Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 9 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Deuxième Veillée ............................................................. 44

DEUXIÈME VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

Le pays de Sumontargues. – Naissance et baptême de Gas-pard. – Les missionnaires, le jovial abbé Gonet. – Les écoles de Gaspard, ses mœurs et conditions. – Gaspard était natif de Sumontargues, qui est un joli endroit dans les monts du Li-vradois, à trois lieues d’Ambert, côté de soir. Terroir pauvre et climat rude. Là-haut, on pousse la neige huit mois de l’année avec son ventre. Les épaisses maisons de pierre rou-geâtre n’ouvrent que de petites fenêtres en largeur, à bar-reaux de fer, sous leur capuchon de chaume ébourré par le vent. Parmi les jardinets de choux verts et de framboisiers dans leurs parapets de granit, le village est assis en belle vue, au-dessus du bourg de Champétières ; et sur ces décou-verts, le grand air court, toujours vif et brillant, comme l’eau de roche qui saute de partout.

Les gens y vivaient de cette eau fraîche et de l’amour du bon Dieu, se sustentant pour le reste assez maigrement de raves, de lard et de tourtes de seigle. Lorsqu’ils avaient quelqu’un à dîner, la chose est véritable, ils servaient au des-sert des carottes crues comme régal et friandise. Et aurait-on même trouvé une assiette dans le village ? On ne mangeait alors que dans des écuelles ou sur des tranches de pain bis.

Le pays, tout de prairies et de forêts, est plus propre au pâturage qu’au labourage. À peine de pauvres coins de terre épaulés par des talus de fougères qu’ombragent quelques

– 44 – merisiers. Là-haut, on fane on moissonne, on cueille et l’on sème presque tout d’un temps, en août-septembre.

Que n’y a-t-il un pape né dans l’endroit ? Il aurait fait pour Sumontargues ce qu’un autre fit pour le Limousin, ce Clément VI dont on voit le tombeau dans l’église de la Chaise-Dieu.

Comme dès son élévation, une députation de ses com-patriotes venait lui témoigner leur joie et le supplier d’user de son pouvoir afin qu’il y eût désormais chez eux deux ré-coltes par an, il le leur accorda volontiers, et voulut, pour une plus grande marque de son affection, que leurs années comptassent vingt-quatre mois.

Ce resterait le vrai moyen de lever deux fois l’an foins et blés à Sumontargues. Mais on attend encore qu’il y fleurisse un pape.

Les parents de Gaspard étaient de bons chrétiens à qui les écus ne faisaient pas trop la guerre, mais aimant l’honneur, bien apparentés aux Grange, aux Domaize, – ils doivent avoir encore des arrière-cousins par là-haut, – bref, une de ces anciennes familles de montagne avec beaucoup d’accointe au loin, bien famée et de bon renom.

Gaspard naquit le beau jour du lundi de Pâques, où les anciens Ambertois allaient s’égayer et manger des œufs rouges dans les verts prés de Roddes, près de la fontaine d’eau piquante.

On conte que sa mère rêva durant la grossesse qu’elle mettait au monde un enfant habillé de bleu, que des loups venaient le lui enlever et qu’il s’escrimait si bien de son bâ-ton qu’il les assommait sur la place.

 

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Au moment même qu’il naissait, le feu prit à la maison. Dans le remue-ménage, on renversa sur l’enfançon un pot de crème, et la voisine qui l’emportait au dehors le laissa choir sur les pâquerettes du coudert, – ainsi appelle-t-on chez-nous une pelouse. Ce qui fit augurer qu’il serait la crème et la fleur, la lumière et le feu de tous les garçons de l’Auvergne.

On nota aussi qu’il se prit à rire dès qu’il fut au monde, contre l’ordinaire des enfants qui ne rient point avant le qua-rantième jour.

Les temps étaient durs, pourtant. C’était au plus fort de la grande révolution, trois ou quatre ans après l’année de la grande peur.

Car tout commença par la grande peur au mois de juil-let. Chacun alla se cacher dans les bois en criant : « Voilà les brigands ! voilà l’ennemi ! » L’un disait qu’ils arrivaient du Velay, l’autre de la Limagne, brûlant les moissons et massa-crant le monde. Jamais personne ne put les voir. Ensuite on cria : « Illuminez ! »

Alors vogue la galère ! Ce fut la révolution, c’est-à-dire le temps où le blé monta à neuf francs le quarton, et le sel à dix-neuf sous la livre, du sel tout noir qu’on allait acheter au Mas de Saint-Ferréol.

