Correspondance - Tome V
À Sa Nièce Caroline ........................................................ 62
N.B. – Si vous êtes à Paris et que cette lettre vous y parvienne, allez voir ma nièce qui a grande envie de vous parler.
Et quand vous viendrez ici (ce qui sera bientôt, j’espère), arrangez-vous pour y déjeuner ou y dîner, afin que nous ayons le temps de tailler une bavette. Je vous lirai Saint Julien que vous ne connaissez pas.
Je vous embrasse.
Votre vieux géant.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi, 3 h[eures, 13 juin 1876].
Ma chère Caro,
Me voilà revenu dans mon pauvre vieux Croisset, que j’ai trouvé en très bon état, et prêt à y piocher de toutes mes forces.
Mon voyage s’est passé dans la compagnie d’Anglais stupides qui ont joué aux cartes tout le temps. Je lisais des journaux qui relataient les funérailles de ma vieille amie, et le trajet ne m’a pas semblé long. Arrivé à Rouen, afin d’éviter la vue des boulevards et celle de l’Hôtel-Dieu, j’ai fait prendre à mon fiacre la rue Jeanne-d’Arc. Sur le port j’ai vu Pilon, et un peu plus loin le sieur Hurbain !
Émile m’attendait. Avant de défaire mes cantines, il a été me tirer une cruche de cidre que j’ai entièrement vuidée –
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à sa grande terreur, car il me répétait : « Mais, Monsieur va se faire mal. » Elle ne m’a point fait de mal.
Au dîner, j’ai revu avec plaisir la soupière d’argent et le vieux sucrier. – Le silence qui m’entourait me semblait doux et bienfaisant. Tout en mangeant, je regardais tes bergeries au-dessus des portes, ta petite chaise d’enfant, et je songeais à notre pauvre vieille, mais sans peine, – et plutôt avec douceur. Je n’ai jamais eu de rentrée moins pénible.
Puis j’ai rangé ma table. Je me suis couché à 12 h[eures], j’ai dormi jusqu’à neuf. Ce matin j’ai fait un tour dans le jardin, et j’ai causé avec Chevalier qui m’a fait des récits pittoresques des inondations, et je vais me remettre tout à l’heure à mon Histoire d’un cœur simple.
Que veux-tu que l’on fasse du portrait de Fauvel ? Il est tellement déchiré qu’il n’est bon qu’à brûler.
À qui ton mari me conseille-t-il d’acheter de l’eau-de-vie ? Il n’y en a plus une goutte, pas plus que de rhum.
J’ai fait mettre un des bancs de Pissy dans le Mercure, dont la haie est refaite à neuf. – Enfin, pauvre chat, il me semble que tout est comme autrefois et je ne pense nullement à l’exécrable on.
La première fois que j’irai à Rouen, j’irai voir Mlle Julie. Mais elle m’embarrasse, ou plutôt j’ai peur qu’elle ne m’embarrasse – car elle est encore malade. Et Émile témoigne une grande répugnance à la soigner. Il paraît qu’Achille a été la voir très souvent cet hiver. – Quelle conduite dois-je tenir ?
Adieu, pauvre chère fille. – Bonne santé, bon moral, bonne peinture.
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