Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 21 sur 50

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Correspondance - Tome V

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 40

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Nohant,] 30 mars 1876.

Cher Cruchard,

Je suis enthousiasmée de Jack et je te prie de remettre mon remerciement à M. Daudet. Ah oui ! il a du talent et du cœur ! et comme tout cela est fait et vu !

Je t’envoie un volume de vieilles choses qu’on vient de rassembler.

Je t’embrasse et je t’aime.

Ton vieux troubadour

G. SAND.

 

À GEORGE SAND

[Paris,] lundi soir [3 avril 1876].

Chère maître,

J’ai reçu ce matin votre volume. – J’en ai deux ou trois autres que l’on m’a prêtés depuis longtemps. Je vais les expédier, et je lirai le vôtre à la fin de la semaine, pendant un petit voyage de deux jours que je suis obligé de faire à Pont-l’Évêque et à Honfleur pour mon Histoire d’un cœur simple, bagatelle présentement « sur le chantier » comme dirait M. Prudhomme.

Je suis bien aise que Jack vous ait plu. C’est un charmant livre, n’est-ce pas ? Si vous connaissiez l’auteur, vous l’aimeriez encore plus que son œuvre. Je lui ai dit de

 

– 40 – vous envoyer Risler et Tartarin. Vous me remercierez d’avoir fait ces deux lectures, j’en suis certain, d’avance.

Il y aurait un joli parallèle à écrire entre Jack et Rougon. Le second est, selon moi, infiniment plus fort que le premier. Ne trouvez-vous pas que Daudet sacrifie un peu à l’effet, à l’amusette, au chic ? Il se tire d’affaire en esquivant le fond des choses, vous sert des tartines et des descriptions toujours prévues, est trop prolixe, et complaisant pour le lecteur. Il spécule sur la sensibilité des femmes. Son personnage principal est une Victime plus qu’un Caractère. L’épisode de Cécile est raté, et le mot de la fin « délivré » me paraît d’un goût commun. C’est tout ce que je lui reproche qui fait son succès. S’il se corrigeait de ses défauts, la vente baisserait. Quant aux qualités, je n’en parle pas. Elles sont considérables et nombreuses.

Rougon est conçu et exécuté d’une façon plus sérieuse. – Et me semble d’une autre portée. Il n’y a pas un mot de trop. C’est solide, et sans aucune blague. Cependant je ne partage pas la sévérité de Tourgueneff à l’encontre de Jack, ni l’immensité de son admiration pour Rougon.

L’un a le charme et l’autre la Force. Mais aucun des deux n’est préoccupé avant tout de ce qui fait pour moi le but de l’Art, à savoir : la Beauté ! Je me souviens d’avoir eu des battements de cœur, d’avoir ressenti un plaisir violent en contemplant un mur de l’Acropole, un mur tout nu (celui qui est à gauche, quand on monte aux Propylées). Eh bien, je me demande si un livre, indépendamment de ce qu’il dit, ne peut pas produire le même effet ? Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le poli de la surface, l’harmonie de l’ensemble, n’y a-t-il pas une Vertu intrinsèque, une espèce de force divine, quelque chose d’éternel – comme un principe ? (Je parle en platonicien.)

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Ainsi, pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste et le mot musical ? pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers quand on resserre trop sa pensée ? La loi des Nombres gouverne donc les sentiments et les images, et ce qui paraît être l’extérieur est tout bonnement le dedans ? Si je continuais longtemps de ce train-là, je me fourrerais complètement le doigt dans l’œil. – Car d’un autre côté, l’Art doit être bonhomme ; ou plutôt l’Art est tel qu’on peut le faire. Nous ne sommes pas libres. Chacun suit sa voie, en dépit de sa propre volonté. Bref, votre Cruchard n’a plus une idée d’aplomb dans la caboche.

Mais comme il est difficile de s’entendre ! Voilà deux hommes que j’aime beaucoup et que je considère comme de vrais artistes : Tourgueneff et Zola. Ce qui n’empêche pas qu’ils n’admirent nullement la prose de Chateaubriand et encore moins celle de Gautier. Des phrases qui me ravissent leur semblent creuses. – Qui a tort ? et comment plaire au public, quand vos plus proches sont si loin ? Tout cela m’attriste beaucoup. Ne riez pas.

Descendons plusieurs étages pour parler de choses secondaires. Victor Borie, attaché à la Société Financière, n’est-il pas le même Borie qui était, ou qui est encore votre ami ? Dans ce cas-là pouvez-vous me donner pour lui une lettre très chaude, afin de recommander une affaire qui, si elle réussissait, serait capable de re-argenter complètement

votre vieux TROUBADOUR.

 

D’après votre réponse, je vous expliquerai la chose.

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