Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 1 sur 50

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Correspondance - Tome V

À Léonie Brainne ................................................................. 2

À LÉONIE BRAINNE

 

[Paris,] 240, rue du Faubourg-Saint-Honoré,

mercredi 4 [5] janvier [1876].

Votre lettre est venue me trouver le 1er janvier à 9 heures du matin, – dans mon lit ! Pas n’est besoin de vous dire, que j’ai vu là « un curieux symbolisme », ma chère belle ! et que je me suis livré à des réflexions d’une nature fort aimable ; j’ai songé à vous, fortement. Je vous ai envoyé, en pensée, un bon souhait du nouvel an, en vous remerciant du vôtre.

Comme votre lettre est triste ! pauvre bon cœur de mère ! êtes-vous assez tourmentée. Tout ce que je pourrais vous dire, vous vous le dites ; il est donc inutile de vous envoyer des lieux communs de style épistolaire.

Quant à moi, rien n’est changé depuis ma dernière lettre. Je continue (devant les autres) à être le même homme qu’autrefois. Et cela par décence d’abord, et par orgueil, ensuite. On avait fait courir de tels bruits sur ma ruine que les gens (je le sens bien) sont tout surpris de ne pas me voir en haillons. Mon abord leur rengaine la pitié dans la bouche, et on cause d’autre chose.

 

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Les Affaires (!!!) ne prennent pas une mauvaise tournure. Il y a un peu plus de bleu à l’horizon ! Mais… les choses ne sont pas près d’être rétablies ! – si jamais elles le deviennent ? n’importe, il me semble, je ne sais pourquoi, que 1876 ne sera pas si abominable que 1875 ? – C’est peut-être parce que je le désire – et puis qu’on se lasse d’être triste, – comme on se lasse de tout !

Les Lapierre ont dîné chez nous le lundi de la semaine dernière : pendant tout le temps du repas, votre sœur n’a pas fait autre chose que de blaguer effroyablement son époux, l’accusant de s’encroûter à Rouen, de devenir une bedolle, de prendre des idées d’épicier, etc. Elle était bien drôle, et nous a beaucoup amusés.

Que pourrais-je vous dire, moi, pour vous amuser ? – Je cherche et je ne trouve rien. – Car je deviens étonnamment bête. Le grand ressort est cassé.

Ma petite historiette (religioso-pohêtique et moyenâgeusement rococo) avance un peu. Je l’aurai terminée, je pense, vers la fin de février ? Il me répugne de la publier dans Le Figaro (du dimanche), bien que ce soit là le meilleur placement possible. D’autre part, Tourgueneff veut la traduire en russe pour une revue de Pétersbourg. – Mais tout cela ne peut être fait avant deux mois. – Or dans deux mois nous tombons en pleines Chambres, et moins que jamais on s’occupera de la pauvre et sacro-sainte Littérature.

On a parlé pendant trois jours de la mort des grands hommes suivants : La Guéronnière, Jubinal et Saint-Georges. Puis, c’est fini pour la suite des siècles ! Amen ! Il paraît que le premier de ces cocos a laissé de telles dettes que ses fils refusent sa succession. – Et ledit sieur se faisait

 

– 3 – avec son industrie près de 200 mille francs par an. Voilà un style, productif.

Notre ami R[aoul]-Duval se présente dans notre arrondissement, mais il a un concurrent sérieux : le duc Decazes. S’il n’était pas nommé (ce qui est possible), j’en serais fâché pour lui. Car c’est un bien bon garçon auquel je ne souhaite que du bien.

J’ai vu, hier, la mère Perrot que j’ai trouvée plus charmante que jamais. Elle m’a dit qu’elle trouvait Alex. Dumas « absolument fou ». Il a commencé devant elle une phrase par ces mots : « moi et Jésus-Christ » ! Là-dessus, rêvez !… Les acteurs qui répètent sa pièce la débinent considérablement. L’heure des revers va peut-être sonner pour lui ? Moi, je crois à un succès quand même.

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Mais re-parlons de vous ! ça vaut mieux ! Pauvre chérie, comme vous avez l’air de vous embêter sur les bords africains ! À quoi passez-vous votre temps ? quand revenez-vous ? J’espère que la rechute de votre gentil fils n’a été que passagère ?

Jamais, je n’ai plus désiré votre compagnie que cet hiver ! et le hasard des choses fait qu’elle me manque ! Pardonnez à ma vanité, mais il me semble que, si j’étais auprès de vous, je vous serais utile – pour vous écouter, c’est-à-dire pour comprendre vos douleurs.

Les miennes ressemblent un peu aux vôtres. Je suis inquiet de la santé de ma pauvre nièce. Elle est dans un état d’anémie incroyable. Elle ne dort plus et a, toutes les nuits, de violentes douleurs intercostales. Pourquoi aime-t-on quelqu’un ? qu’est-ce que ça rapporte ?

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