Correspondance - Tome V
Marie-Sophie Leroyer de Chantepie ...................... 64
Je t’embrasse bien fort.
Ton vieux – affectueux – oncle.
MARIE-SOPHIE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
[Angers,] ce 15 juin 1876.
Vous devez, Cher Monsieur, avoir oublié jusqu’à mon nom ; pour moi, j’admirerai toujours votre talent, et je n’oublierai jamais l’admirable chef d’œuvre qu’on appelle Madame Bovary ! Je garde un précieux et reconnaissant souvenir de l’intérêt que vous avez bien voulu me témoigner. Mon long silence a été le résultat de la crainte de vous ennuyer. Bien des malheurs sont venus fondre sur moi depuis 4 ans. J’ai perdu une femme qui m’avait élevée, presque une seconde mère, et un ami [qui] ne m’avait pas quittée un seul jour pendant 30 ans. Je l’ai perdu en quelques heures et ses larmes ont été le dernier adieu qu’il ait pu m’adresser. Depuis la mort de ma mère, je n’avais pas éprouvé une pareille douleur ; quatre ans se sont écoulés, mais pas un instant sans que son souvenir et son image n’aient été dans ma pensée et dans mon cœur ! Je n’ai pu encore croire à sa mort. Maintenant voilà une nouvelle douleur, la perte de Mme Sand que j’aimais tant ! et qui était si bonne pour moi ! Je croyais en elle, elle était ma foi et ma loi ! une pensée ajoute à mon chagrin. Vous étiez son ami, vous étiez là au fatal moment, dites-moi la vérité avec détails, car les versions des journaux me donnent mille perplexités ! Je savais que Mme Sand n’était plus catholique et je suis tourmentée de l’idée qu’on n’a pas respecté sa liberté de conscience. Puisqu’elle ne voulait pas de prêtre,
– 64 – pourquoi lui en avoir proposé ! présence si lugubre, espèce d’arrêt de mort, on ne devait pas en parler à Mme Sand. Il est évident qu’elle voulait être enterrée sans prêtre et dans son parc avec une simple pierre. Alors pourquoi demander avec insistance le ministère du prêtre et placer ses restes dans un caveau. Sa volonté n’a donc pas été respectée et à mes yeux c’est une profanation. Le curé a refusé son ministère, il était dans son droit. Que signifie cet ordre d’un supérieur ordonnant d’enterrer, si le refus des sacrements n’a pas été public ! Quel misérable subterfuge, la publicité seule fait donc tout le mal ! allons donc, où est [sic] ici la justice et la vérité ? ou l’église s’est démentie elle-même, ou elle doit proclamer hautement qu’elle veut et doit prier et enterrer tout le monde. Enfin, il résulte de tout ceci que la volonté de Mme Sand n’a été respectée ni avant, ni après sa mort, et j’en ai l’âme navrée. Comment son fils Maurice a-t-il souffert tout cela, s’il n’a pas empêché ce qui vient de se passer, j’ai une triste idée de son caractère. Je ne suis qu’une faible et pauvre fille, mais nulle crainte ne m’empêchera de faire respecter la volonté de ceux qui seront avec moi. Tenez, Cher Monsieur, je suis restée catholique, ce qui ne m’a [pas] empêché de croire que la belle âme de ma bien-aimée Mme Sand était près de Dieu. J’en étais convaincue avant que le prêtre l’eût enterrée, je le crois autant depuis, mais pas davantage. J’aimais Mme Sand comme une sœur bien supérieure à moi, je lui écrivais toutes mes pensées. Par mon testament, je lui léguais, avec un objet d’art précieux, mes Mémoires, c’était une espèce de confession, de confidence, maintenant me voilà bien embarrassée et je crois que je livrerai ces Mémoires aux flammes. Il me reste une demoiselle que j’ai élevée et qui me tient lieu de fille, elle est désormais mon seul bien sur la terre, sans elle je n’aurais pas survécu à la perte de mon ami. Je l’aime bien et pourtant je sens qu’il y a une place vide dans mon cœur.
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