Correspondance - Tome V
À Edma Roger des Genettes ....................................... 76
Cette mort de ma vieille amie m’a navré. Mon cœur devient une nécropole où il reste pourtant de la place pour les vivants. Comme le vide s’élargit ! Il me semble que la terre se dépeuple !
C’est une raison pour tenir davantage à ceux qui restent, pour aimer encore plus ceux qu’on aime. – Voilà pourquoi je pense à vous si souvent, et je vous écris bien que je n’aie [rien] à vous dire, sinon que je vous baise les deux mains et suis votre vieux fidèle et affectionné
Croisset, lundi 19.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] lundi 19 juin [1876].
Me voilà revenu dans cette vieille maison ! – que j’avais quittée l’année dernière aux trois quarts mort de découragement ! Les choses ne sont pas encore superbes, mais enfin elles sont tolérables. Je me sens remâté. J’ai envie d’écrire. J’espère en une période assez longue… de paix. Il n’en faut pas demander plus aux Dieux ! Ainsi soit-il ! – Et pour vous dire la vérité, chère vieille amie, je jouis de me retrouver chez moi, comme un petit-bourgeois, dans mes fauteuils, au milieu de mes livres, dans mon cabinet, en vue de mon jardin. Le soleil brille, les oiseaux roucoulent comme des amoureux – les bateaux glissent sans bruit sur la rivière toute plate… et mon conte avance ! Je l’aurai fini, probablement dans deux mois.
L’Histoire d’un cœur simple est tout bonnement le récit d’une vie obscure, celle d’une pauvre fille de campagne,
– 76 – dévote mais pas mystique, dévouée sans exaltation et tendre comme du pain frais. Elle aime successivement un homme, les enfants de sa maîtresse, un neveu, un vieillard qu’elle soigne, puis son perroquet, – et quand le perroquet est mort, elle le fait empailler, – et en mourant à son tour, elle confond le perroquet avec le Saint-Esprit. Cela n’est nullement ironique, comme vous le supposez, mais au contraire très sérieux et très triste. Je veux apitoyer, faire pleurer les âmes sensibles – en étant une moi-même. – Hélas oui ! – l’autre samedi, à l’enterrement de George Sand, j’ai éclaté en sanglots en embrassant la petite Aurore, puis en voyant le cercueil de ma vieille amie. – Les journaux n’ont pas dit toute la vérité. La voici :
Mme Sand n’a reçu aucun prêtre, et est morte parfaitement impénitente. Mais Mme Clésinger –, par chic (et peut-être en haine de sa mère, afin de la contrarier jusque dans la mort) a télégraphié à l’évêque de Bourges pour demander des obsèques catholiques. L’évêque s’est empressé de répondre « oui ». Maurice, qui est maire du pays (point notable), a craint de faire scandale. Il était tellement avachi qu’il faut tout lui pardonner. – Mais je suspecte le docteur Favre et le bon A. Dumas d’avoir fortement contribué à cette bassesse ou convenance. Quant à la belle-fille, elle s’est tenue à l’écart, ulcérée, et plus pieuse envers la mémoire de la pauvre femme que tous les autres. – Les amis sont restés en dehors du cimetière. Dumas et le prince Napoléon sont seuls entrés dans l’église. Vous connaissez tous les autres détails. –
J’ai été indigné par la vue du reporter Adrien Marx – tellement, qu’à Châteauroux où il s’était mis à la même table que nous, je n’ai pu dîner.
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J’avais fait le voyage en compagnie du Prince, qui a été tout le temps, parfait de tact et de simplicité. Renan était avec nous. – Je suis revenu à Paris après deux nuits passées en chemin de fer, brisé de corps et d’âme. – Le lendemain de mon arrivée à Croisset j’ai appris la mort de mon plus vieux camarade d’école et de collège (Ernest Le Marié, le fils d’un avocat de Rouen) – et voilà !
Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement de G. Sand ! Quinze personnes étaient venues de Paris ! – Il pleuvait à verse ! Une foule de bonnes gens de la campagne, marmottaient des prières en roulant leur chapelet. Cela ressemblait à un chapitre d’un de ses livres. – J’ai été tout étonné de ne pas y voir Mme Plessy ? Que devient-elle ? Comme je n’aime pas les choses solennelles, irrévocables, je n’ai point assisté à sa représentation d’adieu. Une fois, cet hiver, après votre départ, je me suis présenté chez elle sans la trouver.
Avez-vous lu les Dialogues philosophiques de Renan ? Moi, je trouve ça très haut, très beau.
Connaissez-vous les Fioretti de s[ain]t François ? Je vous en parle parce que je viens de me livrer à cette lecture édifiante. – Et à ce propos je trouve que, si je continue, j’aurai ma place parmi les Lumières de l’Église. Je serai une des colonnes du temple. Après saint Antoine, saint Julien, et ensuite saint Jean-Baptiste, je ne sors pas des saints. Pour celui-là, je m’arrangerai de façon à ne pas « édifier ». L’histoire d’Hérodias telle que je la comprends n’a aucun rapport avec la religion. Ce qui me séduit là-dedans c’est la mine officielle d’Hérode (qui était un vrai préfet) et la figure farouche d’Hérodias, une sorte de Maintenon et de Cléopâtre. La question des Races dominait tout. Vous verrez cela, d’ailleurs.
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