Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 41 sur 50

Pages du PDF

Correspondance - Tome V

À Marie-Sophie Leroyer de Chantepie ................... 68

Malgré tout cela, je ne suis pas triste. – Bien que je regrette mes deux compagnons. Parlez-vous de moi, souvent ?

J’ai écrit une page – et ce soir, j’en aurai préparé trois autres.

Voilà tout, pauvre chérie. Je n’ai plus rien à te dire si ce n’est que je t’aime bien fort et songe à toi dans ma solitude.

VIEUX

t’embrasse.

 

Lapierre m’a dit qu’il évitait le petit Baudry, tant il le trouvait stupide.

Fortin ne s’est pas encore présenté.

J’ai reçu ce matin une lettre de Mlle de Chantepie que je croyais morte. C’est pour me parler de Mme Sand. – Et puis une autre lettre de l’éditeur Conquet qui me demande l’autorisation de publier mon portrait. Je m’empresse de lui refuser cette faveur.

Allons – encore un bécot, pauvre chat. Bonne santé, bon courage et surtout un incommensurable mépris pour On.

 

À MARIE-SOPHIE LEROYER DE CHANTEPIE

Croisset, 17 juin 1876.

Ma chère correspondante,

 

– 68 –

Non ! je ne vous avais pas oubliée, parce que je n’oublie pas ceux que j’aime. Mais je m’étonnais de votre long silence, ne sachant à quelle cause l’attribuer.

Vous désirez savoir la vérité sur les derniers moments de Mme Sand ; la voilà : elle n’a reçu aucun prêtre. Mais dès qu’elle a été morte, sa fille, Mme Clésinger, a fait demander à l’évêque de Bourges l’autorisation de lui faire un enterrement catholique, et personne dans la maison (sauf peut-être sa belle-fille, Mme Maurice) n’a défendu les idées de notre pauvre amie. Maurice était tellement anéanti qu’il ne lui restait aucune énergie, et puis il y a eu les influences étrangères, des considérations misérables inspirées par des bourgeois. Je n’en sais pas plus long. La cérémonie, du reste, a été des plus touchantes : tout le monde pleurait et moi plus que les autres.

Cette perte-là s’ajoute à l’amas de toutes celles que j’ai faites depuis 1869. C’est mon pauvre Bouilhet qui a commencé la série ; après lui sont partis Sainte-Beuve, Jules de Goncourt, Théophile Gautier, Feydeau, un intime moins illustre, mais non moins cher, qui s’appelait Jules Duplan – et je ne parle pas de ma mère, que j’aimais tendrement ! Ce matin même, j’ai appris la mort de mon plus vieux camarade d’enfance.

J’avais commencé un grand roman, mais je l’ai quitté pour le moment et j’écris des choses courtes, ce qui est plus facile. L’hiver prochain, j’aurai trois nouvelles prêtes à publier.

Je vis maintenant entièrement seul (pendant l’été du moins) et, quand je ne travaille pas, je n’ai pour compagnie que mes souvenirs qui succèdent à mes rêves, et ainsi de suite.

– 69 –