Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 31 sur 50

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Correspondance - Tome V

À Ivan Tourgueneff ....................................................... 53

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris, samedi 20 mai 1876.]

Madame Brainne, 141, avenue Malakoff (porte Maillot), au premier au-dessus de l’entresol, aujourd’hui samedi à sept heures précises.

Mais, ô homme léger, je vous ai écrit tout cela moi-même dimanche dernier sur votre carnet de jeu.

Votre

 

J’ai passé la nuit à lire le nouveau livre de Renan, qui m’a charmé.

 

À ERNEST RENAN

[Paris, 22 mai 1876.]

Mon cher ami,

La nuit de vendredi dernier (19 mai 1876) sera une date dans ma vie. J’ai reçu votre volume à 9 heures du soir et je ne l’ai plus quitté. – Avant-hier et hier je n’ai pas eu un moment à moi. Sans quoi je vous aurais écrit tout de suite, pour vous remercier du plaisir infini que vous m’avez fait.

Je ne me souviens d’aucune lecture pareille ! À l’inverse de cette dame qui trouvait que vos pages lui faisaient froid au cœur, je me suis délecté dans votre œuvre comme dans un bain d’air chaud et parfumé. Comme c’est bien ! comme c’est beau, et comme c’est bon !

 

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Il est possible que vous blessiez les catholiques et que les positivistes froncent le sourcil, moi, vous m’avez édifié !

Et quelle langue vous avez ! Comme c’est, à la fois, noble et régalant !

Malgré l’entraînement des idées, il y a telle page que j’ai relue plusieurs fois de suite (comme les pages 133-134, entr’autres). L’impossibilité du miracle, la nécessité du sacrifice (du héros, du grand homme), le machiavélisme de la Nature, et l’avenir de la Science, voilà des points qui n’ont été traités par personne comme par vous, et qui me semblent désormais incontestables ! – Je vous remercie de vous être élevé contre « l’égalité démocratique », qui me paraît un élément de mort dans le monde.

Je connaissais votre lettre à Berthelot. Mais je ne connaissais pas sa réponse qui me paraît elle aussi, être un morceau de haut goût.

Je n’avais pas lu « La Métaphysique a un avenir » (parue sans doute dans la Revue des Deux Mondes ?). Voilà de la critique ! Comme c’est bien ça, l’École normale et la philosophie officielle de notre temps !

Que vous dirai-je de plus, mon cher Renan ? Je vous aime pour votre grand esprit, pour votre grand style, pour votre grand cœur. – Vous m’avez honoré en citant mon nom au seuil de votre livre. – Et plus que jamais je suis fier d’être votre ami.

Je vais maintenant relire (et à la loupe) ce charmant et fort bouquin, puis un de ces jours j’irai en causer chez vous.

 

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