Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 42 sur 50

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Correspondance - Tome V

Ivan Tourgueneff à Gustave Flaubert ............... 70

La pauvre Mme Sand m’avait souvent parlé de vous, ou plutôt nous avions souvent causé de vous ensemble ; vous l’intéressiez beaucoup. Il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie. Elle restera une des illustrations de la France et une gloire unique.

Comment va votre esprit ? Lisez-vous toujours de la philosophie ? Je vous recommande le dernier volume de Renan. Il vous plaira. Et ne soyez pas si longtemps sans m’écrire, car je suis tout à vous.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Spasskoïé (gouvernement d’Orel, ville de Mtsensk).

Dimanche, 18 juin 1876.

Mon cher ami,

Je suis depuis ce matin dans mon Patmos, et triste comme un bonnet de nuit. – (Avez-vous remarqué que c’est généralement le moment où l’on écrit à ses meilleurs amis ?) Il fait une chaleur de 32 degrés Réaumur à l’ombre – et avec cela – grâce au froid de 9 degrés au-dessous de 0 qu’il a fait le 21 mai – toute la verdure du jardin est bariolée de petites feuilles mortes qui font vaguement penser à des cadavres de petits enfants, et mes vieux tilleuls donnent une ombre maigre et chétive qui fait peine à voir. – Ajoutez à cela que mon frère qui devait m’attendre pour arranger des affaires d’argent, très importantes pour moi, est parti pour Carlsbad il y a cinq jours ; que je crois que je vais avoir la goutte – (ce qui m’est arrivé à la même époque et au même endroit, il y a deux ans) ; que j’ai acquis la presque absolue certitude que

– 70 – mon intendant me pille, et que je ne pourrai pas m’en défaire – et voyez la situation ! La mort de Mme Sand m’a fait aussi beaucoup, beaucoup de chagrin. – Je sais que vous êtes allé à Nohant pour l’enterrement, et moi qui voulais envoyer un télégramme de condoléance au nom du public russe, j’ai été retenu par une sorte de modestie ridicule, par la crainte du Figaro de la réclame – des choses bêtes enfin ! Le public russe a été un de ceux sur lequel Mme Sand a eu le plus d’influence, et il fallait le dire, pardieu – et j’en avais le droit – après tout. – Mais voilà !!

Pauvre chère Mme Sand ! – Elle nous aimait tous les deux – vous surtout – et c’était naturel. Quel cœur d’or elle avait ! Quelle absence de tout sentiment petit, mesquin, faux – quel brave homme c’était et quelle bonne femme ! – Maintenant tout cela est là, dans l’horrible trou, insatiable, muet, bête – et qui ne sait même pas ce qu’il dévore !

Allons, il n’y a rien à faire, et tâchons d’avoir le menton au-dessus de l’eau.

Je vous écris à Croisset – je suppose que vous y êtes – vous êtes-vous remis au travail ? – Si je ne fais rien ici, c’est qu’alors c’est bien fini. – Il y a un silence ici, dont rien ne peut donner une idée ; – pas un voisin à vingt kilomètres à la ronde, tout est languissant d’immobilité. – La maison est misérable, mais pas trop chaude, et les meubles sont bons. Une table à écrire – admirable – et un fauteuil à double fond de jonc ! Par exemple, il y a un sopha dangereux : dès qu’on y est, on y dort. Je vais tâcher de l’éviter. – Je commencerai par l’achèvement de Saint Julien.

Il y a devant moi dans un coin de la chambre une vieille image byzantine, toute noire, encadrée d’argent, rien qu’un immense visage lugubre et rigide ; il m’ennuie un peu, mais

– 71 – je ne puis pas le faire ôter – mon domestique me prendrait pour un païen – et ici ça n’est pas chose à plaisanter.