Quand Gaspard naquit, on en était à pourchasser les prêtres. Et dur, et dru. Le pauvre abbé Gonet, qui est célèbre dans les quartiers de Viverols et de Saint-Anthème, l’échappa belle plus d’une fois. Un certain jour, les gen-darmes le traquaient de si près qu’il se vit perdu. C’était vers la Chaulme, au creux de l’Oule, où le ruisseau choit dans un précipice. Que fit le meunier, bonnes gens ? Il détourna

 

– 46 – l’eau. Il dit à l’abbé de se blottir dans le creux même, contre la roche. Et puis il rend au ruisseau son cours. Les gen-darmes n’eurent jamais le nez d’aller chercher derrière la chute.

Le calice d’étain de l’abbé Gonet est conservé dans le musée de M. Hector Granet, à Viverols. C’est d’ailleurs à cô-té de ce musée que se dresse une chapelle où M. Hector conserve son propre père dans l’alcool et va parfois jouer sur l’accordéon les bourrées qu’aimait le défunt. Les journaux en ont parlé, et pour une fois ils ne mentaient pas.

Un drôle d’endroit que ce monde !

L’histoire de Gaspard le dit assez, avec ses aventures de toutes les paroisses, celles-là faites pour faire pleurer, celles-là faites pour faire rire. Car malgré des terreurs et des peines on savait s’amuser, alors ! Il avait lui, ce mot que « la vie sans les farces et les jolis tours est comme un voyage sans auberges ».

Qui ne serait du même avis que l’Amable de Riom, quand au soir, devant son échoppe, après en avoir conté de toutes couleurs aux voisins, il répétait en prenant sa prise :

— Allez, rire, c’est encore ce qui coûte le moins et ce qui contente le plus !

Est-ce qu’il n’y avait pas autrefois plus de joie dans la vie ? Peut-être parce qu’on la prenait plus vigoureusement.

Ainsi ces missionnaires : des intrépides, mariant, bapti-sant, apportant des consolations aux malades, aux mou-rants, et sans rien craindre, se mettant chaque jour en ha-sard. Mais aussi quelle énergie gaillarde. Ce même abbé Go-net, devenu curé sous l’Empire, avait gardé la détestable ha-

 

– 47 – bitude de s’emporter et de sacrer un peu trop haut. Son vi-caire s’en scandalisait. Un jour même, comme ronflaient les tonnerres de nom de sort, le jeune ecclésiastique alla jusqu’à marmonner je ne sais quoi, de mauvais prêtres qui déshono-raient la robe et qui ne pouvaient avoir la foi, puisqu’ils ju-raient comme des mécréants.

L’abbé, qui l’entendait, bondit.

— Ha, la foi, tu ne sais pas si je l’ai ? Eh bien, approche un peu, le jeune homme, regarde par ici, – il tapait de sa main sur le bas de son dos, – je vais t’en faire éclater les marques, de ma foi !

Et de retrousser sa soutane, de se déboutonner, de bais-ser sa culotte. Puis, se tournant, il montre au vicaire ahuri les cicatrices de deux ou trois balles reçues dans le fonde-ment alors que les gendarmes le pourchassaient en l’an deux de l’Indivisible…

Gaspard fut baptisé par un de ces réfractaires qui était assez proche parent des Grange et dont lui-même se trouvait petit-cousin.

La cérémonie à peine finie, on vint dire que la maison était cernée par les habillés de travers, autre surnom des gendarmes. Le père n’eut que le temps d’enterrer le prêtre sous un tas de pierraille, dans la cour, en plaçant sur lui une roue de charrette, pour qu’il respirât par le moyeu. Ceux qui le cherchaient lui marchèrent dessus deux ou trois fois.

On ne sait rien de plus de ce baptême ni de ceux qui tin-rent Gaspard sur les fonts, sinon qu’ils étaient dignes de lui rendre cet office, car, comme le dicton le porte :

 

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De par les pieds ou de par l’échine

On ressemble au parrain ou à la méchine,

 

à la marraine.

Gaspard était encore enfant de mamelle quand ses pa-rents héritèrent d’un oncle une auberge assez achalandée sise au lieu de Saint-Amand Roche-Savine. Or, comme Gas-pard à Saint-Amand parlait toujours de son endroit, on lui fit porter le surnom de Gaspard de Sumontargues. Surnom qui devint Gaspard des Montagnes, quand il fut connu comme le loup blanc par tout le bas pays d’Auvergne.

