Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 11 sur 50

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Correspondance - Tome V

À George Sand ................................................................... 24

À GEORGE SAND

[Paris,] vendredi soir [18 février 1876].

Ah ! merci du fond du cœur, chère maître ! Vous m’avez fait passer une journée exquise. Car j’ai lu votre dernier volume La Tour de Percemont – Marianne aujourd’hui seulement. – Comme j’avais plusieurs choses à terminer, entre autres mon conte de S[ain]t Julien, j’avais enfermé ledit volume dans un tiroir pour ne pas succomber à la tentation. – Ma petite nouvelle étant terminée, cette nuit, dès le matin je me suis rué sur l’œuvre, et l’ai dévorée.

Je trouve cela parfait, – deux bijoux ! – Marianne m’a profondément ému, et deux ou trois fois j’ai pleuré. Je me suis reconnu dans le personnage de Pierre. Certaines pages me semblaient des fragments de mes Mémoires. – Si j’avais le talent de les écrire de cette manière. Comme tout cela est charmant, poétique, et vrai ! La Tour de Percemont m’avait plu extrêmement. Mais Marianne m’a littéralement

enchanté. Les Anglais sont de mon avis, car dans le dernier numéro de L’Athenaeum on vous a fait un très bel article. Saviez-vous cela ? – Ainsi donc pour cette fois je vous admire pleinement, et sans la moindre réserve.

Voilà, et je suis bien content. –

Vous ne m’avez jamais fait que du bien, vous, et je vous aime, tendrement !

Car tout semble conjuré contre votre vieux Cruchard pour le chagriner ou le tourmenter. – J’avais depuis dix ans un domestique dont j’étais très content, et pour qui j’ai eu (je puis le dire, sans vanterie) de grandes bontés. Il m’a annoncé ce matin qu’il ne voulait plus me servir parce que je n’étais plus « aimable pour lui ». La vraie raison est que mon

– 24 – intérieur a moins de chic ! – et bien que j’aie augmenté ses gages d’année en année, comme il sait que je suis devenu pauvre il me méprise. Ces gens-là sont des bourgeois comme les autres ! ne pas croire au Peuple ! Mais la haine sourde qu’ils nous portent, quoi qu’on fasse pour eux, me donne le vertige. – Je vous demande pardon de vous entretenir de ces « potins de ménage ». Mais j’ai le cœur un peu blessé. Et je me plains ! – c’est fini.

Maintenant que j’ai fait mon conte, je vais en faire un autre. Les deux réunis pourront former un petit volume que je publierai cet automne. – Quant à publier d’abord dans les journaux, non ! c’est plus fort que moi. Je ne puis me résoudre à entrer dans ces boutiques-là ! Elles m’écœurent toutes par leur ignominie.

Et puis moins j’ai d’argent, moins j’ai envie d’en gagner. Du moment qu’une chose serait profitable à mes intérêts pécuniaires, elle me révolte comme si c’était une bassesse. Est-ce de l’orgueil ? – je le crois ! et vous ?

Tourgueneff me sermonne pour que je reprenne au plus vite mon grand bouquin sur mes deux Cloportes. Il en est toqué. Mais les difficultés d’un pareil livre m’épouvantent. Et pourtant je ne voudrais pas mourir, avant de l’avoir fait. – Car en définitive, c’est mon testament. – Dans quatre ou cinq mois, je m’y mettrai, peut-être ? – J’ai si peu d’aplomb dans ce moment-ci !

On ne parle que de L’Étrangère. Je n’ai pas vu la pièce et ne puis vous en rien dire. Les fragments que j’en connais m’ont semblé peu éblouissants, sous le rapport du Style. – Qui s’inquiète de toi, ô Beauté ! Comme on te méprise, ô Passion !

 

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