur Pottier, il s’est déjà abonné à la Revue de Paris pour la Bibliothèque de la Ville. Il s’est chargé avec plaisir d’une réclame à faire dans la Revue de Rouen, et je lui ai mêmement proposé l’échange qui sera bien sûr accepté. Au reste que Lecou écrive pour cela à Perron, directeur de la Revue de Rouen. – Pottier ne s’en mêle plus activement. Quoi qu’il en soit, la réclame passera prochainement. Pour ce qui est du Journal de Rouen, envoie un numéro à Méreaux, rue de la Chaîne, 1, afin de hâter les choses. – Bouilhet s’occupe, de son côté, du Mémorial et de L’Impartial. Tu vois que nous ne nous endormons pas sur la grosse caisse. Si tout cela ne vous donne pas des abonnés, au moins ça vous fera des lecteurs, ce qui est le principal. – Pottier avait lu le 1er numéro et m’a parlé de Tagahor en termes superbes.
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Il me tarde bien que tu sois ici et que nous puissions causer un peu longuement et serré, afin que je prenne une décision quelconque. Dimanche dernier, nous avons lu des fragments de Saint Antoine : Apollonius, quelques dieux, et la seconde moitié de la seconde partie, c’est-à-dire la Courti-sane, Thamar, Nabuchodonosor, le Sphinx et la Chimère et tous les animaux. Ce serait bien difficile de publier des frag-ments, tu verras. Il y a de fort belles choses, mais, mais, mais, ça ne satisfait pas en soi. Et le mot drôle sera, je crois, la conclusion des plus indulgents, voire des plus intelligents. Il est vrai que j’aurais pour moi beaucoup de braves gens qui n’y comprendront goutte et qui admireront de peur que le voisin n’y entende davantage. L’objection de Bouilhet à la publication est que j’ai mis là tous mes défauts et quelques-
– 11 – unes de mes qualités. Selon lui, ça me calomnie comme homme. Dimanche prochain nous lirons tous les Dieux ; peut-être est-ce ce qui ferait le plus un ensemble. – Quant à moi, pas plus là-dessus que sur la question principale, je n’ai d’opinion à moi. Je ne sais que penser, je suis dans un com-plet milieu. – On ne m’a pas jusqu’à présent accusé de man-quer d’individualisme et de ne pas sentir mon petit moi. Eh bien ! voilà que, dans la question la plus importante peut-être d’une vie d’artiste, j’en manque complètement, je m’annule, je me fonds, et sans effort, hélas ! car je fais tout ce que je peux pour avoir un avis quelconque, et j’en suis dénué autant que possible ; les objections pour et contre me paraissent également bonnes. Je me déciderais à pile ou face et je n’aurais pas regret du choix, quel qu’il fût.
Si je publie, ce sera le plus bêtement du monde. Parce qu’on me dit de le faire, par imitation, par obéissance et sans aucune initiative de ma part. – Je n’en sens ni le besoin ni l’envie. Et ne crois-tu pas qu’il ne faut faire que ce à quoi le cœur vous pousse ? Le couillon qui va sur le terrain, poussé par ses amis qui lui disent : « Il le faut ! » et qui n’en a pas envie du tout, qui trouve que c’est très bête, etc., est, au fond, beaucoup plus misérable que le franc couillon qui avale l’insulte sans s’en apercevoir et qui reste chez lui très tranquillement. Oui, encore une fois, ce qui me révolte, c’est que ça n’est pas de moi, que c’est l’idée d’un autre, des autres… preuve peut-être que j’ai tort.