Durant son enfance, Gaspard fit cent choses rares qui seraient trop longues à conter. Ainsi que les drôles du bourg, il apprit ses « heures de trois sous », c’est-à-dire sa croix de par Dieu, c’est-à-dire son abécédaire ; il apprit surtout à prendre à la main des truites dans le ruisseau, à courir de son pied leste aussi vite que le lièvre, à grimper en un tour-nemain à la cime d’un sapin de quinze toises, et à lancer si roide et si loin les cailloux, que, comme dit l’autre, il vous eût à cinquante pas massacré le nez au milieu du visage, si c’eût été votre bon plaisir.

Quand ses parents eurent des écus, ils voulurent se faire honneur du petit qui brillait déjà comme un soleil entre ses frères et camarades. On délibéra d’en faire un juge de paix ou un docteur en médecine, et on l’envoya dans les écoles.

Était-ce au bon collège d’Ambert ? Était-ce à Billom, au grand collège des Jésuites ? Toujours est-il qu’il sut vite au-tant de latin qu’un cardinal, tant ses esprits étaient éveillés. Trop éveillés, car le voilà, lui, vif comme un poisson dans l’eau, à sécher d’ennui sur les bancs de la classe. Lorsqu’il lui fallait après quelque diablerie tendre les doigts aux coups de

– 49 – férule, il se tenait à quatre pour ne pas sauter à la perruque de son régent et faire tout voler par le collège. Et puis il re-grettait trop sa montagne, la forêt de la fraise et de la fram-boise, le ruisseau de la truite et de l’écrevisse, le vent, l’espace devant cette vue tout là-bas, sur les monts d’Or, les monts Dôme, la liberté, la belle liberté. Bientôt, laissant là l’ambition qui n’était pas son fait, il s’en revint chez son père où il y avait assez de travail pour qu’il pût s’occuper avec contentement.

Aux champs, la fauchaison, la moisson, les semailles ; au bois les arbres à planter, à marquer, à abattre, à char-royer au compte de son père et des propriétaires voisins ; à l’auberge les chevaux à panser, à étriller, à mener boire ; donner la paille et l’avoine. Et le roulage, les charrois, le vin qu’on allait chercher en Limagne, voire parfois en Langue-doc.

Gaspard n’avait encore seize ans d’âge qu’il s’entendait à tout, sans avoir le même goût pour toutes choses. Au de-meurant vigoureux, bien construit de ses membres, bâti à chaux et à sable.

Imaginez-le droit sur jambes, habillé à l’ordinaire de serge bleue, la veste courte aux longs revers boutonnés par des boutons d’os, avec de petites basques à grandes poches où mettre une demi-douzaine d’échaudés, les brayes à pont, les hautes guêtres serrées au genou de jarretières teintes en écarlate. La façon belle dans ce simple habit paysan, agréable de mine sous le chapeau à vastes ailes, tel à peu près qu’en portent les marchands de choux d’Olliergues.

Gaspard avait une face ferme et vive, aux os larges qui faisaient comme des pans sous la peau où le sang frais cou-lait vermeil. Un peu rouge au visage, peut-être, mais les

– 50 – dents blanches et les yeux, de vrais yeux d’Auvergnat, si perçants, si brillants, si vrillants, qu’on les eût pris pour des yeux de basilic. À eux seuls, ces yeux faisaient comprendre le mot d’une bonne femme de Mirefleurs :

« Gaspard plus doux que les doux et plus coquin que les coquins. »

Tant que je vivrai, il ne me sortira pas de la vue. Ma pauvre grand’tante me l’a dépeint si souvent ! Moi, curieuse comme une javotte, je la questionnais. Et elle, peut-être bien qu’elle en avait été un brin amoureuse dans son jeune temps, la pauvre.

Est-ce qu’il n’avait pas tout pour tourner la tête aux jeu-nesses ? Surtout cet air, en toute sa personne, d’entrain et de vaillance. Malgré le diable et ses cornes, quoi qu’il arrivât, on le sentait, eh bien ! il saurait toujours rire. Cœur plus gai ne s’est jamais trouvé en la chrétienté.

C’est belle chose, cela, dans un homme, quand sous le courage riant est le vouloir solide. Et il y était bien. Une fois décidé, Gaspard ne voulait plus rien savoir : il allait à son af-faire droit devant.

Certainement son histoire a pris avec les années quelque teinte de fantastique. Mais en souhaitant qu’on y trouve plaisir et exemple de bien faire, je la réciterai au plus près du naturel, de façon qu’on n’ait pas souvent à en ra-battre. On dit en proverbe commun : « Tous ont bien ce qui achète, il faut avoir ce qui paye. » Lui, il avait ce qui paye et tout est là.

 

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