Correspondance - Tome V
À Léonie Brainne .............................................................. 19
À LÉONIE BRAINNE
[Paris,] vendredi soir, 18 [février 1876].
Chère belle,
Je me réjouis de savoir votre fils mieux portant, mais votre état mélancolique m’afflige beaucoup. Vous crevez (pardon du mot) de nostalgie tout bonnement, ma pauvre amie. Puisqu’il en est ainsi, pourquoi n’abrégez-vous pas le temps de votre exil ? est-ce qu’on ne se reverra pas avant le milieu d’avril ?
Votre ami continue à supporter le plus patiemment possible sa triste vie ! J’ai fini mon conte, et je vais en commencer un autre, afin d’avoir à l’automne un petit volume. Puis, il est probable que je reprendrai mon grand bouquin. Tourgueneff m’y engage fortement et me traite de lâche. Les affaires de Commanville s’éclaircissent, et il y a [un] peu d’azur dans notre horizon. Mais ! Mais ! enfin, à la grâce de Dieu ! Ma pauvre nièce est toujours bien anémique. Cependant, depuis qu’elle prend des douches, elle me paraît se fortifier un peu ? – En revanche, son mari tousse comme un misérable ! – Écrivez-lui un petit mot (pas à son mari, à elle-même), quand [vous] aurez vu Mme Guillemart. Ça lui fera plaisir. Elle me charge de vous présenter ses amitiés. Car elle est là pendant que je trace ces lignes.
Comme tout semble fait exprès pour me chagriner et me tourmenter, mon serviteur Émile m’a annoncé ce matin qu’il quittait mon service parce que « je n’étais plus aimable pour lui », et qu’il voyait bien « qu’il ne me plaisait plus » (sic). – Le mariage l’a dénaturé, voilà le fait. – Et il nous quitte, sans pouvoir articuler contre aucun de nous trois le moindre motif de mécontentement. J’avoue que je suis encore assez jeune pour être blessé de cette ingratitude ! Votre vieux
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Polycarpe n’a aucune illusion sur les masses, mais il en aura toujours sur les individus. – Enfin, c’est encore un
changement d’habitudes, un dérangement dans ma vie qui me gêne et m’attriste. – Causons d’autre chose !
Quand vous recevrez ceci nos Législateurs seront élus. Le vomissement que me donne la crise électorale n’a pas de nom ! quelle époque ! est-on bête ! nom d’un nom ! est-on bête !
Avec les élections la Scie du moment, c’est L’Étrangère. Je ne l’ai pas vue. Les avis sur icelle sont partagés. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’idole commence à dégringoler. Le bourgeois commence à s’embêter des sermons du sieur Dumas ; et la presse, pour la première fois, se met à la juger. L’époque de l’adoration est terminée.
Plus je vais, d’ailleurs, et moins je comprends le Public qui me semble une bête collective complètement folle ? j’ai vu la 1re du Prix Martin par Augier et Labiche, deux malins, ceux-là, ou qui passent pour tels ? Eh bien, leur pièce qui m’a paru, à moi, un bijou et dont le dénouement est un chef-d’œuvre d’originalité et de profondeur, a laissé le public complètement froid, et aucun des mots n’a été compris. Tirez de là une conclusion ! laquelle ?
Le nouveau roman de mon ami Daudet Jack est-il arrivé jusqu’à vous ? tâchez de vous le procurer. Il vous amusera, je crois ?
Mon petit disciple Guy de Maupassant continue à faire des chefs-d’œuvre de poésie érotique. Mais j’ai peur qu’il n’ait une maladie de cœur assez sérieuse ? Que vous dirai-je encore, en fait de nouvelles ? – L’hiver a été atroce de froid, tout le monde a la grippe et notre dîner « des sifflés » a bien du mal à pouvoir se faire, une fois par mois, à cause des
– 20 – différentes maladies de ses cinq convives. – Aujourd’hui seulement le soleil a reparu, on aurait dit une journée de printemps, et je pense à vous, chère belle et bonne amie. Comme vous m’avez manqué cet hiver ! comme j’aurais eu besoin, plus que jamais, de votre charmante et saine compagnie !
J’ai fait votre commission à G. Pouchet. – Il a baissé la tête et m’a juré de vous écrire prochainement.
La liaison avec les Delahante m’a l’air d’en rester là ? je leur ai fait deux visites et Caro une. – Nous ne pouvions, à moins d’être importuns, aller plus loin. M. Delahante a peur sans doute qu’on ne l’embête avec les affaires de Comm[anville] !
Mme Lepic qui fait pour notre ami R[aoul]-Duval une propagande effrénée, se présente dans les maisons où elle est à peine connue, et scandalise les bourgeois par sa violence politique. Elle s’est montrée ainsi chez le père Cloquet, où elle a été reçue plus que froidement et presque mise à la porte. À la salle Valentino, dimanche dernier, le pauvre Duval a avalé (héroïquement, du reste) des outrages que ne tolérerait pas le dernier des cabotins. – Tout cela pour plaire au Souverain nommé le Peuple ! que de modestie il faut avoir pour être ambitieux ! Et quand on est quelqu’un, comment désirer être quelque chose !
Allons ! adieu, chère belle. – Je songe à vos beaux grands yeux si doux, à vos épaules, au son de votre voix quand vous riez… et je vous baise sur les deux côtés du cou à plusieurs reprises et tendrement, voilà !
Et puis tout à vous.
G.
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