Et puis, regardons plus loin. Si je publie, je publierai et ce ne sera pas à demi. Quand on fait une chose, il la faut bien faire. – J’irai vivre à Paris l’hiver. Je serai un homme comme un autre ; je vivrai de la vie passionnelle, intriguée et intrigante. – Il me faudra exécuter beaucoup de choses qui
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Crois-tu que j’aie vécu jusqu’à 30 ans de cette vie que tu blâmes, en vertu d’un parti pris et sans qu’il n’y ait eu une longue consultation préalable ? Pourquoi n’ai-je pas eu de maîtresses ? Pourquoi prêchais-je la chasteté ? Pourquoi suis-je resté dans ce marais de la province ? Est-ce que tu crois que je ne bande pas comme un autre ? et que je ne se-rais pas bien aise de faire le beau monsieur là-bas ? Mais oui, ça m’amuserait assez. Considère ma balle sérieusement et dis-moi si c’est possible. Le ciel ne m’a pas plus destiné à tout cela qu’à être un beau valseur. Peu d’hommes ont eu moins de femmes que moi (c’est la punition de cette beauté plastique qu’admire Théo), et si je reste inédit, ce sera le châ-timent de toutes les couronnes que je me suis tressées dans ma primevère. Ne faut-il pas suivre sa voie ? Si je répugne au
– 13 – mouvement, c’est que j’ai raison peut-être. Il y a des mo-ments où je crois même que j’ai tort de vouloir faire un livre raisonnable et de ne pas m’abandonner à tous les lyrismes, gueulades et excentricités philosophico-fantastiques qui me viendraient. Qui sait ? Un jour j’accoucherais peut-être d’une œuvre qui serait mienne, au moins.
J’admets que je publie, y résisterai-je ? De plus forts y ont péri. Qui sait si au bout de quatre ans je ne serai pas de-venu un infâme crétin ? J’aurai enfin un but autre que l’art même. Seul, il m’a suffi jusqu’à présent et, s’il me faut quelque chose de plus, c’est que je baisse ; et si ce quelque chose d’accessoire me fait plaisir, c’est que je suis baissé.
La peur que ce ne soit le démon d’orgueil qui parle m’empêche de dire tout de suite : non et mille fois non ! Comme la limace qui a peur de se salir sur le sable ou d’être écrasée sous les pieds, je rentre dans ma coquille.
Je ne dis pas que je ne sois point capable de toute es-pèce d’action. Deux fois je m’en suis mêlé, pour Achille et pour toi, et ça a réussi. Il faut que ça dure peu et qu’il y ait plaisir. Si j’ai la force des bras, je n’en ai pas la patience, et c’est la patience qui est tout. Saltimbanque, j’aurais bien levé des fardeaux, mais je ne me serais jamais promené avec eux, les portant au bout du poing. Cet esprit d’audace et de sou-plesse déguisées, ce savoir-vivre qu’il faut, l’art de la con-duite, tout cela m’est lettre close, et je ferais de grandes sot-tises. – Tes deux corrections de Tagahor, « urine » et « qui s’aiment entre elles » m’ont choqué comme des concessions humiliantes. – Cela m’a fâché, et je ne suis pas sûr de ne pas t’en vouloir encore, tu vois le bonhomme.
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La Muse me reproche « le cotillon de ma mère ». Si j’ai suivi ce cotillon à Londres il était venu auparavant me re-joindre à Rome, il m’accompagnerait bien à Paris. Ah ! si tu me débarrassais de mon beau-frère et de ma belle-sœur, combien peu même j’en sentirais le voisinage, de ce cotil-lon ! J’ai parlé avec elle longuement de tout cela, hier. Elle a été comme moi, elle n’a pas donné d’avis. Son dernier mot a été : « Si tu as fait quelque chose que tu trouves bon, publie-le. » Me voilà bien avancé !
Au reste, mon cher vieux, je te livre tout ce qui précède comme un thème à méditations. Seulement médite, et con-sidère-moi tout entier. Malgré ma phrase de L’Éducation sen-timentale : « qu’il y a toujours dans les confidences les plus intimes quelque chose que l’on ne dit pas », je t’ai tout dit. Autant qu’un homme peut être de bonne foi avec lui-même, il me semble que je le suis. Je t’expose mes entrailles. Je me fie à toi, à toi, mon vieux chéri, à ton tact de la vie qui me paraît juste et à ton intelligence qui est forte quand rien d’étranger ne pèse sur elle. Je ferai ce que tu voudras, ce que tu me diras. Je te remets mon individu, dont je suis harassé. Je ne me doutais guère, quand j’ai commencé ma lettre, que j’allais dire tout cela. Ça est venu ; que ça parte. Nos confé-rences dans quinze jours en seront peut-être simplifiées. Adieu, je t’embrasse avec un tas de sentiments.
Ton G[usta]ve Flaubert.
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Tu m’apporteras la mesure exacte de mes Chinoiseries que j’ai oublié de prendre à Paris, et nos cannes qui seront sans doute prêtes.
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