Correspondance - Tome V
George Sand à Gustave Flaubert ........................... 38
GVE.
Mes bons souvenirs à M. Roger.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 25 mars [18]76.
J’aurais beaucoup à dire sur les romans de M. Zola et il vaudra mieux que je le dise dans un feuilleton que dans une lettre, parce qu’il y a là une question générale qu’il faut rédiger à tête reposée. Je voudrais d’abord lire le livre de M. Daudet dont tu m’as parlé aussi, et dont je ne me rappelle pas le titre. Fais-le-moi donc envoyer par l’éditeur, contre remboursement, s’il ne veut pas me le donner. C’est bien simple. En somme, la chose dont je ne me dédirai [sic] pas, tout en faisant la critique philosophique du procédé, c’est que Rougon est un livre de grande valeur, un livre fort, comme tu dis, et digne d’être placé aux premiers rangs. Cela ne change, rien à ma manière de voir, que l’art doit être la recherche de la vérité, et que la vérité n’est pas la peinture du mal. Elle doit être la peinture du mal et du bien. Un peintre qui ne voit que l’un est aussi faux que celui qui ne voit que l’autre. La vie n’est pas bourrée que de monstres, la société n’est pas formée que de scélérats et de misérables. Les honnêtes gens ne sont pas le petit nombre puisque la société subsiste dans un certain ordre et sans trop de crimes impunis. Les imbéciles dominent, c’est vrai, mais il y a une conscience publique qui pèse sur eux et qui les oblige à respecter le droit. Que l’on montre et flagelle les coquins, c’est bien, c’est moral même, mais que l’on nous dise et nous montre la contrepartie : autrement le lecteur naïf, qui
– 38 – est le lecteur en général, se rebute, s’attriste, s’épouvante et vous nie pour ne pas se désespérer.
Comment vas-tu, toi ? Tourgueneff m’a écrit que ton dernier travail était très remarquable, tu n’es donc pas fichu comme tu le prétends ? Ta nièce va toujours mieux, n’est-ce pas ? Moi, je vas mieux aussi, après des crampes l’estomac à en devenir bleue, et cela avec une persistance atroce. C’est une bonne leçon que la souffrance physique quand elle vous laisse la liberté d’esprit. On apprend à la supporter et à la vaincre. On a bien quelques moments de découragement où l’on se jette sur son lit ; mais moi je pense toujours à ce que me disait mon vieux curé quand il avait la goutte : « Ça passera ou je passerai. » Et là-dessus il riait, content de son mot.
Mon Aurore commence l’histoire et n’est pas très contente de ces tueurs d’hommes qu’on appelle des héros et des demi-dieux. Elle les traite de vilains cocos.
Nous avons un sacré printemps. La terre est jonchée de fleurs et de neige, on prend l’onglée à cueillir les violettes et les anémones.
J’ai lu le manuscrit de L’Étrangère, ce n’est pas si décadence que tu dis. Il y a des diamants qui brillent fort dans ce polychrome. D’ailleurs les décadences sont des transformations. Les montagnes en travail rugissent et glapissent, mais elles chantent aussi de beaux airs.
Je t’embrasse et je t’aime. Fais donc vite paraître ta légende, que nous la lisions.
Ton vieux troubadour
G. SAND.
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